Faut-il aller voir « Nous l’orchestre » ? - Oui, mais avec les enfants.
Dimanche 26 avril 2026

Bien sûr qu’il faut aller voir Nous, l’orchestre : cela ne fera de mal à personne. Mais tant qu’à faire, n’y allez pas seul : profitez de la période des vacances, emmenez vos enfants, empruntez-en si vous n’en avez pas ! Et, si vous êtes chanceux au point de travailler à l’Éducation nationale ou dans l’enseignement, exigez des crédits pour y emmener vos élèves ou organiser une projection dans votre établissement : cela leur donnera au moins une porte d’entrée sensible à l’orchestre et à la musique classique, puisque le service public leur programme désormais Jul et Sofiane Pamart à longueur de journée.
Quant à vous, si vous vous attendez au chef-d’œuvre partout encensé, vous serez, je le crains, déçu. À titre personnel, je n’ai pas été conquis par Philippe Béziat dans ses différents travaux depuis ses débuts, il y a bien longtemps, quand il a filmé en 2004 Ta bouche, opérette de Maurice Yvain telle que produite par la compagnie Les Brigands sous la baguette de Benjamin Levy. Depuis lors, le réalisateur a fait tout un trajet musical souvent salué par la presse. Mais cette fois, la campagne de promotion a été d’une telle unanimité et la distribution en salle d’une envergure si surprenante, avec tant d’écrans mobilisés, que j’ai pris mon billet, et même recherché un cinéma (L’Escurial, à Paris) où la projection rendrait justice aux qualités immersives tant vantées par la presse.
Pas de surprise majeure : Béziat n’a toujours pas atteint les qualités d’un documentariste bien fascinant ; il a toujours du mal à s’extraire de l’exercice de la captation où il a fait ses classes, quand bien même il rajoute quelques idées et dispose en revanche de bien davantage de moyens et de temps. On le sent pourtant à plusieurs reprises désireux de prendre sa liberté par rapport aux donneurs d’ordre que sont ici les coproducteurs : la Philharmonie de Paris, le chef Klaus Mäkelä et ses agents de publicité. Mais ce n’est pas la liberté qui lui manque, je le crains, tant que la capacité à dire des choses artistiquement, au-delà des gentillesses inclusives.
Il y a quand même de jolis moments : Herbert Blomstedt caressé par la caméra, les portraits de ces individualités de l’orchestre, pas très beaux ni apprêtés, ce qui nous évite les images lisses des documentaires allemands sur Arte. D’autres sont fastidieux : suivre dans une rue de banlieue une violoniste du rang qui téléphone à sa maman en Arménie. Le dernier concert de Michel Garcin-Marrou tire un peu sur la corde du sentimental. Cela plaira, mais ce n’est ni du neuf, ni du cinéma. Positif en bave des ronds de chapeau pourtant.
J’ajouterai que le sujet de l’orchestre et de son microcosme est universel : un tel sujet aurait gagné à être tourné avec n’importe quel orchestre, même celui d’une petite ville en Allemagne ou en Tchéquie, ou à Covent Garden, ou dans une ville d’Ukraine où certaines formations sont héroïques actuellement. Les après-concerts auraient partout été moins déprimants qu’à la Philharmonie de Paris. On aurait évité l’autocomplaisance non pas des musiciens eux-mêmes (un peu tous les mêmes braves gens partout dans le monde), mais celle de l’institution autocentrée, autosatisfaite, qui a cofinancé ce film à sa propre gloire, sous le regard précautionneux de son sémillant chef-prodige Klaus Mäkelä, en contrôle total de son image. On aperçoit même perler à l’écran, ô miracle, quelques gouttes de sa sueur et on se prend à rêver d’une scène de sexe, comme au cinéma, le vrai. Mais non, elle n’aura pas lieu. Et il ne parle pas, ou presque pas : ce serait plus cher. Les bons moments du film sont insérés dans un déroulé un peu foutraque qui slalome entre les contingences.
C’est une qualité du film de refuser les interviews conventionnelles, au point de mettre en place un drôle de système où les gens sont interrogés micro éteint, sans le son, leurs paroles étant ensuite inscrites à l’écran sous la forme d’un carton. Il y a là un geste un peu précieux dans la forme, qui fonctionnait davantage chez Charlie Chaplin au temps du cinéma muet. D’ailleurs, dans la salle où j’ai vu le film, une dame s’est d’abord écriée : « Le son, le son ! » avant de comprendre que c’était un effet de style.
