Le streaming musical en 2021 : une économie dirigée, anti-concurrentielle, destructrice de valeur.

Dans un précédent article, j’ai décrit comment, depuis la naissance des services de musique en ligne payants, la qualité sonore a toujours été la grande oubliée. Comment, parmi les détenteurs de droits, Majors comme labels et distributeurs indépendants, personne n’a vraiment agi pour qu’elle soit proposée au public, ce qui aurait contribué à valoriser les services légaux et accéléré leur adoption par le cœur de la clientèle mélomane traditionnelle, la plus à même de dépenser pour sa passion. 

Je me propose dans cette nouvelle publication de livrer quelques aspects vécus du dessous des cartes, et de montrer en quoi l’économie du streaming, qui avait quand même permis quelques différenciations au cours des premières années (Qobuz, Tidal…), devient brutalement anticoncurrentielle au moment de passer à maturité.

Et pourquoi il est temps de lutter enfin, concrètement, contre cette situation.


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La possibilité de créer une offre originale (achalandage, vitrine, services au client), de fixer librement son prix de vente comme de négocier avec ses fournisseurs les prix d’achat sont quelques-uns des éléments-clés qui régissent le commerce en économie libérale, autorisent la concurrence et permettent au consommateur de choisir le service ou le produit de son choix.

Disquaire physique, vous pouviez choisir l’emplacement où vous installer en ville, un répertoire où vous seriez imbattable, votre prix de vente et votre marge.

Disquaire numérique, vous ne pouvez rien choisir du tout. Voulez-vous améliorer votre offre, faire des frais pour la valoriser auprès de vos clients, créer de l’avantage concurrentiel ? On vous imposera un contrat standard et on vous prendra, les maisons de disques comme les sociétés d’auteur, de toute façon un pourcentage à peu près identique sur le prix de vente quel qu’il soit, quand bien même il serait supérieur à celui de la concurrence qui ne fait pas les mêmes efforts. La distribution de musique enregistrée est un métier où la possibilité de concurrence est en passe de se vitrifier. Les gros fournisseurs cèdent sur l’essentiel à Apple ou Spotify. Quel que soit le genre musical que vous souhaitez privilégier, quels que soient le caractère particulier, la formule, les éléments de différenciation que vous voudrez apporter à votre projet, vous serez renvoyé à ce que font les autres. Et vous ne pourrez pas conduire une entreprise prospère bâtie sur une économie légitime. 


Quand un marché devient mature, il se dirige généralement vers la segmentation des offres. Ce n’est pas le cas dans la musique en ligne dont les offres virent au monolithique. Des ententes commerciales implicites avec participations croisées et effets de rattrapage des uns et des autres, des conditions commerciales imposées ont comme conséquence un désastreux dirigisme de l’animation musicale sur des plateformes qui se ressemblent chaque jour davantage. Tout cela conduit à la concentration de la recommandation sur quelques succès que suscite un système médiocrement rémunérateur ; à ce mainstream généralisé, au sein même de chaque genre musical spécifique, qui affecte particulièrement l’économie des musiques spécialisées alors que la vente des produits physiques s’est écroulée.

On m’objectera que les subventions et la redistribution par des aides diverses viennent, en France au moins, soutenir la production de disques dans le domaine des répertoires fragiles. J’ai pour ma part la conviction que ces aides, ponctuellement précieuses, qu’il faut défendre, ont aussi des effets pervers : surproduction, affaiblissement de ces médiateurs qualifiés que ne sont plus les producteurs au profit des artistes. A leur compte, ces derniers produisent des galettes, ce qui n’est pas sorcier, mais ne savent pas s’en occuper dans un système de distribution numérique tellement plus vicieux que jadis. On aboutit à une diffusion microscopique, aux revenus tellement insignifiants qu’ils sont pour ainsi dire facultatifs. Toutes ces subventions, à la fin, viennent nourrir les GAFAM.


