Qui suis-je ?
L’excellent site forumopera.com a eu la gentillesse de rendre compte de ma récente publication consacrée à la débandade de France Musique, ce qui m’a valu de nouveaux abonnés cette semaine : je confirme que forumopera.com est donc préconisateur !
Ce faisant, forumopera.com m’a laissé songeur : son rédacteur semble embarrassé lorsqu’il s’agit de me coller une étiquette ou un métier. Il a donc opté pour celle de « polémiste ». J’ose respectueusement récuser le terme : je ne suis pas littérateur de profession — ou alors à mes heures perdues, comme en témoigne la parution très irrégulière de cette lettre.
Mon métier, hier comme aujourd’hui, c’est la musique : dans le journalisme il y a longtemps, puis la distribution, la production, et enfin en tant que fondateur de Qobuz, un service pensé à ses débuts comme faisant une place particulière et privilégiée aux Musiques d’Art, et dont je constate aujourd’hui la dérive. Ma passion pour les mouvements de ce métier et la défense des Musiques d’Art s’est forgée sur le terrain, dans l’action, dans la signature des contrats, dans des combats constants pour faire bouger les choses, et non dans le commentaire. Il n’est pas une seule de mes prises de position sur le papier numérique de Couacs Info qui ne soit nourrie de l’intérieur ; voilà pourquoi l’usage d’un ton polémique n’a jamais été ma vocation : il n’est pour moi qu’un outil plaisant…
Auto-destruction du service public et mainstream obligatoire
Nous avons assisté en fin de semaine dernière à un événement pour le moins stupéfiant — pardon d’y revenir — quand France Musique a, pour ainsi dire, jeté dehors quantité de ses auditeurs stupéfaits en leur coupant le son. En cause : la décision de la direction de Radio France de transférer beaucoup de ses émetteurs en modulation de fréquence au profit de France Info et des stations locales. Sous prétexte d’économies. Pour Radio France, le suicide est une forme d’économie.
La décision était déjà en soi scandaleuse parce que trop brutale, annoncée tardivement, sans la moindre considération pour les habitudes légitimes d’auditeurs qui ont des défauts — y compris peut-être d’être trop âgés, trop pauvres ou techniquement trop dépassés. Ils forment pourtant le public au service duquel, comme son nom l’indique, le service public est censé travailler. Lire leurs réactions sur les réseaux sociaux, maintenant qu’il sont privés de leur radio, c’est mesurer à quel point ce fiasco témoigne de la grossièreté et de la maladresse de la méthode
Un peu de dignité de la part de la direction de France Musique, un peu de rébellion de la part de ses animateurs auraient été espérées. Il n’en fut rien : à Radio France on se sert les coudes et on s’auto-congratule. C’est ainsi que la direction peut faire n’importe quoi, on ne bronche pas. Silence dans les rangs y compris syndicaux. Le silence de la direction de France Musique — ou, pire, sa justification de la mesure — interroge sur sa conception même du mandat public. Après avoir longtemps communiqué sur le moindre pouillème de hausse d’audience, se retrouver aujourd’hui à justifier l’effacement de son propre canal au profit d’autres formats ressemble à une capitulation en rase campagne. L’audience sera immanquablement sanctionnée à la rentrée par une chute, révélant à cette occasion que la présidence de Radio France ne se soucie guère que France Musique gagne ou perde quelques points. parions qu'ils crieront encore victoire. Il paraît que Madame Veil a écrit à ses employés pour se dire satisfaite que la mise en soins palliatifs de France Msuique se soit si bien passée.
Abolir la segmentation, un projet généralisé
L’attitude de Radio France à l’égard de France Musique , les consignes qui lui sont données ne sont pas étrangers à un mouvement de fond apparu il y a vingt ans et qui s’est développé au rythme des plateformes de streaming, et des réseaux sociaux.
L’avènement à la fois du streaming musical, de ses services généralistes conçus par des ignares musicaux et l'arrivée des réseaux sociaux marquait un spectaculaire retour en arrière d’une conception culturelle et segmentée de la musique dans notre pays. Les répertoires s’y sont soudain trouvés mélangés, indifférenciés, tant artistiquement qu’économiquement. La confusion des valeurs et des genres y a trouvé son terrain d’élection. Economiquement, la promotion du rap et des comiques permettait à l’industrie du divertissement, en parallèle, de produire du contenu à bas prix ; l’aboutissement étant la libre antenne donnée à n’importe quel zombie sur les réseaux sociaux, l’argent à gagner se trouvant dès lors dans la massification de la distribution de ses contenus gratuits.
