La lettre de Couacs Info numéro 118
Jeudi 21 mai 2026. Le Chœur Régional d'Île de France est en danger - Jean Boyer : un entretien avec Georges Guillard - Faut-il aller voir "Nous l'orchestre" ? - René Goiffon : un hommage.
Florence Portelli, vice-présidente de la Région Île-de-France, veut liquider le Chœur Régional d’Île-de-France Vittoria
À la tête du Chœur Régional d’Île-de-France depuis sa création, Michel Piquemal a insufflé à l’ensemble une tradition inestimable de redécouverte des compositeurs français des XIXe et XXe siècles, mettant en lumière entre autres Martial Caillebotte, Alfred Bruneau, Joseph-Guy Ropartz ou Clémence de Grandval, sans pour autant négliger les “tubes” du répertoire choral qui remplissent les salles. Cette curiosité s’est étendue également à la création contemporaine, le chœur ayant régulièrement passé commande à des compositeurs d’aujourd’hui comme Martin Palmeri ou Anthony Girard.
Et c’est cet ensemble amateur de haut niveau, si peu coûteux comparé à d’autres institutions d’Île-de-France, si exemplaire à tous égards, que Florence Portelli, (LR), en charge de la culture, du patrimoine et de la création » [Sic] veut zigouiller ! À l’approche de l’assemblée générale qui doit se tenir le 29 mai 2026 au cours de laquelle est inscrite la dissolution du Chœur, les membres de l’ensemble ont écrit une lettre ouverte à leur présidente. À travers un état des lieux détaillé, les choristes y dénoncent ce qu’ils qualifient de démantèlement injustifié d’une institution culturelle en place depuis 38 ans, pointant du doigt la gestion et le désintérêt de leur présidente.
Le premier grief exposé par le chœur repose sur une absence chronique de dialogue au cours des cinq dernières années. Selon les représentants de l’association, toutes les tentatives de contact sont restées lettre morte, qu’il s’agisse des messages réguliers, des demandes de rendez-vous de l’ancien administrateur, ou encore, par exemple, de la sollicitation du directeur artistique, Michel Piquemal, pour qu’elle préface le dernier enregistrement du chœur, consacré au Stabat Mater de Clémence de Grandval. Cette distance s’est également traduite sur le terrain par une désertion totale de la présidente aux concerts du Chœur, et par un silence médiatique persistant à l’égard de la formation, la privant de soutien institutionnel et moral, notamment dasn la période de l‘après-Covid.
La situation s’est considérablement durcie en juin 2025 avec la nomination unilatérale d’un nouvel administrateur, issu du secteur de la liquidation d’entreprises (!) ; désignation effectuée en dehors des procédures habituelles d’appel à candidatures. Le bilan de cette gouvernance est accablant, accusent les choristes : alors que l’ensemble produit habituellement entre dix et douze concerts par an, aucune représentation n’a pu avoir lieu sous ce mandat, les projets de concerts et d’enregistrements ayant été systématiquement bloqués. Les représentants du chœur signalent également avoir dû attendre plus de six mois avant d’obtenir un unique entretien avec ce responsable ! [ Lire la suite en cliquant sur le bouton ci-dessous ]
Jean Boyer : un entretien avec l’organiste Georges Guillard
En septembre dernier j’avais publié, dans la longue série d’entretiens avec Alain Villain, fondateur des disques STIL, son évocation de l’organiste Jean Boyer et des disques qu’ils avaient enregistré pour STIL. J’ai le plaisir de proposer à présent la publication d’un entretien avec l’organiste Georges Guillard à propos de Jean Boyer qu’il a bien connu et beaucoup aimé…
RAPPEL - À retrouver sur COUACS INFO :
YR : Georges, quand avez-vous eu l’occasion de rencontrer pour la première fois Jean Boyer ?
Georges Guillard : C’était à l’occasion de la parution de son premier disque consacré à l’orgue de Gimont, dans le Gers, en 1971. Cet enregistrement a produit un effet foudroyant sur les jeunes organistes dans les années soixante. J’ai été subjugué, comme tant d’autres, par la qualité exceptionnelle de cette réalisation des disques STIL, qui a remporté d’emblée un Grand Prix du Disque à une époque où celà avait une réelle valeur.
YR : Qu’est-ce qui était à ce point “subjuguant” dans cet enregistrement ?