Chez Qobuz1, nous étions parvenus dans les premières années à arracher le droit d'innover, en raison des relations de confiance que nous entretenions avec les maisons de disques. Nous tenions un discours de création de valeur assez inédit, qui leur était en tout cas sympathique, et il n’était pas mauvais politiquement à l’époque de soutenir une initiative franco-française à son début. Tout cela serait bien plus difficile aujourd’hui à une plateforme naissante, avec des décisions prises ailleurs, la France étant devenue une boîte aux lettres de l’industrie ; et parce que les personnels comme les structures des Majors ont changé, sont bardés de process inébranlables, pour des pratiques et des logiques encore plus obtuses.

Mais revenons aux années 2004 et suivantes.
Après une première période de la musique en ligne pendant laquelle certains fournisseurs livraient vraiment n’importe quoi comme fichiers, et parfois même de la véritable boue numérique aux plateformes qui s’en foutaient, le standard du métier a établi de livrer les plateformes en FLAC, un format dit “compressé sans perte” LossLess, en anglais, restituant le signal dans une qualité identique à celle du CD. Mais toutes les plateformes, elles, livraient à leurs clients du compressé : MP3 de qualités variables, OGG, AAC...

Nous avons donc été les premiers, chez Qobuz, à fournir du téléchargement puis du streaming FLAC LossLess. Nous disposions dans nos serveurs de la qualité LossLess nécessaire qui nous avait été livrée, mais il fallait quand même obtenir l’autorisation des ayants droit : les contrats mentionnaient clairement que nous n'avions pas le droit de livrer ce LossLess à nos clients ! La discussion sur le prix de vente avait été rapide, pour une fois : ce serait 30% plus cher en moyenne que le compressé ailleurs. Le prix de l’album en téléchargement se situait alors, assez logiquement selon moi, à mi-chemin du MP3 dégradé et du produit physique, vers € 12,50.

Nous avons été les premiers, aussi, à vendre un vrai et large catalogue en téléchargement Hi-Res. J’avais pris cette orientation de niche, je l’ai déjà dit, face à une concurrence folle qui faisait de la gratuité son étendard, pour nous mettre un à l’abri. En modifiant nos plans de vol trop souvent, ces mouvements tactiques secouaient notre équipe technique, heroïque. La disponibilité des fichiers Hi-Res n’a pourtant pas été rendue possible pour les seuls beaux yeux de Qobuz, mais par la grâce d’une erreur marketing supplémentaire d’Universal Music, entres autres, celle de penser qu’il serait possible de lancer avec succès, après le flop relatif du Super audio CD, dit SACD, (qui du moins était compatible avec les lecteurs de CD), un format physique dit DVD Audio, lui en revanche incompatible, qui rencontrerait son succès par la convergence avec les systèmes “multicanal” qui se développeraient autour des téléviseurs. Ce fut encore un flop mais qui laissait heureusement derrière lui un certain nombre de masters réalisés spécialement, et qui nous ont été rapidement livrés pour la vente en téléchargement Hi-Res.

J’observe dans la communication récente d’Apple Music sur l’amélioration de la qualité sonore de son service, que le gadget Dolby Atmos prend bien plus de place que la Hi-Res : preuve s’il en était besoin qu’Apple considère les avantages de la Hi-Res comme circonscrites aux oreilles expérimentées et attentives de certains utilisateurs, et par les conditions de l’écoute : plutôt domestiques, sur un système adapté. Ils n’ont pas tort, chez Apple. J’ai toujours pensé et je pense toujours que l’objectif premier à atteindre était de rendre au grand public la qualité du CD dont on l’avait privé depuis les débuts de la musique numérique. Il a fallu dix ans. Mais maintenant, dans un revirement brutal, iTunes vend aussi le caviar au prix de la saucisse, sans pour autant satisfaire le mélomane exigeant qui a besoin d’informations sur ce qu’il écoute.

