Docteur Esparza et Mister Lionel

Derrière le cordial et amène producteur de "Relax" sur France Musique se cachait donc un essayiste exigeant sans que nous ne nous en doutions !

Mal informé, je n’attendais pas sur ce terrain là Lionel Esparza, le cordial et amène producteur de “Relax” sur France Musique. D’autant moins que je lui en voulais, récemment, après avoir feuilleté sa Discothèque Idéale de France Musique chez un libraire, d’avoir été si léger quant aux compositeurs français du XXe siècle et d’avoir ainsi participé de l’Omerta. Mais ce livre doit être, tout comme “Relax”, une commande de ses patrons : il faut bien gagner sa vie. Et on pardonne tout à un garçon qui, jadis, a consacré sa thèse en musicologie à Louis Saguer.

Le Génie des modernes - La musique au défi du XXIe siècle, qui vient de paraître, 1 est en vérité une ambitieuse et très honorable réflexion sur la musique classique, son statut et les origines du statut qui est le sien dans la société et dans le paysage culturel depuis plus de deux siècles ; et sur le genre de déraillement dont notre passion est victime depuis 30 ans. J’avais bien remarqué pour ma part qu’il se passait quelque chose de pas clair : m’en voilà convaincu. Je ne suis pas certain que l’analyse historique soit incontestable, n’ayant pas fait tant d’études en ce qui me concerne. Mais elle est crédible, et Lionel Esparza la déroule avec une sorte d’autorité qui cachait bien son jeu.

L’ouvrage s’appuie sur d’innombrables références et une abondante bibliographie. Il est fort bien écrit, quoiqu’empruntant trop souvent à mon goût aux verbiages sociologiques. Il est évident que ce livre n’est pas né d’un soir de désœuvrement pendant la pandémie : c’est le fruit d’une réflexion au long cours et d’un beau travail de notre ami. Il est également bien édité.

Lionel Esparza en reste pourtant à l’analyse et aux constats. Au terme de la lecture, et en égrenant le nombre des pages qui restent à parcourir, on se désespère d’y trouver un acte de rébellion ou des suggestions pour corriger le tir. On s’attriste de ne pas voir davantage développées des pistes pour ce XXIe siècle déjà bien entamé, qui voit la musique classique écartelée entre son vieux statut prestigieux et l’injonction qui lui est faite de s’immerger dans l’univers du divertissement mainstream. Ce n’est pas tant que ce livre, et tant d’autres, signés d’analystes prestigieux soient erronés dans leurs analyses ; c’est qu’ils sont une couverture, en vérité, pour un système qui se reproduit et en l’occurrence produit des émissions qui ont tout à voir avec le cocooning, le care et la bienveillance désormais obligatoire.

Reste à espérer que les innombrables invités, interprètes, compositeurs, mandarins de festivals et de saisons diverses, qui doivent tant à Lionel Esparza pour les avoir patiemment mis en valeur dans ses émissions d’actualité jadis, achèteront et liront son livre, qui le mérite ; ils en ressortiront peut-être éclairés ou mieux instruits. Pour qu’ils en sortent révoltés et décidés à se remettre en question et à remettre en question la glue dans laquelle ils se complaisent pour la plupart, il eut fallu que ce livre aille un peu plus loin. Mais l’effort est à saluer.


  • Post-scriptum 2

Une autre illustration du propos de Lionel Esparza et de certaines de ses observations vaut d’être mentionnée : voici la longue, annuelle et ultime préface de l’inénarrable Laurent Bayle à sa brochure de (demi) saison 2021-2022 de la Philharmonie de Paris (308 pages quand même). C’est un chef-d’œuvre.

1

Lionel Esparza, Le Génie des modernes - La musique au défi du XXIe siècle
Éditions Premières Loges, 300 pages, € 21