Sur quelques mouvements notables, dans la distribution musicale.

Sur la situation du streaming musical, sur la volonté d’écrasement brutal de la concurrence par Apple Music, Emmanuel Dupuy propose un éditorial bienvenu dans le Diapason d’août, dont les arguments sont assez comparables à ceux exposés ici-même en décrivant cette politique de Gribouille à laquelle les éditeurs consentent, il faut bien le dire.


Précédents articles sur le même sujet à lire sur COUACS :

Plusieurs faits récents m’invitent à penser que les choses commencent à bouger. Il ne s’agit pas de solutions très élaborées, mais on constate enfin quelques réactions de résistance, de prise de conscience.

  • On a constaté que le label Château de Versailles Spectacles, dirigé par Laurent Brunner, qui s’est signalé ces derniers temps par des parutions assez fastueuses, a décidé de brutalement retirer toutes ses références des plateformes de streaming et de téléchargement.

  • On a constaté que depuis décembre dernier aucune des dernières parutions de Jordi Savall et de son label Alia Vox n’ont, pareillement, été rendues disponibles sur aucune plateforme de streaming et de téléchargement.

  • Comme le fait remarquer à la fin de son article Emmanuel, le label britannique Hyperion a, quant à lui, depuis longtemps décidé de ne pas mettre son catalogue en streaming. Le proposant en téléchargement sur son site, refusant le streaming, il l’avait donné en téléchargement uniquement sur iTunes. Mais j’ai découvert qu’il l’en avait retiré, n’y laissant que des playlists de streaming conçues spécialement pour Apple Music. Est-ce par choix ou par obligation que Hyperion n’est plus disponible en téléchargement sur iTunes, Apple n’offrant plus le loisir de choisir l’un ou l’autre seulement ? Je ne sais.

Au passage, notons que tenter de télécharger “à l’acte” sur iTunes est devenu un parcours du combattant. Une fois la dernière version de l’application “Musique” téléchargée, le téléchargement à l’acte iTunes n’est plus proposé en standard : il faut vraiment bien chercher pour “réveiller” la fonctionnalité “iTunes” dans les “Préférences” de l’application. Tout cela contribuera à achever le téléchargement à l’acte, qui générait à l’ayant droit, je le rappelle, une marge très satisfaisante, sans s’encombrer de logistique ou de stocks ni même de payer la SACEM, la plateforme s’en chargeant. Apple écrase donc la marge des producteurs spécialisés sur le streaming mais aussi organise la mise à mort du téléchargement à l’acte dans son éco-système.

Heureusement, il demeure des sites qui maintiennent le téléchargement à l’acte. Mais là surgit un autre problème, c’est celui de la tarification absolument DÉMENTE imposée aux plateformes pour le téléchargement à l’acte par les producteurs et leurs distributeurs numériques, en comparaison de ce qu’ils concèdent sans problème pour le streaming à Apple Music et autres Spotify et Deezer…

Essayez d’expliquer au consommateur que, d’un côté, on lui “donne” tout le catalogue de tous les genres imaginables en LossLess et HiRes de la plus haute qualité pour 9,99€ par mois (et jusqu’à 2,50€ avec les abonnements famille), et que, de l’autre, s’il le souhaite, il pourra télécharger un seul album en LossLess ou HiRes de la plus haute qualité pour un prix allant de 9,99€ à 24€ !

Il n’y a strictement aucune logique, aucun échelonnement du prix raisonnable, aucun travail sur le consentement à payer. À droite, la locomotive du streaming à laquelle on obéit et concède tout ; à gauche, une politique de prix arriérée et débile. Et croyez bien que cela fait des années que cela dure, des années que le différentiel de prix entre les qualités et la valeur d’usage se porte mal. Et malgré tout, il existe des fadas, des cochons de payeurs qui téléchargent à l’acte ? — raison de plus pour les accabler, pensent ceux qui font les prix de gros HT dans les maisons de disques et chez les distributeurs !