Quand nous avons demandé à pouvoir streamer le LossLess, une première mondiale, j’ai moi-même suggéré à nos interlocuteurs, pour éviter de trop longues discussions, un prix exorbitant, expérimental, pour l’abonnement : € 39,99 par mois ! Ma priorité était de démontrer aux à-quoi-bonistes en tous genres que la qualité de son était désormais sans problème avec une connexion ADSL, et la 4G naissante. Journalistes, politiques, investisseurs courtisés se montraient sceptiques, développant cet argument constant : “Pourquoi faire ce que ne font pas les autres ?” Il faut du moins tirer un coup de chapeau à ceux qui, dans les maisons de disques, nous ont permis d’innover en acceptant de nous laisser streamer en LossLess.

Les réactions à ce coûteux abonnement streaming LossLess allaient du bienveillant dubitatif au franchement hostile, en particulier chez ceux qui persistent à clamer qu’ils n’entendent pas la différence avec le MP3. Ils veulent étendre au monde entier les critères de leur mauvaise feuille, et pensent surtout qu’à n’importe quel prix la musique enregistrée est encore trop chère, quand ils dépensent bien plus pour un casque, une console de jeu, un mauvais dîner dans un restaurant toc ou des abonnements sportifs. 

Après un an de streaming “Qualité CD” et quelques milliers d’abonnés à € 39,99, nous avons demandé aux fournisseurs de pouvoir baisser le prix de l’abonnement à € 29,99. Plusieurs d’entre eux avaient peur d’y perdre, tant l’ARPU de Qobuz était insolent, comparé aux autres services de streaming. Nous leur avons alors proposé de créer un abonnement très cher qui permettrait aux utilisateurs du streaming LossLess de télécharger à l’acte la Hi-Res, en bénéficiant d’une réduction de 30%. Certains de nos interlocuteurs rechignaient à “brader” leur Hi-Res, quand ils n’ont jamais hésité à le faire pour le streaming ! Dès lors, l’ARPU a encore pris l’ascenseur de manière spectaculaire : plusieurs centaines d’euros par client.

Cette recherche du consentement à payer n’était pas tant guidée chez moi par la volonté de “plumer” le client mais pour trouver, pour chaque domaine musical, son économie vitale. Le classique et le jazz étant très forts chez Qobuz, je savais que ces genres seraient les plus fragiles quand ils se retrouveraient seuls face au streaming mainstream triomphant. Un produit d’une qualité ou d’un style donné quel qu’il soit, chaussures ou musique, fédère pour partie une clientèle passionnée et exigeante, prête à payer pour en jouir : il faut satisfaire aussi ce public rémunérateur et prescripteur, qui permet de promouvoir une économie propre à récolter tout l’argent nécessaire aux futures productions.

Nous avons aussi été chez Qobuz les premiers à réclamer, harceler sans cesse, afin d’obtenir pour nos utilisateurs les livrets numériques et ainsi leur proposer une expérience comparable à celle du physique, indispensable quand les répertoires ne sont pas courants. Ce combat semble hélas encore d’actualité, si j’en juge par mon expérience au quotidien en tant qu’utilisateur de Qobuz : les livrets devraient être beaucoup plus nombreux. Mais, le développement du streaming et les baisses de ventes du téléchargement chez iTunes (qui du moins fournissait quelques livrets numériques) fait régresser le soin comme l’intérêt apporté par les labels à les fournir. Cela confine à l’absurde, puisqu’ils continuent à concevoir et mettre en page des livrets pour des CD qu’ils vendent de plus en plus mal, en refusant ou en oubliant de les livrer aux plateformes qui leur réclament, leurs chaînes logistiques étant par ailleurs surveillées par des ânes bâtés. Mais si demain matin Apple Music venait à exiger pour le même prix tous les livrets, soyez-en sûr : la planète musique, qui a échoué dans tous ses projets trop compliqués d’inventer une nouvelle formule de livrets numériques, s’empresserait de les livrer à Apple, le doigt sur la couture du pantalon !

