Avènement heureux de la “Musique d’Art” !
Rien ne remplace LinkedIn pour se tenir au fait de la splendide obséquiosité des employés des systèmes marchands, étatiques ou syndicaux à l’égard de ceux qui les font vivre ou légitiment leur droit à l’expression. Ce qu’on aurait jadis trouvé indécent dans l’entreprise d’un petit patron de province est devenu la règle ! J’y lisais récemment le post d’une inconnue y annonçant, comme tant d’autres, sa promotion :
« Very excited to share I’ll be starting a new role as Senior Manager, Marketing, Arts Music, continuing my journey at [nom de sa boîte]. »
Et de continuer, évidemment, par :
« I can’t wait to step further into the world of Kid’s Music and Broadway, working with the incredible [ici les noms de ses nouveaux collègues] while also still working with the unmatched [nom de sa boîte à nouveau] team, continuing to champion Classical Music. Here’s to great things to come! »
Bon sang, mais c’est bien sûr !
Art Music… Voilà bien l’expression que je cherchais depuis si longtemps pour désigner l’ensemble de ces répertoires qui souffrent tant du streaming généraliste et du confusionnisme des médias dits culturels, sans risquer de passer pour un horrible élitiste en parlant de « musiques savantes », de « répertoires culturels » ou de « musique sérieuse ». Utiliser ces vieux termes m’aurait semblé être un manque de respect total à l’égard des directeurs et programmateurs de France Inter, France Culture ou France Musique, qui nous font la leçon sur ce qu’est la « vraie » musique — celle qu’aime facilement le public — et sur la manière de la « démocratiser ».
Arts Music… « musique d’art » en bon français. Après tout, personne ne s’étouffe à l’évocation du « cinéma d’art et d’essai »… Quelle bonne idée !
Qu’est-ce que l’Art Music ?
La tradition musicologique anglophone divise la musique en trois grands fleuves :
la Popular Music (la pop, le rock, les musiques commerciales) ;
la Folk/Traditional Music (les musiques folkloriques de tradition orale) ;
et l’Art Music.
En faisant quelques recherches sur ce concept (que je n’avais jamais croisé au cours de ma longue carrière), je découvre qu’il est relativement récent. Les Anglo-Saxons utilisent de plus en plus ce terme (sans « s », même si la variante au pluriel apparaît parfois) ; on le retrouve notamment dans les milieux universitaires, le journalisme culturel et le secteur des politiques culturelles.
L’Art Music se définit par plusieurs critères :
Une tradition formelle ou écrite : elle repose sur une notation précise (la partition dans la musique occidentale) ou sur des traités théoriques très stricts (comme la musique classique indienne ou le maqâm arabe).
Une visée esthétique plutôt que purement commerciale : l’œuvre est créée pour sa valeur artistique intrinsèque, sa complexité structurelle ou sa démarche intellectuelle, et non pour calibrer un format radio ou complaire à un algorithme de playlist.
Une écoute attentive (focused listening) : elle exige une attention que l’on n’accorde pas à de la musique commerciale, ou d’ambiance ).
Sous l’égide de l’Art Music, les Anglo-Saxons regroupent donc :
la musique classique occidentale (du Moyen Âge à la période romantique) ;
la musique contemporaine et l’avant-garde (musique spectrale, sérialisme, électroacoustique) ;
le jazz d’avant-garde ou de création (celui qui s’est détaché du divertissement pour devenir une musique de concert) ;
les grandes musiques traditionnelles savantes (les râgas indiens, la musique de cour japonaise gagaku, etc.).
À l’ère du streaming généraliste — où les algorithmes des géants du secteur ont été pensés exclusivement pour la Popular Music (des morceaux de trois minutes, une logique du bouton Next et une rémunération au stream qui lamine les œuvres longues) —, le concept d’Art Music devient le point de ralliement politique et économique de ceux qui veulent défendre un autre modèle de distribution. C’est une manière pour les producteurs, les labels indépendants et les créateurs de proclamer : « Notre musique n’est pas une marchandise interchangeable. Elle nécessite un écosystème de diffusion, un mode de rémunération et une éditorialisation propres, basés sur le respect du temps long et de la création. »
Par l’obstination qu’elles mettent à mêler crossover et classique dans le top hebdomadaire de leurs meilleures ventes (et donc dans le chiffre d’affaires frelaté de leurs départements classiques), les majors du disque en France montrent qu’elles n’ont pas encore été touchées par la grâce de ce concept. Il faudra que leurs collègues anglo-saxons les rappellent à l’ordre sur leur propre patrimoine.
J’observe en tous cas que la dame de LinkedIn qui me l’a fait découvrir est une employée de major. Gageons alors que le terme va s’imposer — je n’ose pas dire : enfin ! — pour nommer ce qui, dans le contexte du streaming généraliste et sous le rouleau compresseur de la musique mainstream, n’avait plus de nom, plus de modèle économique, plus d’existence. On s’est peut-être enfin aperçu dans les « grandes » maisons, même si le chemin paraît encore long, qu’il fallait un mot spécifique pour désigner les répertoires de patrimoine et de création, et peut-être d’autres systèmes de distribution.
Quant à moi, j’adopte immédiatement le terme francisé : musique d’art !
Vive la musique d’art !
Puisque c’est l’été
Je voudrais attirer votre attention sur deux séries de podcasts remarquables publiés par Le Nouvel Esprit Public de Philippe Meyer.
