Éditorial - LABEL CLASSIQUE, PASCAL OBISPO TE MONTRE LE CHEMIN !

Le chanteur Pascal Obispo a inauguré sa propre plateforme numérique, Obispo All Access. Il déclare vouloir s’affranchir des maisons de disques. Vous vous demandez en quoi cela nous concerne, vous ou moi, qui avons la passion de la musique classique ? Un peu en fait et voilà pourquoi : cette annonce est tombée la semaine même où le Centre National de la Musique a dévoilé les résultats de l’étude qu’il avait commandée au cabinet de consulting Deloitte et auquel j’ai déjà consacré un article sur Couacs cette semaine.

Cette étude constate qu'une réforme du mode de calcul des reversements des plateformes de streaming visant à le faire évoluer vers le modèle dit “user centric” (lire cet article pour tout comprendre) serait inefficace ou très insuffisante pour reconstruire un modèle économique de la musique enregistrée permettant aux genres musicaux minoritaires, tels que le classique, de revenir à des revenus décents ; des revenus qui soient en rapport avec les dépenses de production, qui soient capables de rétribuer les artistes, voire de reconstruire un métier, celui d’éditeur discographique, aujourd’hui paupérisé, qui vit exclusivement de subventions de toutes sortes, d’auto-productions, de beaucoup de vanité parfois, quand il faudrait que des éditeurs discographiques de conviction aient de nouveau les moyens de pouvoir dire : “non”.


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Depuis les débuts de la musique en ligne, bien des artistes très établis ont tenté de se mettre à leur compte, ou de se regrouper pour mieux faire valoir leurs intérêts. Dans cette logique s’est construite la plateforme de streaming Tidal, pourtant parrainée par le gratin de la pop et du rap, dont la démonstration de la création d’un modèle vertueux n’est pas bien probante.
Le “rebelle” Neil Young a lui aussi, un jour, entre autres initiatives en tous sens, prétendu créer son site, et même un baladeur dedié. Mais pas avec son propre argent… Il a rapidement renoncé et récemment vendu 50% de son catalogue au fonds Hipgnosis qui rachète des catalogues discographiques comme on achète de la pierre.

Tous ces artistes établis se sont d’abord appuyés sur des maisons de disques “traditionnelles” pour développer carrière et notoriété avant de mettre les voiles pour gagner plus. Le schéma est connu et a souvent été utilisé aussi par des artistes français de variétés qui, s’ils semblent encore pour le consommateur publiés par les “grandes” maisons de disques, ont négocié, dans les faits, de nouveaux contrats au terme desquels ils produisent leurs albums par eux-mêmes en ne leur laissant que la distribution.

L’initiative de Pascal Obispo est moins ambitieuse que celle des rappeurs de chez Tidal et plus risquée que celle de Neil Young. Mais elle est selon moi paradoxalement intéressante à étudier… surtout pour les labels classiques… car elle propose un exemple de distribution sélective dont j’ai toujours pensé qu’il pourrait être valable pour eux, mais qui aujourd’hui devient enfin abordable.

Pascal Obispo ne dit pas s’il osera retirer ses disques des plateformes “mainstream”. Je n’y crois pas. [ Mise à jour : il l'a fait ! Ces disques ne sont plus disponibles sur Spotify ou Deezer,mise à part une compilation Universal). À sa base de fans, sollicitée sur Obispo All Access (web et applications), il promet de constantes exclusivités, des avant-premières, des informations, confidences et câlineries. S’il maintient ses disques sur les plateformes “mainstream”, il est à craindre qu’il doive beaucoup investir et produire pour satisfaire l’attente de ses fans sur Obispo All Access. Car le différentiel de prix entre la possibilité d’entendre son seul catalogue en payant un abonnement, même avec des bonus, et la possibilité d’écouter tous les catalogues de tous les artistes mondiaux de tous les genres de musique pour presque rien sur les grandes plateformes, est gigantesque. [ Mise à jour : mais comme il les a retiré la question ne se pose plus. ]

En revanche :

Pour le label d’un artiste classique ou ensemble classique connu, ou pour un bon label multi-artistes déjà lancé, qui produit 12 à 20 disques par an comme il en existe tant, si il veut s’extraire de la folie ruineuse du streaming actuel, le modèle Obispo All Access sera parfait si co suit avec sérieux et sans naïveté.