Mentionnons enfin, à ce stade, l’absurdité des prix sur le téléchargement depuis longtemps, leur manque de logique, et la délirante différence de prix en valeur d’usage entre des centaines de milliers d’albums HiRes qui seront désormais écoutés pour €9,99 par mois quand un seul de ces albums, en téléchargement définitif, est vendu €18 ou €20 le bout ! J’ai bataillé au moment de lancer le téléchargement Hi-Res, pour obtenir des prix plus raisonnables mais n’y suis jamais parvenu. À la veille de céder le streaming illimité Hi-Res à Apple Music pour trois fois rien, les éditeurs persistent à exiger des clients pour le téléchargement à l’acte de même qualité d’un seul album un prix deux fois supérieur à l’abonnement mensuel ! Ils crucifient de la sorte le marché du téléchargement à l’acte haut de gamme, qui aurait pu contribuer aux revenus de certains ayants droit plus sûrement que les revenus du vinyle ressuscité. Sans parler des abonnements de streaming familiaux, qui font tomber le prix par utilisateur à deux euros…

À chaque volonté d’innovation sur notre produit (et à chaque fois c’était dans une perspective de valorisation financière, et non l’inverse !) , il aura fallu quémander des autorisations à nos fournisseurs, qui eux-mêmes devaient en référer à leurs supérieurs à l’international, occupés à plus important : c’était long. Et fastidieux, d’autant plus que le lancement des offres était tributaire du moindre blocage : une offre de streaming se doit d’être complète sinon le client se plaindrait qu’il y manque un ou deux gros catalogues dans une qualité donnée.

Mais nous avons quand même obtenu des résultats notables sur la différenciation parce que je suis têtu et que j'entretenais au quotidien, avec une certaine insistance, la motivation et l’exigence de notre petite équipe - les murs doivent encore s'en souvenir ! Il fallait défendre notre raison d’être et la spécificité de notre démarche, ne pas céder au « ce n’est pas possible ». Ce combat au quotidien avec les fournisseurs était aussi un combat interne qui, dans une petite structure mange de la ressource, du temps, de l’argent. Et fatigue, car les guerriers ne sont pas faciles à recruter, dans un milieu où les Curriculum Vitae sont remarquables d’uniformité par leur formation, leurs goûts, leur culture mainstream et leurs attitudes conformes. Hélas, les classes moyennes ou supérieures éduquent bien mal maintenant leurs enfants en les initiant aux Rolling Stones ou à l’électro ! Et quant aux classes populaires, on ne peut pas leur reprocher de préférer à ce stade le Rap à Josquin des Prés. Restent des esprits libres, peu nombreux, qui préfèreront travailler à enseigner les lettres dans un lycée plutôt que boire des verres “en soirée” avec le gars de la Major Truc, dans l’espoir d’obtenir de son supérieur à Los Angeles ou à New York le retour du contrat signé.


L’offre et le prix des services de musique en ligne obéissent aujourd’hui à un dialogue circonscrit aux trois plus grandes plateformes mondiales et aux trois Majors auxquels il faut éventuellement ajouter le groupement Merlin2, qui réunit les intérêts d’un grand nombre de producteurs indépendants mais où la pop a surtout son mot à dire. Les autres, petits fournisseurs ou petits labels, se conforment sans discussion possible à la politique suiviste de leurs distributeurs numériques qui obéissent, quoiqu’ils en disent, à une logique de rente.

La récente offensive d’Apple et l’annonce de sa nouvelle politique en matière de qualité sonore, qui va aussi doter Apple Music d’une fonction additionnelle Dolby Atmos sans augmenter son prix de base, est une illustration intéressante de la manière dont cette industrie fonctionne, je devrais dire obéit, à la loi du plus fort, et comment les opprimés ne s’y donnent pas les moyens de se battre : quinze jours plus tard, je n’ai pas encore lu de prise de position d’aucun label indépendant sur le sujet.

