ÉDITORIAL - Mal nommer les choses, c'est ajouter aux malheurs du streaming

À-propos des revenus du streaming dans le domaine de la musique classique.

J’ai eu l’occasion de dire dans un récent éditorial de COUACS HEBDO combien “l’appel” récent de Didier Martin, directeur chez Outhere Music, groupe belge de labels classiques français, était confus, et pour tout dire de la fumée pour se faire mousser. Soignant maintenant sa dimension internationale, Didier Martin a obtenu de faire paraître dans Music Business Worldwide sa tribune cette fois en anglais.

Quelques jours auparavant, il avait parlé dans la Matinale de France Musique, où étaient également invités le Président du Centre National de la musique Jean-Philippe Thiellay, le Directeur-France de Deezer Alexis de Gemini (qui fut il y a quelques années parmi les créateurs de Loft Story à la télé…) le directeur France de Deezer Alexis de Gemini (l’un créateurs de Loft Story il y a quelques années …) et une artiste pop-mainstream Cléa Vincent, pour donner son point de vue d’artiste. On devrait s’étonner qu’à France Musique, chaîne créée pour la musique classique, on invite seulement une chanteuse de variétés pour donner son point de vue sur un problème industriel qui concerne le disque classique (sur lequel on a bien compris qu’elle ne comprend rien) au lieu d’inviter un ou une artiste classique. Mais, de France Musique, où les émissions sont bourrées d’auto-promo et de jingles aux sonorités pop désormais, il ne faut plus s’étonner de rien.

L’étude du CNM est très intéressante. Il faut prendre le temps de la lire par soi-même. En tirer la conclusion qu’il faudrait maintenant faire encore d’autres études n’est pas sérieux, ou alors on fait de la politique, pas de la musique. Martin dit qu’il faut agir d’urgence. Il semble penser que cette étude a le tort de ne pas assez prouver que le User Centric est “la” solution. Ce faisant, il se donne seulement une posture, tout comme Deezer l’a fait précédemment en prônant ce fichu User Centric, dont l’étude nous dit clairement que ce n’est qu’une petite partie de la solution, en termes de réels revenus.

Pour agir valablement et résoudre des problèmes, il faut bien nommer les choses. Je crains que l’auditeur de France Musique, et les musiciens classiques, une fois encore, n’aient pas compris avec cette émission la complexité du problème, qui ne sera pas résolu par des solutions simples.

Une dernière chose, juste pour dire les choses telles qu’elles sont. Alexis de Gemini conclut son intervention dans l’émission avec le culot qui le caractérise sur le fait que Deezer est une entreprise française. La vérité est que son actionnaire de référence est un oligarque russe, Len Blavatnik, qui détient aussi Warner Music, oligarque “enrichi grâce à la chute du communisme et au pillage des ressources naturelles” — ce n ‘est pas moi qui l’écrit, c’est Le Monde.


Bien nommer les choses…

Pour toute personne bien informée sur la distribution numérique, le User Centric n'est pas du tout une solution magique, mais seulement une très petite partie de la solution à la mauvaise rémunération du streaming classique. La solution ne se trouve d’ailleurs PAS chez les platesformes de streaming, mais chez les maisons de disques, ou chez les titulaires de droits et leurs distributeurs numériques auprès des plateformes.

Les grands labels ont un jour fixé avec les plateformes un modèle de rapport de ventes, en place aujourd’hui, inique à l’égard des genres spécialisés. Pendant des années, les indépendants classiques (y compris des gens comme Didier Martin) n'ont jamais protesté. De manière suiviste tout le monde a fait risette aux plateformes les plus inadaptées sans broncher ; personne ne s'est battu auprès d'elles sur le problème de la qualité sonore ou de la qualité des métadonnées. Or, dans le monde numérique, ce qui est admis trop longtemps vivra longtemps, ou mettra longtemps à être défait.

  • Si, aujourd’hui, la grande majorité des producteurs/propriétaires de droits de musique classique, y compris les trois Majors, étaient d'accord pour se porter au chevet des genres minoritaires, pour mieux rémunérer la musique classique et les autres styles de musiques spécialisées, il leur suffirait de demander aux plateformes de modifier leurs rapports de vente, et l’affaire serait réglée. Je crois que Didier Martin n’a jamais vu le contrat entre son distributeur numérique et les plateformes de streaming ! Sinon, il ne ferait pas cette proposition de taxer davantage les plateformes. Ce n’est pas une solution réaliste. Aucune plateforme n’est rentable. Leurs marges sont modestes eu égard aux investissements à mener. C’est un fait indéniable. S’il s'agit pour les répertoires spécialisés de rester sur ces plateformes, alors l'argent supplémentaire qu’il faudra leur donner d’une manière ou d’une autre ne peut venir que de concessions de la Variété en général, genre musical qui domine largement chez les Majors et chez les Indépendants !

  • Si en revanche les trois Majors et les indépendants ne parviennent pas à se mettre d'accord pour un modèle économique plus vertueux en faveur des répertoires spécialisés, alors les producteurs indépendants classiques et d’autres genres minoritaires devront envisager de sortir des plateformes, en partie ou en totalité. C’est tellement évident ! J’ai déjà eu l'occasion de faire remarquer depuis des années que dans tant d’autres industries les réseaux de distribution sont évidemment différenciés selon les types de produits ! Cela s’appelle une distribution sélective. La décision est entre les mains des producteurs, et d’eux seuls.

Le principal problème de ces quinze dernières années vient de ce que les labels classiques ont été paresseux, ne voulant pas affronter le problème de la distribution numérique, un monde qui leur était tellement étranger et qu'ils auraient tellement voulu ne jamais connaître. Ils ont été heureux de publier (je ne dis pas "produire"...) toujours plus de disques avec l'argent public, avec en France l'argent des sociétés de gestion collective, ou bien l'argent des musiciens, ou des ensembles subventionnés ; des enregistrements qui ne rapportent plus rien, car le modèle économique actuel de streaming n'est PAS adapté à des genres comme la musique classique. Sans parler de la nouvelle concurrence de la vidéo gratuite.

Même s'il est l’employé de la filiale française d'un groupe belge, France où l'argent public est généreux, Monsieur Martin devrait savoir tout cela. On attendrait de lui, non des postures de rebelle qu’il n’est pas, mais des initiatives sérieuses dignes d’un homme d'une telle influence ! On espérerait qu’il agisse sérieusement, au bon niveau, avec ses collègues classiques internationaux les plus influents pour faire changer les choses. Mais peut-être ne les connaît-il pas, après tout ?

En tout cas et pour conclure, il est paradoxal, à quelques semaines de distance d’entendre Alain Lanceron, patron du classique chez Warner Classics, déclarer que tout va bien sur le front des revenus du streaming, puis lire que Didier Martin pense que tout va mal.

Le second a davantage raison que le premier. Mais pour que les choses changent, il faudrait que ce métier s'entende pour convaincre le monde de la Variété, dominant, qu'il faut laisser vivre le disque classique et les disques culturels. Et pour cela accepter de gagner à peine un peu moins.