GG : Il y avait d’abord le programme, magnifiquement composé de pièces rares. Puis, l’interprétation, qui tranchait sur beaucoup de réalisations contemporaines par sa fraîcheur. Cela tenait, d’une part, au choix des registrations, évidemment, mais surtout à la sagesse et la juvénilité du jeu qui témoignaient d’un engagement musical remarquable. J’aurai souvent l’occasion de dire que Jean Boyer, pour moi, incarnait la lucidité.
YR : Vous étiez déjà organiste, et même un organiste chevronné…
GG : Oui ! J’ai été conduit à cette réflexion par une association de passionnés, l’Association française pour la sauvegarde de l’orgue ancien (AFSOA), qui, en 1968, œuvrait vigoureusement pour la résurrection de la musique ancienne, affadie par l’instrument dit néo-classique. Cette expérience m’a amené à revoir toutes mes conceptions de l’orgue à la lumière des véritables enjeux de ce répertoire. Auparavant, je jouais ce que m’avaient appris mes professeurs ; ils étaient excellents, certes, mais très éloignés de ce que Michel Chapuis a inoculé, si j’ose dire, dans le paysage organistique français. Michel Chapuis, Francis Chapelet, André Isoir, Xavier Darasse en France, ainsi que quelques étrangers clairvoyants en Italie ou en Allemagne, furent les moteurs qui nous ont obligés à réviser nos conceptions de la musique ancienne. Je n’aurais garde d’oublier Marie-Claire Alain ! (…)
Je souhaiterais insister sur le fait que Jean était aussi un écrivain, et un professeur exceptionnel. Ses articles, bien que trop peu nombreux, sont d’une profondeur et d’une lucidité incroyables. À sa mort, je m’étais donné pour mission de rassembler ses écrits. Cela m’a pris vingt ans, et malheureusement, ils ne sont pas encore édités. C’est un grand regret, car c’est un enseignement remarquable pour les générations actuelles. Le manuscrit est prêt, mais les éditeurs considèrent cela comme une « niche » trop restreinte. J’ai un peu baissé les bras : je devrais remonter au créneau car, lorsqu’on le lit, on est conquis par son enthousiasme.
Sa pédagogie au CNSM de Lyon était tout autant admirable. Il n’a jamais revendiqué qu’un seul professeur, le flamboyant Xavier Darasse. Et il a su en passer le témoin. Son assistante, Lisbeth Schlumberger m’a prêté un jour ses cahiers de préparation : pour chaque étudiant et chaque cours, Jean Boyer élaborait un argumentaire serré pour amener progressivement l’étudiant au plus haut niveau de compréhension, et d’interprétation. ( Appuyez sur le bouton ci-dessous pour lire la suite) :
Disparition de René Goiffon
Nous sommes certainement nombreux à avoir appris avec tristesse la disparition de René Goiffon qui fut le créateur et l’animateur, avec sa femme Robina, de la filiale harmonia mundi USA du début à la fin, et l’un des acteurs parmi les plus historiques de grand label, aujourd’hui passé dans les filets de Universal. C’était un homme en tous points respectable, intelligent, les oreilles et le cœur grand ouvert sur le monde. René avait accepté il y a seulement quelques mois de répondre pour Couacs Info, dans un podcast, à mes questions téléphoniques transatlantiques... Vous pouvez écouter le podcast en cliquant derrière ce lien.
Pour vous donner envie d’écouter ce document, en voici le début, retranscrit :
YR : René Goiffon, vous avez été, pendant très longtemps, un acteur majeur de l’aventure harmonia mundi puisque vous avez, entre autres choses, dirigé la filiale américaine d’harmonia mundi. Pendant combien de temps avez-vous collaboré avec harmonia mundi ?
René Goiffon : 43 ans.
YR : Puis-je vous demander d’abord ce que vous faisiez avant de travailler chez harmonia mundi ?
René Goiffon : Rien. Par erreur, j’ai fait des études de commerce, Sup de Co Paris, mais c’était vraiment par accident : je n’étais pas fait pour ça. L’avantage a été de me retrouver à Paris. Car je suis né dans une ferme perdue du département de l’Ain. Paris, c’était la grande révélation. Je découvrais le cinéma, la musique, les arts, les galeries… c’était vraiment la révolution !
YR : Aviez-vous une formation musicale, à la base ?
René Goiffon : Absolument pas. Je viens d’une famille de paysans, où je suis né en 1947. Il n’y avait aucune affinité musicale. Le premier disque que j’ai acheté, c’est un disque de Jacques Brel, évidemment. Amsterdam.
