COUACS HEBDO - Numéro 27

Chaque semaine, des nouvelles, bonnes ou mauvaises de la musique classique en général et en particulier.

Le streaming musical en 2021 : une économie dirigée,
anti-concurrentielle,
destructrice de valeur.

Publié le 29 mai 2021

Dans un article paru la semaine dernière j’ai décrit comment, depuis la naissance des services de musique en ligne payants, la qualité sonore a toujours été la grande oubliée ; comment, parmi les détenteurs de droits, Majors comme labels et distributeurs indépendants, personne n’a vraiment agi pour qu’elle soit proposée au public, ce qui aurait contribué à valoriser les services légaux et accéléré leur adoption par le cœur de la clientèle mélomane traditionnelle, la plus à même de dépenser pour sa passion. 

Je me propose dans cette nouvelle publication de livrer quelques aspects vécus du dessous des cartes, et de montrer en quoi l’économie du streaming, qui avait quand même permis quelques possibilités de différenciation au cours des premières années (Qobuz, Tidal…), devient brutalement anticoncurrentielle au moment de passer à maturité. Et pourquoi il est temps de lutter enfin, concrètement, contre cette situation.


La possibilité de créer une offre originale (achalandage, vitrine, services au client), de fixer librement son prix de vente comme de négocier librement avec ses fournisseurs les prix d’achat sont quelques-uns des éléments-clés qui régissent le commerce en économie libérale, autorisent la concurrence et donnent au consommateur la possibilité de choisir le service ou le produit de son choix. […]

La distribution de musique enregistrée est un métier où la possibilité de concurrence est en passe de se vitrifier. Quel que soit la beauté et l'originalité de votre projet, il se heurtera aux conditions contractuelles et financières de vos fournisseurs, calibrées, fixées sur ce que font les services dominants, sans marge de manœuvre ou possibilité de faire différemment. Les gros fournisseurs cèdent sur l’essentiel à Apple ou Spotify — ils se rattrapent en verrouillant les contrats. Quel que soit le genre musical que vous souhaitez privilégier, quel que soit le caractère particulier, la formule, les éléments de différenciation que vous voudrez apporter à votre projet, vous serez renvoyé à ce que font les autres. Et vous ne pourrez pas conduire une entreprise prospère bâtie sur une économie légitime. 

[…] Quand un marché devient mature il encourage généralement la segmentation des offres. Ce n’est pas le cas dans la musique en ligne dont les offres virent au monolithique. Des ententes commerciales implicites avec participations croisées et effets de rattrapage des uns et des autres, des conditions commerciales implicitement imposées ont comme conséquence un désastreux dirigisme de l’animation musicale sur des plateformes qui se ressemblent chaque jour davantage. Tout cela conduit à la concentration de la recommandation pour voler le succès au détriment des copains, d’autant plus que le système est médiocrement rémunérateur ; à ce mainstream généralisé, même au sein de chaque genre musical spécifique, qui affecte l’économie des musiques spécialisées dès lors que la vente des produits physiques s’est écroulée.

[…] L’offre et le prix des services de musique en ligne obéissent aujourd’hui à un dialogue circonscrit aux trois plus grandes plateformes mondiales et aux trois Majors auxquels il faut éventuellement ajouter le groupement Merlin, qui réunit les intérêts d’un grand nombre de producteurs indépendants où la pop a surtout son mot à dire. Les autres, petits fournisseurs ou petits labels, se conforment sans discussion possible à la politique suiviste de leurs distributeurs numériques qui obéissent, quoiqu’ils en disent, à une logique de rente.

La récente offensive d’Apple et l’annonce de sa nouvelle politique en matière de qualité sonore, qui va aussi doter Apple Music d’une fonction additionnelle Dolby Atmos sans augmenter son prix de base, est une illustration intéressante de la manière dont cette industrie fonctionne, je devrais dire obéit, à la loi du plus fort, et comment les opprimés qui ne se donnent pas les moyens de se battre : je n’ai pas encore lu de prise de position d’aucun label indépendant sur le sujet.