J’ajoute que d’autres événements plus ou moins discrets surviennent aussi, qui préparent d’une manière ou d’une autre l’avenir :

  • Il y a quelques années le label Naxos avait muté : la société de Klaus Heymann, d’abord marque de disques économiques fameuse et disruptive, est devenue de manière assez paradoxale le plus grand distributeur intermédiaire de CD classiques de ses concurrents chers, au niveau mondial ! Puis en a profité pour capter les droits numériques de ceux-ci au bon moment, en utilisant son avantage de maintenir leur distribution physique aux labels qui n’osèrent pas refuser. Mais Naxos s’est planté dans le numérique B2C par faute de courage dans les investissements, ou tout simplement sans volonté d’y réinvestir ses profits. On aurait attendu de Naxos, qui avait siphonné le marché, de mettre en œuvre des solutions pour le disque classique indépendant. Il n’en fut rien, et le groupe s’est seulement contenté de faire de la distribution numérique assez qualitative d’un point de vue logistique mais sans action ou influence sur le modèle dominant du streaming tel qu’il était imposé aux labels et producteurs.

  • L’oligarque brassicole Charles Adriaenssen, propriétaire du groupe belge Outhere (qui a racheté Alpha, Ricercar, Aeon, ZigZag, Arcana, et quelques autres ratons laveurs), était par alliance à la fois le concessionnaire physique de Naxos et l’utilisateur des services de Naxos comme ceux d’un autre distributeur numérique français, Idol. Il a décidé de les quitter tous deux, de se mettre à son compte et de maîtriser par lui-même sa distribution numérique, sans doute pour en améliorer le rendement et l'agilité. On verra ce que cela donne.

  • Enfin, dans un genre bien différent, je l’avais signalé sur COUACS, le chanteur Pascal Obispo a, quant à lui, décidé de quitter les grandes plateformes musicales, pour créer sa propre application :


À lire sur COUACS :

Je ne suis pas enclin ici à débiter des solutions toutes faites et surtout, valables pour tous. C’est de ce “valable pour tous” que la musique en streaming est malade ; c’est de ce “valable pour tous” dont les observateurs pas malins ou les politiques professionnels sont friands quand ils vantent le “User Centric” ou la tarification à la durée, cautères sur des jambes de bois.

Cette histoire de "User Centric” à laquelle tout le monde adhère me rappelle une histoire juive amusante : Samuel, un juif pauvre, un shnorrer, va trouver Monsieur Rothschild et lui affirme de manière véhémente : “Ce n'est pas normal et ce n'est pas juste : vous êtes si riche ! Et il y a tant de nécessiteux ! Vous devriez donner à chacun d'entre eux sa part !” Rothschild réfléchit un instant, sonne sa secrétaire et devant elle demande à Samuel : “Samuel, combien pensez-vous qu'il y ait de juifs nécessiteux ici-bas ?” Samuel est très embarrassé. Il bredouille : “Je ne sais pas… vraiment beaucoup, je pense même, des dizaines et des dizaines de millions…” Alors Rothschild se tourne vers la secrétaire et lui dit : " OK. Veuillez donc donner à Samuel, qui a raison, sa part sans tarder, s'il vous plaît !”


Une certitude se dessine dans les exemples cités plus haut, qui témoignent d’une certaine bravache : pour les producteurs de répertoire “hors-mainstream” le principe de la distribution standard, obligatoire, est de plus en plus contesté.

Une distribution “sélective” est la solution sur le papier, encore faut-il selon les cas et les profils d’artistes ou de labels, la préciser.

Ces nouvelles solutions aboutiront par la grâce d’acteurs courageux et de forte conviction, qui réussiront sinon à tordre le bras aux plateformes dominantes, mais à la pensée unique, et au suivisme dominant.

Mais, peut-on pour autant se résoudre à un simple retrait du “grand marché” de tant de productions ?

Peut-on se résoudre à la marginalisation, sur des plateformes modestes ou propriétaires, peu visibles face aux géants du streaming, face aux productions qui bénéficient de la force de pression des majors et de leur promotion ?

Prend-on suffisamment en compte ce que coûtent à entretenir sur le plan technique, en talents spécifiques, en compétences, en développement, les applications et intégrations aujourd’hui indispensables à l’amateur de musique en ligne ?

En bref, faut-il se jeter dans les bras d’une conception du métier à deux vitesses ?

Au temps du CD il y avait un marché et une heureuse liberté de catégorisation des produits.

L’imagination doit aujourd’hui nous porter à trouver des solutions qui ne doivent pas renoncer à faire triompher auprès d’un vaste public quelque production que ce soit, tout en reconstruisant un modèle économique satisfaisant.