L’évolution des possibilités et outils techniques proposés maintenant permet de s’équiper d’un site et d’applications satisfaisantes pour assez peu d’argent, incluant streaming et téléchargement. Le modèle serait similaire à celui d’une revue produisant un à deux numéros par mois : achat à l’unité des disques en téléchargement définitif (avec haute qualité sonore et appareil documentaire), ou abonnement permettant d’accéder à tous les albums nouveaux et anciens, en téléchargement définitif. Dans tous les cas, les abonnés à l’application et au site bénéficieraient, selon qu’ils soient simples visiteurs inscrits ou abonnés, d’un arsenal d’informations relatives à l’artiste ou aux artistes, au calendrier des concerts, à des études, interviews, reportages d’enregistrements, bref à toutes sortes d’informations additionnelles et pratiques créant un lien fort.


Quand ils ont commencé à se mettre à leur compte il y a quelques années en créant leur label, certains artistes ou ensembles classiques ont voulu maîtriser la production et leur marque, constatant que les éditeurs ne voulaient plus payer grand chose à la production. Mais aucun d’entre eux n’avait anticipé le problème que poserait un jour dans le numérique la distribution d'un label autoproduit. De fait, la distribution ne peux plus êtrece truc emmerdant qu'on confie désormais à un tiers, comme au temps du CD. Sans une distribution adaptée, s'autoproduire n'est que vanité et gâchis. La question numéro 1, c'est la distribution.

La question n’est pas aujourd’hui pour un label classique d’être présent sur les plateformes du monde entier — ce n'est pas un exploit : c’est facile, rapide et pas cher à mettre en place. Le problème est que, ce faisant, il donne littéralement son travail au lieu de le monétiser et n’a donc rien résolu.

En vérité, il faut se rendre à l'évidence n’est pas à la portée du disque classique spécialisé de se faire entendre sur les grandes plateformes mainstream, ni d’en tirer à ce stade une rémunération décente.

Dans mes remarques sur les conclusions de l’étude Deloitte je notais que bon nombre d’acteurs de divers biens commerciaux spécialisés ou haut-de-gamme ont opté depuis longtemps pour une distribution dite “sélective”. Et je crois qu’il n’y a plus d’autre issue aujourd’hui pour la production discographique classique de qualité.

Cette affirmation, je l’appuie sur ma longue expérience dans la distribution du répertoire classique, et sur mon enthousiasme du premier jour néanmoins pour la musique numérique. Ce qui ne veut pas dire non plus qu’il faille toujours quitter complètement, sur toutes les références, les grandes plateformes mainstream, mais qu’il faut impérativement reprendre les rênes de sa distribution et la piloter au plus près.

Il est temps que le disque classique et plus largement le disque de répertoires culturels, édité pour des amateurs, ose divorcer du modèle économique de la musique de variétés. Le disque classique est parvenu à se financer pendant la période du 33 tours puis du CD parce qu’il avait un prix de vente qui permettait de couvrir en proportion raisonnable les coûts de production. L’acceptation de ce prix par le client valait reconnaissance envers le travail de l’éditeur.

Aujourd’hui, les cartonnages somptueux et autre calligraphies qui accompagnent les CD de certains labels qui se disent “artisans” ne marchent même plus : il n’y aura bientôt plus de magasins de disques pour les vendre, ni de platines pour les écouter.

Label classique ! Propose donc à ton client, comme Pascal Obispo veut le faire, un produit numérique désirable, addictif ! Tisse avec ton public des liens intelligents et riches : il sera heureux de contribuer à te faire vivre !

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