Cette décision place en porte-à-faux les rares concurrents d’Apple Music qui avaient fait de la qualité de son, de recommandation et de documentation un élément de différence permettant de financer leurs efforts sur le produit et d’augmenter le consentement à payer du consommateur, si nécessaire pour augmenter les revenus des artistes et des producteurs.

Ce que n’ont pas compris les producteurs dans les débuts du streaming payant, c‘est que tel qu’il avait été conçu, tel qu’il existe aujourd’hui encore, le streaming a rompu le pacte entre l’artiste, le producteur et ses clients, en particulier sur les genres spécialisés et les répertoires fragiles. Résultat des courses : alors qu’il fallait payer 15 ou 20 euros pour acheter un CD, ce qui permettait un niveau de retour sur investissement évaluable, à la fois financièrement et dans le temps, l’écoute aujourd’hui de toutes les nouveautés de toutes les musiques de tous les artistes de tous les genres de toutes les époques, dans une qualité sonore identique au CD, coûte € 9,99 par mois chez Apple Music, et bientôt chez tous ses concurrents.

L’idée selon laquelle la rémunération de chaque écoute est minime, mais se trouve compensée par des écoutes multiples me parait, dans le domaine des répertoires spécialisés, très sujette à caution pour plusieurs raisons ; ne fut-ce que parce que ce système favorise encore les labels disposant de la trésorerie pour tenir, au détriment de ceux qui n’en ont point, au détriment aussi des répertoires dont l’écoulement est lent, ceux-là mêmes qui ont tellement enrichi notre connaissance des répertoires au cours des quarante dernières années.

Avec sa nouvelle politique, Apple Music lutte contre la progression de Spotify et tirera, qui sait, le marché de la musique mainstream vers le haut. Mais Apple dégrade en un instant les revenus des labels et des plateformes plus attentives aux spécialités musicales, puisque le chiffre d’affaires et surtout la marge de ces plateformes va s’en trouver affectée, quand bien même les fournisseurs baisseront leurs prix pour leur permettre d’acheter la musique au même prix qu’Apple ! C’est ni plus ni moins de la concurrence par la nuisance. De la même manière, il ne faudra jamais l’oublier : Deezer à ses débuts, a durablement massacré l’exception culturelle dans le domaine de la musique enregistrée en France, en défendant mordicus le gratuit publicitaire. Le marché français de la musique enregistrée, solide, puissant, rémunérateur, souverain et pour tout dire très apprécié pour ces raisons des labels du monde entier à l’époque du CD, avec sa Fnac, ses hypers et ses petits disquaires, a fait place à un marché dépendant, un marché-croupion, qui ne va pas retrouver sur une large partie du répertoire sa valeur de sitôt. La destruction de la valeur dans la musique en ligne est décidément un train-fantôme.

À cet égard, je conseille de toujours regarder avec circonspection les “chiffres du marché” qui circulent, qui ne disent pas grand-chose au-delà des très grandes lignes. Et ça arrange bien.

Améliorer la qualité de son sans augmenter le prix : une fois encore la décision du plus fort s’est imposée, sans discussion. D’après mes informations, la décision a été négociée au plus haut lieu, aux USA, avec les seules trois Majors, dans le plus grand secret ; au point que les chargés de compte des majors dans les filiales européennes l’ont apprise en même temps que les labels et les plateformes concurrentes. Après l’annonce, il ne restera aux dites plateformes que quelques jours ou quelques semaines pour suivre sans discuter, mettre à jour leurs contrats avec les fournisseurs, être en mesure d’aligner leurs prix, pardon, leur prix, sur celui d’Apple. Les labels et les artistes qu’ils représentent, exclus de la décision, le plus souvent pas consultés, n’ont quant à eux rien d’autre à faire que d’encaisser le coup et toucher moins, quand on prétend partout, des sanglots dans la voix, vouloir les rémunérer davantage. Mais tout cela ne se décide plus en France, ne se décide plus en Europe, mais aux USA.