La première série est un dialogue en quatre épisodes entre Philippe et Maryvonne de Saint-Pulgent, qui a été suscité par le récent ouvrage illustré que MSP a publié sous le titre “Les musiciens et le pouvoir en France, de Lully à Pierre Boulez” et sur lequel Couacs Info vous avait alerté dès mars 2025 :
Par ailleurs, Le Nouvel Esprit Public réédite aussi au cours de l’été la série d’entretiens réalisée avec Thomas Patey, un jeune anthropologue des chanteurs de cabaret, après une série tout aussi intéressante consacrée aux passages parisiens, avec l’historien de la vilel de Paris Patrice de Moncan.
Tous les podcasts du Nouvel Esprit Public sont téléchargeables sur votre plateforme de podcasts préférée. Et, si vous ne connaissez pas Le Nouvel Esprit Public, vous ratez quelque chose de pas mal !
Streaming musical : la foire au vrac ne sera pas éternelle
Vingt ans après, le constat reste intact : le streaming musical est une foire au vrac qui tord le cou aux répertoires spécialisés et les broie. Pour sortir de l’impasse, une seule solution est désormais envisageable et passe par une vraie rupture, dont on détourne le regard depuis longtemps.
Ces derniers temps fleurissent en quantité des articles, tous un peu similaires, témoignant de la remarquable résilience du communiqué de presse comme source d’inspiration à l’époque du microblogging et du journalisme consensuel et fauché. Ces articles saluent la réussite de Qobuz, vingt ans après que j’ai créé cette plateforme et dix ans après que je l’ai laissée en d’autres mains. D’une certaine manière, ils me vont droit au cœur : je préfère encore avoir eu raison trop tôt, avoir imaginé un socle conceptuel qui résiste vingt ans après, plutôt que d’avoir créé de l’indifférencié disparu comme tant d’autres plateformes créées à l’époque.
Je me souviens du scepticisme poli ou condescendant auquel nous avons dû faire face il y a vingt ans en présentant notre offre (payante, défendant la qualité de son, documentée) aux commentateurs, aux politiques des cabinets ministériels, aux financeurs étatiques et aux spécialistes patentés et peinards en nouvelles technologies. Les commentateurs qui saluent aujourd’hui la résilience de l’aventure Qobuz en passe de réussir selon eux la décrivent avec nos mots, les mêmes qu’à l’époque.
Allons droit au but : contrairement à ce qui est écrit partout, je trouve désormais très ténus les avantages de Qobuz par rapport à ses concurrents. M’y frappe surtout un immobilisme conceptuel suranné, qui répond par du « fair-washing » aux constatations unanimes, généralisées à toutes les plateformes de streaming généralistes, de tant d’artistes et de labels désemparés. Cela tient au fait, nuance importante, que Qobuz a renoncé à être un multi-spécialiste — c’est-à-dire un vrai spécialiste des spécialités — pour devenir peu à peu une enseigne s’alignant sur le mainstream dans les différentes spécialités, dont certaines en déshérence. Parmi les valeurs fondamentales qui ont été abandonnées, je regrette amèrement l’esprit de non-conformisme, cette volonté de différenciation au quotidien, ce courage d’aller « tirer dans les coins » pour dénicher l’introuvable sans considération des priorités imposées par les accords commerciaux, ou la mode ; autant que cette relation attentive au client, parce que on le connait, parce qu’on travaille pour lui, pas pour soi-même.
Qobuz ne fait plus exception, qui voulait jadis faire progresser les standards du streaming, qui s’est battu avec ses ongles, à l’époque, au four et au moulin — c’est-à-dire chez les banquiers et dans le code en même temps — pour innover et faire évoluer les offres, en dépit des règles implacables des fournisseurs : « On ne peut pas vous autoriser à faire ça, parce que personne ne le fait et ce n’est pas prévu dans nos contrats standards. » Malgré tout obstiné et audacieux au cours de ses dix premières années, Qobuz a imposé une image de marque de qualité qui perdure alors même que toute la concurrence propose en fait désormais les innovations qui furent les siennes.
Mais, grâce aux investissements patients de son valeureux repreneur en 2016, Qobuz existe encore. Sa différenciation est-elle suffisante et la met-elle hors de danger ? Ce n’est pas mon problème.
En revanche, travaille-t-on chez Qobuz à l’évolution nécessaire du marché et relève-t-on les défis indispensables pour qu’émerge un streaming musical enfin réconcilié avec la musique non-pop et la satisfaction d’un large éventail de clients qui lui sont encore étrangers ? En tant qu’utilisateur, je n’en suis vraiment pas sûr.
Une offre indifférenciée à tous égards
Que les choses soient claires une bonne fois pour toutes : Spotify, Qobuz et les autres plateformes généralistes obéissent toutes, avec des distinctions mineures, à un système de reversement qui n’est pas de leur responsabilité et qu’elles n’ont pas le pouvoir de faire changer seules. Leur différence sur les reversements tiendra dans un mouchoir de poche aussi longtemps qu’on n’aura pas trouvé une formule propre à rompre avec le streaming de la « foire au vrac ». Spotify n’est pas vraiment ma tasse de thé mais, alors que le « Spotify-bashing » bat son plein, il est faux d’en faire le seul grand méchant Satan. Cette plateforme est la plus aboutie, la plus industrielle et donc la plus critiquable de toutes ; mais toutes les plateformes concurrentes rêvent d’être à sa place, sans pour autant penser à faire évoluer le système dont elles sont les enfants consentants.
Il y a un sérieux problème tant artistique qu’économique et moral avec le streaming musical : tout le monde s’accorde là-dessus. Mais…






