L'AUTRE MONDE (5) - "Une" musique ancienne ?

Par Jean-Paul Combet

On parle souvent aujourd’hui de « musique ancienne » comme s’il s’agissait d’un bloc homogène, tant dans la délimitation de son périmètre historique que dans ses approches interprétatives. Or, dans un cas comme dans l’autre, c’est plutôt la diversité, voire l’hétérogénéité, qui me semble plus caractéristique.


L’Autre Monde. Par Jean-Paul Combet.
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Dans la longue durée, c’est à dire depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle, il est vrai que l’idée de redécouvrir la musique du passé s’est sans doute d’abord faite à la lumière d’une conception universaliste de cet art, c’est à dire par le postulat d’invariants communs à toute son histoire.

C’est ce qui transparaît de la lecture des écrits d’un Jean-Jacques Rousseau (dans son Dictionnaire de la Musique de 1766) ou d’un François-Joseph Fétis, déjà cité dans ces chroniques, qu’il s’agisse de son Dictionnaire des musiciens ou du petit ouvrage La Musique mise à la portée de tout le monde (1830). Dans cette perspective, si au fond la musique est toujours portée par des principes intangibles, peu importent les conditions d’exécution liées à une époque ou à une autre, qui ne sont que conjoncturelles.

Cette vision atemporelle constitue le support de la plupart des exécutions de musique ancienne avant que celle-ci ne finisse par conquérir, à la fin des années 1950, l’autonomie que nous lui connaissons aujourd’hui. Une dimension d’antagonisme sous-tend donc désormais la définition du champ musical, entre un continuum ininterrompu et des séquences successives déterminées par les changements dans le langage, les instruments ou les pratiques. Si elle a d’abord pris place dans ce qu’on a qualifié un peu rapidement de musique « baroque », soit celle du XVIIe et de la première moitié du XVIIIe siècle, elle s’est progressivement étendue, à rebours, vers la Renaissance et l’immense territoire temporel du Moyen-âge, atteignant même des terres lointaines comme celles des origines du chant du monde chrétien.

Nous avons peut-être, là encore, l’image rassurante d’une unité, celle d’un chant « grégorien » qui serait celui de l’église universelle. Les recherches des musicologues, mais aussi des musiciens spécialistes de la musique médiévale qui posent de façon pressante et pertinente la question de la nature de ce qui pourrait être une musique européenne des origines nous connectent à ce monde lointain.

Le chant grégorien dont l’image s’est le plus largement imposée est pratiqué depuis les années 1830 par les bénédictins de l’abbaye Saint-Pierre de Solesmes, dont la renaissance fit du chant liturgique le principal support de sa réforme spirituelle. Sous l’impulsion d’érudits qui travaillèrent en profondeur les sources écrites aussi bien que les pratiques héritées du passé, Solesmes eut pour but de redonner à ce chant la place centrale qu’il avait au moment de son apparition, aux VIIe et VIIIe siècles de notre ère. Il s’agit bien d’un chant sacré, au sens le plus fort de ce terme, puisqu’il doit, pour reprendre la formule de Monseigneur Morilleau, évêque de La Rochelle, au congrès international de musique sacrée de juillet 1957, « servir à redonner au monde le sens de Dieu, et maintenir, dans la vérité, le sens communautaire, cet esprit de famille qui devrait lier, si étroitement, les fils de Dieu et de l’Église ».

Pour Solesmes, le chant grégorien serait une sorte d’entre-deux mondes, qui rendrait perceptible une réalité autrement inaccessible. Il doit donc échapper à toute intention de personnalisation individuelle et psychologique de la part de ceux qui le font retentir ; le plain-chant ne s’interprète pas, il est l’expression quasi immédiate du Verbe divin, porté par la langue latine. Comme une surface plane infinie, insensible aux agitations du monde d’ici-bas… Le lien placé ci-dessus renvoie à un enregistrement des moines de Solesmes dirigés par Dom Gajard, illustre maître de chœur, réalisé en 1930, témoin fidèle de cette volonté de fondre les voix dans une unité immuable et anonyme, comme hors du temps.

L’approche de Solesmes, qui s’est imposée depuis la fin du XIXe siècle dans la plupart des ordres religieux, est cependant mise en question de façon régulière depuis que des musiciens professionnels abordent le plain-chant avec les outils de recherche et de pratique issus de la musique ancienne. Il faut souligner ici le rôle majeur tenu depuis plusieurs décennies par Marcel Pérès et son ensemble, Organum, pour enjamber la tradition de Solesmes et tenter de poser des hypothèses sur ce que pourrait être un chant grégorien rattaché à ses racines médiévales les plus anciennes.

Les Chantres du Thoronet suivent le même chemin, enrichissant la mélodie grégorienne d’une ornementation inspirée des chrétiens d’Orient ou de certaines pratiques traditionnelles, pour arriver à la conclusion qu’il faut dépasser le cadre de la notation musicale, intervenue bien après la création du corpus du chant liturgique, pour redonner une primauté au son porté par la résonance dans un édifice, l’église romane, à jeu égal avec le texte.

Dans un formidable enregistrement de 2005 Chant Wars, qui semble malheureusement indisponible en format numérique, l’ensemble Sequentia défendait brillamment le postulat selon lequel le chant grégorien romano-franc de l’époque carolingienne était aussi l’enjeu d’une volonté politique d’unification des nombreuses traditions locales dispersées dans toute l’Europe et qu’il constituait une sorte de synthèse de ces traditions.

Les apports de la pratique historiquement informée ne s’arrêtent donc pas aux espaces désormais bien connus de la musique ancienne écrite. Ils nous transportent aussi aux confins de notre mémoire, vers ce qu’on peut imaginer des sources de la musique occidentale.


Chroniques déjà parues, par Jean-Paul Combet :

L’AUTRE MONDE, 4 - Au bois dormant
L’AUTRE MONDE, 3 - 
Trois frères et un manuscrit
L’AUTRE MONDE, 2 - 
Illusions baroques
L’AUTRE MONDE, 1 - Musique ancienne, des lendemains qui déchantent ?


Retrouvez sur www.couacs.info un mardi sur deux la chronique L’AUTRE MONDE, par Jean-Paul Combet.
Jean-Paul Combet est le fondateur de l’Académie Bach et du label discographique Alpha. Il dirige aussi le Festival de Musique Ancienne en Normandie.