On rappellera que les Majors et Merlin possèdent à des degrés divers des intérêts capitalistiques dans des plateformes telles que Spotify ou Deezer. On pourrait penser que, ce faisant, au-delà de constater avec plaisir la hausse de leurs actions en Bourse, ces entités utiliseraient cet observatoire comme outil d’information en prise avec l’évolution de leur industrie. Il n’en est rien apparemment, parce que les Majors sont comme toujours partagées entre une vision financière (surtout quand elles montent en Bourse !) et une éventuelle vision-métier, les deux étant tenues soigneusement à distance.


J’ai été spectateur et un peu acteur (de 2005 à 2015) d’innombrables débats très intéressants alors que je siégeais à la table des conseils d’administration du SNEP et de la SCPP. Nous étions alors au pic de la période de lutte contre le piratage, qui fut suivie par la mise en place contestée et mollement défendue par les politiques de la Hadopi ; puis nous avons assisté à la naissance du streaming un peu payant, entendu les idioties de Deezer et vu Spotify sortir de ses frontières nordiques. Il fallait que le métier du “phono” soit solidaire face à la crise, et il l’a été. Il y eut même consensus autour de l’idée du Centre National de la Musique, maison commune de la filière, inaugurée en 2020 mais qui était, rappelons-le, prête dès 2012 à la fin du mandat Sarkozy et celui du Ministère de Frédéric Mitterrand.

Le monde des Majors m’était inconnu de l’intérieur, n’en ayant jamais été employé, mais j'ai beaucoup appris au cours de mes séances d’observation de ces professionnels souvent sympathiques et amicaux, dont un pied était en France, l’autre à leurs reportings internationaux. Entre autres :

  • Leur négligeable ou impossible influence sur les grandes décisions de leurs grands chefs, toutes prises aux USA, quand bien même elles affectent sérieusement le marché français (par exemple en ce qui concerne le désastre YouTube, qui engendre la pire des rémunérations)

  • La regrettable attitude de se croire seuls détenteurs d’une vision d’avenir pour le métier, malgré un “antiracisme” sympathique à l’égard des indépendants ou des genres minoritaires

  • L’ignorance personnelle de la plupart d’entre eux des styles musicaux spécialisés (classique, jazz…) qui comptent pour du beurre dans leurs réflexions, quelque respect qu’ils aient pour leurs confrères dans ces domaines

  • Enfin, et surtout, du manque de vista générale face à l’évolution du marché et comment il fallait y agir dans l’intérêt commun.

Quand le retour à meilleure fortune du marché global s’est enfin profilé, vers 2015, les logiques des uns et des autres auraient dû nécessairement diverger et mieux se préoccuper de leurs intérêts particuliers.


Au cours des dernières années, les politiques et les médias ont beaucoup vanté les labels indépendants, en les faisant passer pour des Saints. En vérité la déstructuration des majors, les modifications dans l’accès au financement pour la musique comme dans l’accès moins coûteux aux outils de production par les artistes ont fait bondir leurs parts de marché. Mais les frontières dans ce métier ont changé de traçé. Elles passent surtout entre les logiques économiques des différents genres musicaux et même dans la philosophie avec laquelle on entend exercer ce métier. Il faut comprendre décidément qu’un label indépendant est, moins que jamais, garantie de valeur culturelle ou d’excellence-métier. Après tout, les producteurs de la Lambada ou de la Danse des canards étaient sans doute des indépendants. Aujourd’hui, une majorité de têtes de gondoles numériques sont publiées par des labels plus ou moins indépendants.

Musicalement, la plupart des intérêts de ces indépendants sont identiques à ceux des Majors : de la pop et les hits locaux mainstream.
Chez les Majors il semble que les répertoires fragiles et culturels soient encore plus négligés qu’à la grande époque : une très petite poignée de grands noms, quelques disques sérieux dont on n’attend pas grand chose, et des projets-concepts plus ou moins crossover. C’est ainsi que la meilleure vente classique de l’année sera en 2021 la niaiserie “Emotions” de Gautier Capuçon. Attendez-vous à la suite, bientôt : un correspondant suggère, plein de bon sens, comme titre : “Constipations”

Tout passe ensuite par des tuyaux communs avec la variété pour la distribution et l’acclimatation soumise aux méthodes des plateformes. N’importe quel chef de région en Major était plus attentif au classique au temps du CD que les chargés de compte numériques des Majors. Alors on saucissonne, on rêve de se faire embarquer des extraits des albums classiques dans les meilleures playlists, seules rémunératrices.

