Comment prendre connaissance, chaque semaine, des nouveautés discographiques ?
Ce numéro de COUACS INFO est entièrement consacré à l’actualité discographique, afin de souligner la parution de quelques albums plus ou moins remarquables.
La difficulté, pour un amateur de musique classique (et d’autres genres également), consiste aujourd’hui à simplement prendre connaissance de ce qui sort — de tout ce qui sort — sans filtres : ni ceux des algorithmes, ni ceux des priorités commerciales, ni ceux des goûts personnels de ces prétendus « experts » employés par les plateformes de streaming, qui ne sont souvent que des consommateurs influencés.
Jadis, le bac du disquaire (du moins à Paris ou dans les grandes villes) était un outil précieux pour suivre l’actualité discographique : même si un disque n’était pas mis en avant, il se trouvait physiquement un jour ou l’autre dans le bac des nouveautés que l’on pouvait explorer. Ce concept n’a pas survécu à la numérisation sur les plateformes généralistes. Que ce soit chez Spotify, Deezer, Qobuz, Apple ou autres, la section « Nouveautés de la semaine » n’est qu’une sélection arbitraire, rikiki, basée sur les critères mentionnés plus haut.
Le seul service en ligne qui effectue aujourd’hui un véritable travail d’inventaire pour le classique et le jazz est PrestoMusic. Sur leur site, à la rubrique classique, le rayon des nouveautés propose deux onglets : la « sélection de la semaine » (pertinente et bien documentée) et l’onglet « Tout ». Pour ceux qui ne lisent pas l’anglais, la traduction automatique des navigateurs est désormais très satisfaisante. L’obstacle de la langue n’est plus, sauf chez Qobuz qui s’obstine à proposer des textes en anglais aux usagers français dans son application, sans option possible de traduction : bienvenue en 2026 !
Cependant, PrestoMusic n’est pas exempt non plus de points à améliorer. Si la plateforme permet d’accéder à une recension quasi exhaustive de ce qui lui est livré chaque semaine, elle mélange, comme ses consœurs, Qobuz y-compris, nouveautés et rééditions. Un amateur chevronné y retrouvera avec plaisir ses vertes années, mais un débutant devra deviner par lui-même que certains disques ne sont pas « parus le 13 mars 2026 » comme les quatre disques illustrés ici, mais bien dans les années 1960 ou 1970. Cette distinction basique entre nouveautés réelles et rééditions est cruellement absente et brouille la persective historique à de jeunes amateurs qu’on devrait encourager. Je trouve étonnant qu’un si petit métier comme le disque classique se soucie si peu d’éduquer de nouveaux clients.
À titre personnel et pour m’informer, je navigue chaque semaine entre PrestoMusic et Qobuz afin de ne rien manquer, en particulier des signaux faibles des publications souvent les plus intéressantes et créatives. PrestoMusic sauve la mise par sa base de données bien meilleure, et par son éditorialisation cohérente : sa sélection est justifiée, entièrement commentée. Malgré cela, il m’arrive encore de découvrir des parutions très intéressantes avec plusieurs semaines de retard. La faute souvent au « Global Release Day » : la plupart des albums sortent le vendredi. Malheur à celui qui paraît un autre jour : son disque sera ignoré des curateurs. Des astuces simples, comme le fait de décaler la mise en ligne des rééditions à un autre jour précis de la semaine, ou de standardiser la mention de la date de copyright originelle dans l’information fournie aux plateformes, seraient indispensables et leur permettraient de mieux informer les clients en améliorant la présentation des disques.
