User Centric : l'étude du Centre National de la Musique confirme tout ce qu'on savait déjà.

Publié le 27 janvier 2021

Le Centre National de la Musique a publié ce jour l’étude commandée à Deloitte sur l’évaluation des modifications qu'entraîneraient dans les reversements aux producteurs un changement du principe de partage de la valeur entre le système actuel (Market Centric Payment System, ou MCPS) et le système dit “User centric” User Centric Payment System, ou UCPS.


Télécharger ici l’Etude et ses annexes


La Chine partagée entre les grandes puissances (Grande-Bretagne, Allemagne, Russie, France et Japon de l'ère Meiji). « En Chine, le gâteau des Rois et… des Empereurs » (Le Petit Journal, 16 janvier 1898). - BNF

J’ai toujours su, pour l’avoir constaté au cours de mon travail chez Qobuz au vu des contrats qu’on nous faisait signer et du modèle des reportings qu’on nous demandait d’établir, que le modèle de rémunération dit MCPS (Market Centric Payment System) était inique. Le modèle UCPS (User Centric Payment System) ou User Centric est évidemment moral, légitime, nécessaire, mais il ne sera jamais “la” solution miraculeuse pour permettre de forger un modèle économique pérenne en faveur des genres musicaux minoritaires que sont le “vrai” répertoire classique (par opposition aux produits de crossover), le jazz ou les musiques du monde — et en général tout répertoire culturel ambitieux et non-mainstream.

Le rapport du CNM a le mérite de mettre les pendules à l’heure, et le résumé proposé par Jean-Philippe Thiellay en complément à sa publication est parfaitement adéquat.

Plusieurs choses sont à intégrer pour qui s’intéresse au sujet :

  1. Quel que soit le taux de redistribution de l’argent déposé dans une soucoupe, si il n’y a rien dans une soucoupe, l’augmentation d’un pourcentage du rien sera toujours rien, ou presque rien. Voilà pourquoi seules les plateformes qui parviennent ou parviendront, par leur format musical et la clientèle touchée, à augmenter l’ARPU (Average Revenue per User) du CA d’un répertoire donné permettront qu’il y ait plus d’argent dans la soucoupe pour le répertoire visé.

  2. Ce fut une lourde erreur pour les labels indépendants classiques, et autres genres spécialisés, d’avoir épousé sans broncher le mouvement vers les services de streaming mainstream, au point même de travestir parfois leur travail. Le résultat est là, et il n’est pas fameux. Il fallait plutôt inventer ou soutenir des solutions de streaming vertueuses, en s’investissant dans la distribution finale. L’assassinat programmé du téléchargement aggrave aujourd’hui la situation, alors que la pandémie achève les ventes de CD.

  3. Quel que soit le modèle des reportings et de la redistribution ( MCPS ou UCPS), qu’on comprenne bien que cela ne changera rien ni ne coûtera rien  aux plateformes qui d’une certaine manière sont les dernières concernées. Si les plateformes devaient changer le modèle de leurs reportings, ce seraient les ayants-droit au premier rang desquels les Majors qui devraient le décider, car c’est dans la masse des revenus reçus par les ayant-droits que changerait le partage de la valeur entre les artistes — le paramétrage des reportings des plateformes n’étant qu’une formalité.

  4. Est-ce que les chaussures Weston accepteraient de se voir imposé le prix de vente et le réseau de distribution de Chaussures André ? Pourquoi faudrait-il que la musique soit le seul secteur marchand où la distribution à travers un modèle unique inadapté, ruineux, soit imposé à tous les acteurs ?

    L’invention d’un nouveau modèle économique pour le streaming des répertoires spécialisés devra donc être l’œuvre de la communauté des producteurs de musiques spécialisées et répertoires culturels, unie, ou désunie.

    • Unie, si cette communauté des producteurs, Majors et indépendants décidait, pour soutenir en commun leurs répertoires spécialisés sur les plateformes mainstream, de sur-pondérer certains répertoires, par exemple en créant des modèles de reportings intégrant des minimums garantis par stream. Il n’est pas même certains qu’il serait utile de changer les reportings puisqu’il suffirait de payer davantage certains streams repérés par leur genre, qui devrait être d’une manière ou d’une autre vérifié tout de même.

    • Désunie, dans le cas où la communauté des producteurs Majors ou indépendants de catalogues spécialisés n’aboutissait pas à une réforme commune.
      Alors, il serait souhaitable que les indépendants spécialisés s’orientent vers des solutions de distribution sélective, pratiquées dans tant d’autres industries, (comme le font par exemple les chaussures Weston citées plus haut !) qui sont techniquement à leur portée, qui existent déjà ou restent à mettre en place, et dans lesquelles les publics concernés, qui forment des communautés de mélomanes repérables et passionnées, se retrouveraient vite.


Yves Riesel a été le créateur de la plateforme de musique en ligne Qobuz.