Et quant aux structures indépendantes qui vendent du classique, ce n’est pas tellement mieux. Elles aussi rêvent du morceau qui pourrait accéder à la playlist qui cartonne, qu’ils tiennent comme la nouvelle règle du jeu du nouveau marché. Personne ne se rebelle, personne ne se bat pour faire émerger des solutions économiques adaptées aux répertoires culturels.

Voilà pourquoi, quand on voudra sérieusement apporter des solutions vertueuses à la distribution des musiques culturelles, une nouvelle ligne de démarcation devra être dessinée et elle passera ailleurs que sur les chemins hérités de la période du physique, période au cours de laquelle, j’ai déjà eu l’occasion de le rabâcher, le producteur était en mesure de caler ses dépenses sur des espoirs de vente, à un prix qu’il maîtrisait, comme n’importe quel fabricant dans la vraie vie.


Quand, en l’An de Grâce 2000, Internet était encore une fête, avant l’éclatement de la bulle (qui n’a pas tant que cela interrompu la fête, seulement quelques délires), on a expliqué partout qu’Internet ferait bouger les lignes, les chaînes de valeur des métiers et des entreprises.

Je crois que la musique enregistrée à ce moment a manqué gravement le coche, malgré quelques velléités pas brillantes, en ne pilotant pas par elle-même et solidairement les expériences naissantes de streaming ; en laissant à des tiers le soin d’y proposer des règles auxquelles tout le monde a souscrit sans barguigner par la suite, contre des avances financières pour colmater leurs comptes, et contre des participations capitalistiques pour certains.

À ceux qui se demandent pourquoi la plupart des plateformes de streaming perdent de l’argent et pourquoi elles s’obstinent malgré tout, on rappellera que leurs actionnaires se paieront ailleurs, plus tard, sur la valeur de leurs actions, basée sur leur importance dans le marché.


Concluons. La musique en streaming est bien ce cas d’école exceptionnel d’un marché clairement anticoncurrentiel, qu’on aura laissé prospérer, dont personne ne conteste les fondamentaux absurdes, et pas même les victimes ahuries. Ce marché fait converger :

  • La loi des plus forts : les gros fournisseurs et une poignée de grosses plateformes aux intérêts liés

  • Un modèle musical dévolu au mainstream qui est l’étalon unique du business, destructif des répertoires minoritaires

  • La soumission des victimes qui ne voient pas par quel bout il faut reprendre le problème.

La qualité audio est un problème désormais derrière nous, au détriment une fois encore de la création de valeur pour les répertoires spécialisés.

La maturité du marché est pourtant là. Elle devrait maintenant permettre de déconcentrer l’offre, d’apporter des réponses valorisantes à tant de demandes non satisfaites de certaines catégories de clients, à tant de promesses encore non tenues de la musique en ligne.

Pour ma part, je crois, je sais, que d’autres modèles sont possibles, qui pourront, soit coexister pour partie avec le système mainstream, soit s’en affranchir.

Qui donc aura enfin le courage d’y œuvrer ?

1

J’ai été le cofondateur de Qobuz en 2006 et je n’ai plus de lien professionnel avec cette entreprise à ce jour.

2

Merlin aussi a œuvré pour détenir des participations dans les services, par exemple dans Spotify. Tel n’est pas le cas, bien sûr pour Apple Music, le service de streaming créé par Apple, qui pourtant faisait la pluie et le beau temps avec iTunes sur le téléchargement, et le fera désormais dans le streaming.