Cette décision place en porte-à-faux les rares concurrents d’Apple Music qui avaient fait de la qualité de son, de recommandation et de documentation un élément de différence permettant de financer leurs efforts sur le produit et d’augmenter le consentement à payer du consommateur, si nécessaire pour augmenter les revenus des artistes et des producteurs.

[…] L’idée selon laquelle la rémunération de chaque écoute est minime, mais se trouve compensée par des écoutes multiples me semble, dans le domaine des répertoires spécialisés plus que sujette à caution pour plusieurs raisons, ne fut-ce que parce que ce système favorise encore les labels disposant de trésorerie pour tenir, au détriment qui n’en ont point, au détriment aussi des répertoires dont l’écoulement est lent, ceux-là mêmes qui ont tellement enrichi notre connaissance des répertoires au cours des 40 dernières années.

Avec sa nouvelle politique, Apple Music lutte contre la progression de Spotify et tirera, qui sait, le marché de la musique mainstream vers le haut. Mais il dégrade immédiatement les revenus des labels et des plateformes plus attentives aux spécialités musicales, puisque le chiffre d’affaires et surtout la marge de ces plateformes va s’en trouver affectée, quand bien même les fournisseurs baisseront leurs prix pour leur permettre d’acheter la musique au même prix qu’Apple ! C’est, ni plus ni moins de la concurrence par la nuisance. […]

Améliorer la qualité de son sans augmenter le prix : une fois encore la décision du plus fort s’est imposée, sans discussion. D’après mes informations, la décision a été négociée au plus haut lieu, aux USA, avec les seules trois Majors, dans le plus grand secret ; au point que les chargés de compte des majors dans les filiales européennes l’ont apprise en même temps que les labels et les plateformes concurrentes. Après l’annonce, il ne restera ensuite aux dites plateformes que quelques jours ou quelques semaines pour suivre sans discuter, mettre à jour leurs contrats avec les fournisseurs, être en mesure d’aligner leurs prix, pardon, leur prix, sur celui d’Apple. Les labels et les artistes qu’ils représentent, exclus de la décision, le plus souvent pas consultés, n’ont quant à eux rien d’autre à faire que d’encaisser le coup et toucher moins, quand on prétend partout, des sanglots dans la voix, vouloir les rémunérer davantage. Mais tout cela ne se décide plus en France, ne se décide plus en Europe, mais aux USA.

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Paru récemment dans COUACS :


La qualité audio enfin, dix ans trop tard.
Retour sur le passé, questions sur l'avenir.

La qualité de son a été un non-sujet pendant de nombreuses années pour les services de musique en ligne et pour les producteurs qui leur confiaient leur musique. Les annonces d’Apple Music le 18 mai, assez révolutionnaires si on les comprend bien, constituent un tournant majeur. Elles m’incitent à revenir ici sur un sujet dont j’ai été, sans me vanter, militant de la première heure.

Quand j’ai commencé à me préoccuper de musique en ligne et de streaming, au début des années 2000, la question que je me suis immédiatement posée a été celle de la qualité. Je pensais que la musique en ligne et le streaming étaient le futur, mais je ne n’admettais pas qu’on puisse écouter des fichiers MP3 dégradés au point d’être abominables. J’ai essayé de comprendre quels fichiers stocker pour assurer la qualité d’écoute, sur des serveurs qui à l’époque coûtaient extrêmement cher, et dans quelle qualité. En ce temps-là, aucun producteur discographique n’avait encore de système de livraison de fichiers, puisque, de plateforme de musique en ligne légale il n’y avait point. Tellement vrai que Bernard Arnault finança en 2001 un projet bien téméraire et d’ailleurs rapidement fermé, qui fit travailler tout de même une quarantaine de personnes, Mzz.com, alors que pas un seul contrat n’était possible avec aucune maison de disques un peu importante.

Je tenais quant à moi à stocker pour mon projet des fichiers sans perte, quand tout le monde me disait que c’était superfétatoire et ruineux. Et quand nous avons acheté nos premiers serveurs, bien conseillés, nous avons immédiatement stocké les fichiers en FLAC, un format à l’époque tout récent. […]

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