Au pays de « l’exception culturelle » de Malraux et Lang, où nous avions longtemps connu la parenthèse heureuse d’une Fnac structurant le marché selon un modèle de rayons spécialisés servis par des stocks abondants, le réveil est douloureux.
Plus encore que chez nos voisins, l’importation du mainstream commercial obligatoire a créé des orphelins : tous ces passionnés qui n’ont jamais été conquis ni correctement servis par les services de musique à la demande.
La faiblesse documentée du taux d’abonnements payants en France encore plus qu’ailleurs illustre un marché incapable de s’adresser à ces publics délaissés, qui se désolent aussi de constater que, dans le domaine du spectacle vivant également, les orchestres, saisons et festivals, au lieu d’illustrer le répertoire et de former les nouvelles générations, s’habillent désormais de lourdes intentions sociétales bien éloignées des raisons qui ont justifié leur création.
L’ indifférenciation des répertoires s’est propagée aux médias traditionnels. Débordés par la transition numérique, ils ont épousé la cause du mainstream. Il suffit de comparer le traitement du répertoire classique, du jazz ou des musiques traditionnelles dans un journal comme Le Monde dans les années 1990/2000 à ce qu’il est devenu aujourd’hui : une couverture constante de vedettes pop ou électro éphémères, dont le nom ne dit d’ailleurs pas grand-chose de plus aux lecteurs que ceux de Ned Rorem ou d’Albéric Magnard s’il en était encore question dans le quotidien (du soir).
Quant aux réseaux sociaux, leur promotion continue par le service public — où le nombre de followers est devenu le sésame pour justifier une invitation à l’antenne — en a fait le critère ultime du désirable.
Quel aveuglement fallait-il pour ne pas voir que ces plateformes, auxquelles on faisait la courte échelle sous prétexte de « parler à tout le monde », deviendraient les nouveaux maîtres du jeu ? Le législateur s’emploie désormais à en interdire l’accès aux plus jeunes, après avoir assisté sans broncher à leur promotion par un service public incapable de créer. Mais pour les remplacer par quoi ? Par la tiédeur de quelles figures recrutées elles aussi sur ces réseaux ?
On n’a pas bien compris, pendant le ministère de Rachida Dati, les raisons profondes de la réforme envisagée du service public de l’audiovisuel. On a cru entendre que les injonctions politiques voulaient mettre le service public au service « du plus grand nombre » et « des jeunes » — comme si ce plus grand nombre, ces jeunes, n’étaient pas déjà la cible exclusive des marchés commerciaux, et avec quelle remarquable efficacité ! Comme si, pour en corriger l’influence, la mission culturelle devait s’aligner sur le plus petit dénominateur commun plutôt que de porter une ambition d’exigence et de savoir.
Le service public de l’audiovisuel ne jure plus désormais que par la « plateformisation ».
Entendez par là que, pour lutter contre les géants privés, il serait bon de rassembler ses forces déclinantes, pourtant clinquantes et aveugles, dans un grand sac trimballant tous les contenus, plutôt que dans des canaux spécialisés et clairement identifiés. Un grand sac indifferencié… tiens tiens : voilà qui nous ramène au streaming musical et à ses plateformes.
Observez la politique de France Télévisions : la numérotation des chaînes y a disparu de l’écran au profit d’un logo France TV générique. Voyez aussi l’application Radio France, où les émissions des différentes antennes sont mixées jusqu’aux codes couleurs, confus, encourageant indifférenciation et confusion. Le voilà, le miroir de la lessiveuse culturelle actuelle.
L’inverse de ce qu’il faudrait faire
Et si cette politique était l’exact inverse de ce qu’il faut faire ? Et si, au contraire, la véritable utilité du service public était de se concentrer sur des antennes fortes, fières, strictement spécialisées et identifiables, pour défendre ce qui n’est défendu nulle part ailleurs ?
Et si la véritable efficacité du service public consistait précisément à ne pas faire comme le marché ? Et si l’éducation du public, à commencer par celle des plus jeunes, ne consistait pas à les séduire avec les outils, les manières et les métriques de l’ennemi ?
On ne démantèle pas un service public tout en prétendant le servir. Et d’ailleurs, au point où nous en sommes avec ses responsables, que faut-il encore sauver du service public ? Que défendre ? La disparition de toute musique classique de France Inter et de France Culture ? Un France Musique en train de devenir « Radio Nostalgie » , avec à sa tête un béni-oui-oui incapable de s’indigner pour défendre son antenne, et ses producteurs ?