YR : Comment en êtes-vous arrivé à la musique et au disque ? Est-ce que vous avez, par exemple, suivi le chemin assez courant à l’époque qui consistait à devenir disquaire et puis à passer dans une maison de disques…
René Goiffon : Pas du tout ! Après Sup de Co, je ne savais pas quoi faire. J’ai fait un peu de tout : de la photo à Haïti, guide de safari en Afrique du Sud…
YR : Déjà la tentation du grand large…
René Goiffon : Ah ! Toujours ! J’ai toujours eu la tentation du grand large, oui. Encore lycéen, j’étais parti en stop jusqu’à Téhéran, et en étais revenu par la Syrie, le Liban, la Turquie… Donc, je me retrouve à vagabonder après Sup de Co : je ne savais pas du tout quoi faire de ma vie. Et je me suis retrouvé à Paris, où j’avais une compagne qui, un jour, m’a dit : « Puisque tu t’intéresses à la musique, et qu’apparemment il n’y a que ça qui t’intéresse, à part la photo, pourquoi ne contactes-tu pas les maisons de disques classiques ? ».
J’ai alors envoyé 21 lettres de motivation à tous les éditeurs qui étaient dans le catalogue général Diapason. 18 d’entre eux n’ont pas répondu. Trois ont eu la politesse de le faire : Michel Bernstein d’Astrée, chez Arion Ariane Ségal, et le troisième, c’était Bernard Coutaz.
YR : Ce n’était pas si mal, le trio Bernstein, Ségal et Coutaz... dans des genres assez différents. Ségal a été, à cette époque-là, très novatrice : elle a été l’une des premières à faire ce qu’on appellerait ensuite de la World Music. C’était tout à fait nouveau. Bernstein, c’était le grand artisan, qu’il est resté jusqu’à la fin…
René Goiffon : Bon, mais ils m’ont tous dit : « C’est bien. Merci de nous avoir écrit, mais on n’a vraiment rien à vous proposer. »
YR : Sans doute « Et on n’a pas d’argent. »
René Goiffon : En effet : « Et on n’a pas d’argent ! ». Le seul qui a émergé du lot, c’est Bernard Coutaz, qui m’a dit : « Effectivement, je n’ai rien à vous proposer, mais si un jour vous passez en Provence, passez donc me voir, je serais très content de vous montrer nos locaux ! » Alors, évidemment, une semaine après, j’ai débarqué chez harmonia mundi avec ma 2CV Citroën.
YR : En quelle année étions-nous ? J’imagine qu’à l’époque vous êtes allé voir Coutaz à Saint-Michel-l’Observatoire ?
René Goiffon : L’architecture du siège social d’harmonia mundi était très moderne, au sommet d’une colline, avec des bâtiments sans angle, tout en courbes. Ce qui n’était pas toujours très pratique, d’ailleurs…
YR : Que Coutaz avait fait, je crois, construire.
René Goiffon : Oui. Et 200 mètres plus loin, plus haut sur la colline, il avait fait construire sa propre maison, dans le même style.
YR : Il avait renommé l’endroit, qui s’appelait et s’appelle toujours Saint-Michel-l’Observatoire, en : “Saint-Michel-de-Provence”.
René Goiffon : Il n’a pas demandé la permission à qui que ce soit, évidemment, pour le faire !
YR : Que vous a dit Coutaz lors de cette première rencontre ? Qu’avez-vous découvert là-bas ?
René Goiffon : Ça s’est bien passé. Il m’a reçu, il m’a fait faire le tour des locaux. Quand est arrivé midi, il m’a dit : « Mon épouse Eva n’est pas là aujourd’hui, je vous invite à déjeuner ! » Nous sommes allés déjeuner à Banon. Il m’a fait boire un peu (ce qui a toujours été facile en ce qui me concerne !). J’étais ému. C’était un peu la chance de ma vie. C’était un peu ça ou rien. Il m’a dit : « Racontez-moi un peu votre vie. ». Je lui ai donc raconté ma vie, comment et où j’avais bourlingué : le stop, l’erreur de Sup de Co, Paris, photographe à Haïti, guide de safari en Afrique du Sud, traducteur…
Au cours du déjeuner, il m’aconfirmé qu’il n’avait rien pour moi. Après le déjeuner, nous sommes rentrés au bureau. Bernard a convoqué les deux ou trois personnes principales qui faisaient harmonia mundi, à l’époque : le contrôleur de gestion, et Jacques Meunier, qui s’occupait un peu de la production. Jacques, avec qui je suis toujours resté très ami. Il faut dire que c’était facile d’être ami avec Jacques Meunier.