Avant l’ère d’Internet et son tempo accéléré, la presse spécialisée mensuelle faisait ce travail de recension cahin-caha. En France, Diapason, seul survivant, semble hélas être resté figé dans ce passé. Sa rédaction, aux premières loges, qui reçoit tous les disques à l’avance, pourrait proposer une liste hebdomadaire des parutions ; ce serait la moindre des choses au regard de sa mission de magazine historiquement consacré à l’actualité discographique et dans un contexte de production abondante : devrais-je rappeler aussi qu’à une époque Diapason publiait un catalogue général des disques ? Le magazine privilégie aujourd’hui dans son magazine papier la critique rapide de nouveautés poussées par les labels puissants ou « franchouillards », délaissant en revanche pendant des mois la mention d’autres disques qui n’ont pas « la carte » et qui finissent par ne pas être critiqués, niés dans leur existence même. Et par ailleurs, sur Internet, Diapason se contente de relayer sur les réseaux sociaux et dans ses newsletters des actualités (nominations, décès…) que tout amateur averti connaît déjà depuis trois ou quatre jours : aucun intérêt. En revanche Diapason n’ a pas ménagé ses efforts pour soutenir cette année encore les Défaites de la musique classique à la télévision…
Heureusement, l’abonnement, même gratuit, à la lettre Internet de Gramophone offre des éclairages complémentaires précieux. Si les propriétaires de Diapason lisaient Gramophone, cela pourrait leur donner les idées qui manquent à leurs équipes. Après pas mal de tâtonnements, il me semble que le fameux magazine britannique s’est refait, lui, une santé et de la pertinence ; mais attention, je ne dis pas qu’il ne faut pas savoir décrypter pour le lire ! Pour les abonnés payants à Gramophone, l’intégration de la boutique PrestoMusic dans la version numérique payante de Gramophone transforme les critiques en un véritable salon d’écoute intégrale et c’est assez bien joué : vous lisez une critique ? Vous pouvez écouter le disque, instantanément. Là encore, la traduction automatique lève les barrières linguistiques. Le magazine propose aussi des rubriques assez créatives, comme la « revisite » de références anciennes devenues incontestables par des critiques d’aujourd’hui, analysant les enthousiasmes de leurs prédécesseurs, éventuellement en les contestant !
Concluons : surabondante, la production discographique classique internationale n’a pas les outils de présentation de son travail qu’elle devrait avoir.
Elsa Barraine : une heureuse réhabilitation
J’avais déjà signalé, fin août dernier, l’excellente parution chez CPO en avril 2025 des deux symphonies d’Elsa Barraine (1910-1999), enregistrées en mars 2024 par le WDR Sinfonieorchester Köln sous la direction d’Elena Schwarz.
Rappelons d’abord que cet orchestre à Cologne verra bientôt la Française Marie Jacquot succéder à Cristian Măcelaru comme directeur musical, lequel Cristian est, comme chacun sait, l’actuel directeur musical de l’Orchestre National de France.
À l’époque, je m’étais interrogé sur la raison pour laquelle Măcelaru, qui avait dirigé ces œuvres en concert à Paris, n’en avait pas réalisé l’enregistrement. J’ai eu la réponse en apprenant la parution de ce nouveau disque. De fait, à peine quelques mois après la WDR, en septembre 2024 à Paris, Cristian Măcelaru, à la tête de son orchestre français, avait effectivement enregistré le programme Elsa Barraine.
Il aura fallu ensuite un an et demi au pourtant plantureux staff musical de Radio France — bien et fièrement détaillé dans le livret du disque, hormis la femme de ménage, et c’est très injuste — pour en céder la licence à Warner Classics. C’est-à-dire que, pour ceux qui ne sont pas instruits des méthodes de l’industrie du disque, la production a été entièrement financée par Radio France, et non par Warner Classics. Résultat : lors de sa sortie le 20 février 2026, le disque s’est fait coiffer au poteau par CPO de près de dix mois !
Si je ne m’égare pas sur la passion et l’impatience qui nourrissent les amateurs de musique classique pour ce genre de répertoire — que semblent si mal connaître les Seigneurs de Radio France —, quelles que soient les qualités de Cristian Măcelaru et de son orchestre, ce disque arrive trop tard. D’autant plus que l’orchestre de la WDR n’est pas une formation de troisième zone et qu’il a pu bénéficier, pour son enregistrement, à la fois du talent de… Cristian Măcelaru son directeur musical à l’époque, et de la passion d’Elena Schwarz.
La révélation de la musique symphonique de Dora Pejačević
Du très intéressant label allemand Audite — l’un de mes préférés ces dernières années, tant par ses belles nouveautés (qui témoignent d’une véritable « ligne » éditoriale) que par ses rééditions passionnantes —, nous recevons l’intégrale symphonique de la compositrice croate Dora Pejačević (1885-1923). Elle est interprétée par la Staatskapelle Weimar sous la direction de l’excellent Ivan Repušić, qui est à la fois le directeur de l’orchestre et de l’Opéra de Weimar. Rappelons que la Staatskapelle Weimar est l’un des plus anciens orchestres au monde ; ce n’est pas rien : Liszt en fut le chef et y créa Lohengrin en 1850, ainsi que plusieurs de ses poèmes symphoniques.
Née au sein de la haute noblesse croate, Dora Pejačević fut une musicienne précoce, formée à Zagreb, Dresde et Munich, qui a très tôt refusé de limiter son talent aux salons mondains. Elle était animée par une ambition professionnelle rare à l’époque pour une femme de son rang. Elle est morte prématurément en 1923 à Munich, à seulement 37 ans, à la suite de complications liées à la naissance de son fils.
