Gérard, Lanvin

Quand je vendais des disques, l’un des grands bonheurs du job se concentrait sur quelques labels étrangers remarquables qui combinaient la qualité de leur production et, pour moi, davantage de liberté d’action qu’avec les labels français qui s’occupaient, eux, de leur marketing et de leur promotion locale.

De ces années-là il demeure que les discophiles chevronnés ont appris à découvrir l’extraordinaire richesse des labels “non français” quand la période précédente écrasait le marché par des labels et gloires locaux. Le streaming permet désormais plus encore1 de naviguer dans la production mondiale. D’où une crispation du marketing local de masse autour de quelques clous pour tenter d’en faire émerger quelques-uns, tout le reste étant renvoyé à la discophilie ultra-spécialisée : le gagnant remportant toute la mise.


Au début des années 2000 la réputation de Gérard Souzay était plutôt médiocre dans l’opinion publique mélomane. Il avait chanté un peu trop longtemps et à la fin donné sur scène une image dégradée de son art. Si ses disques anciens avaient été réédités par son éditeur de manière plus continue et reconnaissante, il n’en aurait pas été ainsi. Assez amer mais infiniment drôle dans la conversation, surtout quand il décochait des flèches à l’intention de ses têtes de turc, il vivait dans le sud de la France à Antibes Juan-les-Pins avec son ami japonais Soichi qui ne savait que faire pour lui être agréable. Le label Testament décida de prendre langue avec EMI pour faire le job de réédition. Il en résulta une série de références superbes et une réévaluation mondiale du talent de Gérard Souzay.

Le projet de ces rééditions le mettait en joie.

Il m’a rapidement repéré comme le distributeur français de ses chefs-d’œuvre, ce qui me valut dès avant leur parution de nombreux coups de fil, tant il ne semblait pas y croire et voulait s’assurer que je m’occuperais bien de ses disques. Gérard Souzay se voulait également peintre. Ce n’est pas faire injure à sa mémoire que d’affirmer aujourd’hui qu’il passera mieux à la postérité comme chanteur. Mais il insista pour que certains de ses tableaux figurassent sur les albums réédités, comme vous pouvez le constater sur l’illustration ci-dessus.

Je me souviens en particulier du premier de ses appels : “Allô ? Vous êtes Yves ? Je vous appelle de la part de Stewart Brown, qui m’a donné votre numéro. Je suis Gérard ! Gérard Souzay, le célèbre baryton français !” Dès lors et jusqu’à sa mort, nous avons souvent échangé. Heureusement, l’accueil critique de ces rééditions fut unanime et lui apporta, je crois, une joie profonde. Il m’envoyait de temps en temps des cadeaux : chocolats, babioles…

Ted Perry, le créateur des disques Hyperion, m’avait d’ailleurs raconté une histoire amusante qui lui avait été rapportée par l’un de ses clients disquaires à Londres. Quand il débuta son label, Ted était chauffeur de taxi et effectuait, entre deux courses, les livraisons aux disquaires des productions de son jeune label. Dans les années 50, furent publiés à quelques semaines de distance des récitals de Lieder par le jeune Souzay et le jeune Fischer-Dieskau. Les chanteurs, qui se produisaient à cette époque en récital dans les salles londoniennes, vinrent acheter le disque de l’autre dans ce magasin :

DFD :
“Avez-vous reçu le disque de ce jeune baryton français dont on parle tant ? “. SOUZAY :
” Avez-vous le disque de ce jeune baryton allemand, Fischer something ? “


J’ai déménagé quelques mois après la disparition de Gérard Souzay en 2004 — je n’ai pas retrouvé trace depuis lors de son charmant compagnon Soichi. Alors que je vidais mes placards et faisais mes cartons, je suis tombé sur un paquet cadeau intact, de forme oblongue, avec son papier coloré, son ruban et son étiquette, que j’avais négligé d’ouvrir. En le déballant, j’y trouvais une superbe cravate de chez Lanvin, et un mot adorable de Souzay écrit sur une carte, me souhaitant un joyeux anniversaire. Ce message assez bouleversant, d’outre-tombe, m’emplit de honte de ne pas lui avoir toujours rendu ses appels téléphoniques…


Une sélection d’enregistrements de Gérard Souzay aujourd’hui disponibles en numérique

Les rééditions TESTAMENT consacrées à Gérard Souzay. Ces disques sont indisponibles en numérique. Ils bénéficient de transferts réalisés d’après les bandes originales et de notules de grande qualité traduites en français.

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Nonobstant le problème économique irrésolu à ce jour pour les producteurs et les artistes