Et donc, Coutaz convoque ces deux-là, et leur dit : « Je viens de déjeuner avec ce mec, il a un profil original, et apparemment il n’est pas du tout motivé par l’argent. »
YR : Tout le monde a dû trouver cela très bien !
René Goiffon : On a discuté encore un peu et je suis reparti.
Et une semaine plus tard environ, Bernard Coutaz m’a écrit ceci, en substance : « Voilà, nous avons réfléchi, nous aimerions vous donner une chance… »
✅ Écouter l’intégralité du podcast en audio :
Faut-il aller voir « Nous l’orchestre » ?
Je vais être une fois encore en minorité face au goût de mes contemporains. Ce film, qui a bénéficié d’une promotion bien faite et d’un nombre d’écrans exceptionnel en première semaine a aussi recueilli les plus vifs éloges.
Aller voir Nous, l’orchestre ne fera de mal, certes, à personne. Mais tant qu’à faire, n’y allez pas seul : emmenez vos enfants, ou empruntez-en si vous n’en avez pas ! Si vous êtes chanceux au point de travailler à l’Éducation nationale ou dans l’enseignement, exigez des crédits pour y emmener vos élèves ou organiser une projection dans votre établissement : cela leur donnera au moins une porte d’entrée sensible à l’orchestre et à la musique classique, puisque le service public leur programme désormais Jul et Sofiane Pamart à longueur de journée et que Daphné Bürki sait ce qui est bon pour eux.
Quant à vous, si vous vous attendez au chef-d’œuvre partout encensé, vous serez, je le crains, déçu. À titre personnel, je n’ai jamais été conquis par la magie de Philippe Béziat dans ses différents travaux et depuis ses débuts. Pas de surprise majeure ici : toujours pas les qualités d’un documentariste bien fascinant, toujours du mal à s’extraire de l’exercice de la captation où il a fait ses classes, quand bien même il rajoute quelques idées et dispose en revanche de bien davantage de moyens, et de temps. On le sent pourtant à plusieurs reprises désireux de prendre sa liberté par rapport aux donneurs d’ordre que sont ses coproducteurs, la Philharmonie de Paris, le chef Klaus Mäkelä et ses agents de publicité. Mais ce n’est pas la liberté qui lui manque tant que la capacité à dire des choses artistiquement, au-delà des gentillesses inclusives. (…)
Mon sentiment final est (…) que ce film n’est pas très bon et que le concert de louanges qui l’acclame est tout de même inquiétant quant à la crédibilité des louangeurs. D’une part, pour un film, un livre ou une pièce de théâtre, former des partenariats en amont avec la presse, ce qui est devenu un standard, est d’une sottise inouïe : chacun son métier, et les enthousiasmes des « partenaires » seraient plus crédibles s’ils n’étaient pas impliqués sur l’affiche. D’autre part, il ne faudrait pas, et c’est une question de principe, pour réaliser un film documentaire, accepter l’argent du sujet qu’on est amené à portraiturer. On n’est plus sous François Ier, et Philippe Béziat, assurément, n’est pas Léonard de Vinci. (…)
J’ajouterai que le sujet de l’orchestre et de son microcosme est sijet universel , qui aurait tellement gagné à être tourné avec n’importe quel autre orchestre mais plus modeste, même celui d’une petite ville en Allemagne ou en Tchéquie, ou à Covent Garden, ou surtout actuellement dans une ville d’Ukraine où certaines formations sont littéralement héroïques. Les après-concerts auraient partout été moins déprimants qu’à la Philharmonie de Paris. On aurait évité l’autocomplaisance non pas des musiciens eux-mêmes (un peu tous les mêmes, de braves gens partout dans le monde), mais celle de l’institution autocentrée, autosatisfaite, qui a cofinancé le film à sa propre gloire et celle de son sémillant chef-prodige Klaus Mäkelä, en contrôle total de son image. On aperçoit tout de même perler à l’écran, ô miracle, quelques gouttes de sa sueur. Et on se prend à rêver d’une scène de sexe, comme au cinéma, le vrai. Mais non, elle n’aura pas lieu. (…) [ Lire l’article intégral en cliquant sur le bouton ci-dessous : ]