Le catalogue de Dora Pejačević comporte 58 opus et évolue du romantisme tardif vers les premières touches d’impressionnisme. Nous découvrons ici un répertoire extrêmement émouvant, original et d’une écriture parfaitement maîtrisée, à écouter absolument. Si l’on connaissait déjà certains de ses disques de musique de chambre, sa musique symphonique est sans doute la plus marquante : sa symphonie et son concerto sont de véritables chefs-d’œuvre.
Bach et compagnie : trois nouveaux disques de piano
Chez Scala Music, on retrouve la jeune pianiste marocaine Nour Ayadi avec toutes les qualités qui ont fait dresser l’oreille dès son apparition, lorsqu’elle a remporté le Prix Alfred Cortot. Il y a de l’amour dans son jeu, une belle sonorité et une jouissance évidente à s’ébrouer dans la musique. Ce nouveau disque « crève l’écran » et donne envie de l’entendre en récital, car les facultés dont elle témoigne ne peuvent avoir été inventées pour le studio. Sous un de nos jours inévitable titre-concept, Ombres et visions — assorti d’un texte de présentation un peu chantourné et d’une pochette moyennement attractive, on découvre un programme solide.
Chez Mirare, voici un nouveau disque Bach signé de Claire-Marie Le Guay. Que dire ? Ce n’est pas mauvais, mais c’est un peu « standard ». La faute aussi mais pas seulement à une prise de son ou à un piano un peu métallique. Difficile à dire ce qui n’emballe pas. Rien de honteux, mais rien de marquant non plus : convenable. Le programme est composé d’un éventail de pièces et de mouvements de Bach. Pour un concert estival au chant des cigales dans un bel endroit, pourquoi pas. Mais pour un disque ? Peut-être la carte postale -souvenir de ladite soirée.
Chez Sirène Records, voici un premier disque un peu particulier de la jeune pianiste française Hélène Fouquart. Je dois mentionner ( quel cumulard !) que j’ai contribué à sa réalisation, pour donner un coup de main au jeune label qui l’a produit, installé à Avranches, face à la baie du Mont-Saint-Michel, dans un lieu délicieux : la Maison de la Sirène, la plus vieille demeure de la ville (XVème siècle), transformée en café-concert classique par un couple de musiciens. On y trouve pas moins de quatre pianos de concert anciens : deux Bechstein, un Petrof et un Blüthner ! C’est sur l’un des Bechstein qu’Hélène Fouquart a choisi d’enregistrer son programme : la Deuxième Partita de Bach (BWV 826) et les Davidsbündlertänze de Schumann. On y entend une musicienne-née qui donne à son enregistrement les atours et les qualités d’un concert. Elle apprivoise avec talent les contraintes de l’instrument ancien pour le faire magnifiquement résonner et ce que j’aime chez elle c’est la finesse, la sensibilité et ce qui passe pour un gros mot dernièrement quand on sort un disque : la modestie.
Un Widor sous stéroïdes !
Joseph Nolan s’engage dans une nouvelle intégrale des œuvres pour orgue et/ou piano-pédalier de Charles-Valentin Alkan.
Alkan a enfin été reconnu à sa juste valeur depuis une quarantaine d’années grâce à de grands pianistes qui ont fait connaître son œuvre, Marc-André Hamelin en premier lieu. Passé à la postérité comme un redoutable virtuose, il était admiré par Liszt et fut le voisin immédiat de Chopin et George Sand au square d’Orléans à Paris. Juif érudit et misanthrope, l’homme fut un terreau fertile pour les légendes urbaines : on a, par exemple, souvent prétendu qu’il était mort écrasé par sa bibliothèque en tentant de saisir un exemplaire du Talmud. En tout cas, seules quatre personnes assistèrent aux funérailles de celui qui se déclarait « de jour en jour plus misanthrope et misogyne ».
L’orgue et surtout le piano-pédalier ont tenu une place majeure dans sa production. Pour l’orgue, il n’était pas un simple amateur, ayant remporté le premier prix au Conservatoire de Paris et ayant été nommé, en 1851, titulaire de l’orgue Cavaillé-Coll de la synagogue de Nazareth — poste dont il démissionna rapidement. L’un des premiers défenseurs de Jean-Sébastien Bach en France, il a contribué à l’essor de la technique de pédalier dès le milieu du XIXe siècle.
Il vouait en effet un dévouement total au piano à clavier de pédales, un instrument aujourd’hui à peu près disparu. Il s’agissait d’un piano équipé d’un pédalier de trente-deux notes chromatiques permettant de jouer les basses avec les pieds, à la manière d’un orgue. Alkan en était considéré comme le plus grand expert dès 1850.







