Un diamant noir

Puisque nous sommes le 1er mai et comme il semble que personne ne s'en soit encore aperçu ou ne l'ait signalé, ni sur mon service de streaming préféré, ni même sur les pages FB de ses admirateurs...

… voici une très, très, très bonne nouvelle…


Share COUACS. Chroniques de musique classique, pas classiques


La discographie de Léo Ferré de 1974 à sa mort en 1993, soit 20 ans de création de l'un des plus grands artistes français de la chanson poétique au XXe siècle, est enfin disponible sous forme de musique en ligne (téléchargement et streaming) avec en plus les nombreuses et précieuses rééditions publiées depuis sa disparition par les Editions La Mémoire et la Mer.

Cette discographie qui nous est rendue est un diamant noir, et constituait à l’évidence le dernier “gap” majeur dans le domaine de la chanson française sur les plateformes de musique en ligne.

Au cours des 20 dernières années de sa vie, après avoir rompu avec Barclay, Léo Ferré enregistre ses nouvelles créations en auto-production (en cela, il est en avance sur son temps), où il revisite un répertoire plus ancien ou inédit qu’il n’avait pas encore mis en musique. En 1974 il est encore bloqué par son contrat Barclay et, bravache, fait publier deux disques dans lesquels il ne chante pas : l’un, ci-dessus, dans lequel il dirige Ravel et les playback qui lui serviront, enfin libre, à poser ses mots ; et un autre, hélas non disponible encore sur les bons services de streaming, qu’il a offert à Pia Colombo, et dans lequel cette dernière lui prête sa voix, chante ses nouvelles chansons mais avec la personnalité qui n’appartient qu’à elle.

On est sous Giscard, pour rappeler le contexte.

Le premier disque réellement “chanté” en studio de cette période, Je te donne, s’ouvre avec une déclaration d’amour à la nouvelle femme de sa vie, sa fille Marie, et contient entre autres La Mort des loups, magnifique plaidoyer contre la peine de mort.

La forme des chansons a depuis longtemps débordé le format commercial.

Ferré ne laisse plus à personne le soin de réaliser ses arrangements et orchestrations, qui sont généralement symphoniques. Une formule qu’il a initiée à la suite de différents spectacles au cours desquels il a osé diriger, au cours de ses récitals, des orchestres, en particulier à Paris au Palais des Congrès en 1975 pour une longue série de représentations avec l’Orchestre Lamoureux. Dans ce premier disque, Ferré dirige d’ailleurs l’Ouverture Coriolan de Beethoven et interpelle Ludwig : Muss es sein ? Es muss sein bien à sa manière, à la fois grandiloquente et si touchante.


À l’autre extrémité du cycle, le dernier disque “studio” de Léo Ferré est crépusculaire. Il paraît en 1990 et porte comme titre “Les vieux copains” d’après la terrible chanson placée en deuxième position de l’album.


Voilà donc ce que documente cette discographie qui nous est enfin rendue.

Ferré à cette époque donne (quelle santé !) d'innombrables récitals partout en France, en Belgique et en Suisse. S’étant embrouillé avec son pianiste aveugle Paul Castanier, il donne ces récitals selon une formule très radicale qu’il propose aux organisateurs : soit il vient seul avec un piano et des bandes-orchestre récentes ou anciennes, soit on lui fournit un orchestre symphonique. Rien d’autre.

Cette série de rééditions numériques comporte plusieurs albums “en concert” précieux, qui permettront de faire vivre l’expérience extrême de ces copieuses soirées à ceux qui n’ont pas eu la chance d’en être.

Je suggère de commencer par les enregistrements collectés pendant la série des récitals au Théâtre Dejazet à Paris, lequel sous la direction de Hervé Trinquier, était devenu le “Théâtre Libertaire de Paris”, que Ferré a toujours soutenu, de même que la Fédération Anarchiste et son journal.
Particulièrement intéressant se révèle cet album abondant (originellement 5 CD !), parce que Ferré revisitait, sur plusieurs soirées de cette série de récitals, l’ensemble de son répertoire depuis les plus anciennes chansons jusqu’aux plus récentes, accompagné tour à tour de bandes-orchestre originales comportant les arrangements Franck Aussman aka Jean-Michel Defaye ou de lui-même, ou s’accompagnant au piano dans de longs délires. Cette alternance d’époques dans le style des accompagnements donnait à ces représentations une sensation de voyage dans le temps.

Je me suis permis de voler au site Léo Ferré by SCL (une mine de documentation sur l’artiste) cette photo de 1988 avec Ivry Gitlis sur la scène du Dejazet, réalisée pendant l’un des récitals contenus dans l’album. On le sait, Gitlis a souvent apporté son violon à la sublime chanson Les Étrangers.

En revanche, tels qu’ils apparaissent maintenant sur les services de musique en ligne, les albums de Léo Ferré parus chez La Mémoire et la Mer ne comportent, hélas, aucun détail éditorial. Mais on trouvera tout ça, et bien plus encore, sur le site https://leo-ferre.com/ avec pour chaque album, son histoire, son contexte, les détails sur les orchestres etc.


BONUS TRACKS :