J’en viens à la promesse d’immersion : on nous dit que des moyens considérables ont été mobilisés grâce à la Philharmonie pour installer quantité de micros dans l’orchestre et placer le spectateur au milieu de la fourmilière. Bof, bof. Du moins dans la salle où j’ai vu le film, la présence de la musique souffrait au contraire d’un problème de niveau sonore au mixage. Une fois n’est pas coutume, le niveau était insuffisant, l’image sonore plate et même les effets de spatialisation bien maigres, sauf au générique, où ils voulaient se signaler. Et ce n’est pas à cause du projectionniste.
Quant au répertoire, je dirai que le film déçoit car on n’entend pas beaucoup de musique, que la musique ne baigne pas ce film, curieusement. Il s’en tient (hormis les passages avec Blomstedt et Yuja Wang) au répertoire enregistré commercialement par Mäkelä (pour Mäkelä Records sous licence Decca, nous précise le générique) et à des œuvres telles que le Sacre ou la Deuxième de Mahler, qu’on aurait pensé avoir été choisies pour faire de l’effet sur le public : or, par manque de volume, on reste à la porte, on regarde, on ne vibre pas. Les moments de la Huitième de Mahler sous la direction de Daniel Harding sauvent l’ensemble. Puisque ce film devrait aussi informer, il eût été souhaitable que les œuvres soient aussi signalées quand on les écoute, et pas seulement créditées à la fin, puisque le film n’est pas avare de cartons.
J’ajouterai que, volontairement ou involontairement, je ne sais pas, d’une certaine manière le film jette un regard cruel sur les conditions de travail des musiciens de l’Orchestre de Paris. Oh, certes, ils bénéficient d’un écrin moderne, encadré, protecteur, avec des appariteurs munis de talkies-walkies pour entrer en scène ou les gronder s’ils arrivent en retard, des écrans de télé partout et des loges bien propres ! Mais l’arrière-plan visuel qui nous est souvent offert — et je ne vois pas que ce soit un hasard, bon point ! — est celui de l’environnement toujours aussi dégueulasse de la Philharmonie de Paris, plus de dix années après son ouverture, avec ses graffitis et le périphérique imperturbable aperçus à travers les baies vitrées. Quelques clichés institutionnels extérieurs, de type syndicat d’initiative, nous sont imposés en bonus pour mettre en valeur cette laideur enfantée par Jean Nouvel et la tristesse du chemin qu’il faut parcourir sous la pluie et le vent vers le métro et les kebabs.
Comme j’en étais là de mes réflexions, le souvenir de deux films m’est venu à l’esprit. Tout d’abord, le croquignolesque mais charmant Prélude à la gloire, qui fut réalisé autour de la figure de Roberto Benzi garçonnet par Georges Lacombe en 1950. Je l’avais vu en colonie de vacances et il m’avait donné envie d’aller écouter des orchestres. C’était un docu-fiction avant l’heure mais, en somme, un vrai film de cinéma, même s’il n’était pas bon.
Et puis, plus récent, intelligent et vrai, qui disait des choses justes et cruelles sur l’orchestre et son monde : Tár, de Todd Field, avec Cate Blanchett, sorti en 2023. Le réalisateur et les conseillers de ce film (qui a suscité des protestations et n’a pas beaucoup plu à Marin Alsop, on se met à sa place) avaient su à l’évidence, dans cette fiction, approcher de bien plus près la vérité de la vie d’un orchestre, de sa petite société, de son administration. Et ce ne sont pas des propos anonymes de musiciens qui se lâchent un peu, ajoutés par le moyen de cartons (encore), qui font du cinéma.
Mon sentiment final est qu’au-delà d’avoir une gentille petite action pédagogique et de sensibilisation s’il est présenté dans les écoles, ce film n’est pas très bon et que le concert de louanges qui l’acclame est tout de même inquiétant quant à sa crédibilité. D’une part, pour un film, un livre ou une pièce de théâtre, former des partenariats en amont avec la presse, ce qui est devenu un standard, est d’une sottise inouïe : chacun son métier, et les enthousiasmes des « partenaires » seraient plus crédibles s’ils n’étaient pas impliqués sur l’affiche. D’autre part, il ne faudrait pas, et c’est une question de principe, pour réaliser un film documentaire, accepter l’argent du sujet qu’on est amené à portraiturer. On n’est plus sous François Ier, et Philippe Béziat, assurément, n’est pas Léonard de Vinci.
Nous l’orchestre - Réalisation : Philippe Béziat Production : Philippe Martin (Les Films Pelléas) Coproduction : Philharmonie de Paris Distribution : Pyramide Distribution Durée : 1h30 Sortie en salles : 22 avril 2026


