René, l'artisan

René Gambini qui vient de s’éteindre, fondateur des disques Lyrinx avec sa moitié, Suzanne, était le dernier des représentants encore en activité d’un “artisanat” du disque classique français qui a connu ses plus grands moments à la fin du vinyle et pendant la période du CD.

J’admets volontiers que cette notion d’artisanat, sans cesse brandie comme un lieu commun pour désigner les “petits” labels, et qui les marginalisait, m’a souvent agacé. Mais tout autant m’agaçait dans le travail quotidien avec ces labels l’inintérêt affiché pour tout ce qui se passait après la fabrication de la bande et de la pochette au détriment du reste, objet de tant d’engueulades quand les disques arrivaient en retard, quand les pochettes étaient graphiquement impossibles, j’en passe, et des meilleures.

Mais dans l’ensemble c’est en effet une particularité du disque classique français indépendant dans les années 1980 à 2015 d’avoir été souvent l’œuvre d’artisans, à l’exception notable d’harmonia mundi qui s’était structuré et avait pris en main sa distribution de manière assez brillante. La plupart des labels indépendants anglais, qui ont dominé cette période, avaient eux-aussi développé une vision plus “industrielle”, plus raisonnablement commerciale, j’allais dire, hmm… plus “professionnelle” que les labels français.

René Gambini, comme quelques autres, était un homme que préoccupait avant tout le face à face d’un micro et d’un artiste. C’est ce qui lui importait. Il était devenu éditeur de disques par la grâce de rencontres magnifiques ,marseillaises, avec le pianiste Pierre Barbizet en premier lieu. J’avais développé dès 16 ans une passion pour Barbizet et c’est ainsi que j’ai suivi le label Lyrinx dès l’origine, mais aussi par les disques du très oublié Andreï Volkonski, compositeur et claveciniste russe “Refuznik”, que Claude Samuel avait invité au Festival de La Rochelle.

Par la suite, René Gambini a aussi été un précurseur de la haute-définition au niveau mondial. Franchement, j’ai longtemps eu du mal à comprendre ce qu’il me racontait avec ses histoires de convertisseurs, de DSD, de cables… Comme il avait lui-même… du mal à comprendre ce que je tentais de lui expliquer pour le convaincre de passer au téléchargement et valoriser l’avantage qu’il avait développé dans la haute-définition : produisant très tôt des SACD multicanal, il restait attaché à l’objet-disque,

Je ne saurais pas mieux raconter l’histoire de René Gambini et Lyrinc que cet article paru sur le site Destimed , dont je reproduit ici un extrait, sans avoir demandé l’autorisation :

« Le son sinon rien », c’est un peu le précepte qui préside au travail de René Gambini au quotidien. Et aujourd’hui encore, au cœur de sa grotte électronique installée entre les murs épais d’un loft de l’ex-arsenal des galères, il s’extasie, comme un enfant, au montage d’un enregistrement du pianiste Daniel Wayenberg qui devrait faire parler de lui à sa sortie. Et comme l’homme n’est pas égoïste, il vous tend un casque afin de vous faire partager son bonheur sous l’œil attendri de Suzanne, l’épouse qui partage, depuis presque toujours, ces moments heureux… Et c’est vrai que piqué comme ça sur le master, le son de cet enregistrement est extraordinaire. Le piano vibre, les marteaux s’activent, les cordes délivrent leurs notes ; en fermant les yeux il est même possible de voir les mains du pianiste jouer, comme dans un rêve.
Étonnant parcours que celui de René Gambini. Jeune homme, il voulait devenir pianiste. Pour payer ses études il est devenu peseur-juré. Le matin (qui commençait pour lui peu après minuit) il pesait des marchandises, surtout sur le marché de gros des fruits et légumes du cours Julien. Et l’après-midi il essayait de travailler son piano. « Mais j’étais bien incapable de jouer tellement j’étais fatigué », se souvient-il. Exit le rêve musical, René Gambini se marie, aura quatre enfants et lorsque la fonction de peseur-juré passera sous le giron de la mairie, il intégrera l’équipe de rédaction de la Revue Marseille où sa culture trouvera un champ d’expression plus ouvert que celui de la pesée des oranges et des poireaux.

1976 marquera un tournant dans l’existence de René Gambini. Ses enfants fréquentent le conservatoire et les professeurs sont des connaissances, voire des amis de la famille. Cette année-là, au Festival d’Avignon, Roland Petit chorégraphie « La Nuit transfigurée » de Schoenberg et demande un enregistrement aux Solistes de Marseille. « Tous étaient professeurs au conservatoire et connaissaient ma passion pour réparer ou bidouiller le matériel audio. Ils sont venus me voir en me disant qu’il fallait que je les enregistre. Je leur ai dit que je n’avais jamais fait ça et que c’était à leurs risques et périls. » L’enregistrement se fera dans la chapelle des Pénitents Blancs d’Avignon « avec un Nagra et deux micros », se souvient René Gambini. « Tout le monde était très content du résultat, poursuit-il, et ils ont voulu faire un disque de promotion avec une deuxième partie. » Lyrinx était né… Enfin, pas tout à fait puisque dans un premier temps c’est la marque Syrinx qui était déposée par son créateur à la Sacem. Et au lendemain d’un Grand Prix du Disque attribué à un album Jolivet par l’Académie du Disque Français René Gambini était contacté par deux sœurs assez âgées. « Elles avaient lu un article dans la presse qui, je me souviens, était intitulé "peut-on créer une maison de disque en province ?" Elles ont voulu me voir car elles avaient une petite entreprise de réalisation de partitions pour comptines et elle l’avaient appelée Syrinx. Elles voulaient de l’argent. Je n’en avais pas… Syrinx est alors devenu Lyrinx. »


Nous vivons, dans le disque classique, une période de grande confusion, période d’autant plus troublante et incompréhensible pour beaucoup qu’elle ne revêt pas même l’apparence d’une “crise”, car des tombereaux de nouvelles parutions sont jetées sur les plateformes de musique en ligne ou dans les boîtes aux lettres des critiques et "influenceurs” chaque jour.

Mais il y a malaise, grave, dû à la disparition des éditeurs discographiques classiques travaillant avec leurs moyens, et leur convictions, risquant leur erreurs au besoin. Aujourd’hui la majorité des éditeurs publient des bandes, certains avec une telle prolixité qu’on se demande s’ils ont le temps même de les écouter avant de les publier. Elles sont pré-financées, sponsorisées, payées par les artistes. En France les financements n’ont pas cessé d’aller par simplisme, démagogie et incompréhension de la valeur du métier de producteur-editeur aux artistes ou structures artistiques, en négligeant les professionnels intermédiaires, les éditeurs qui les font progresser, grandir, et dont le maintien est absolument essentiel.

La relation de René Gambini, avec ses artistes était différente. Il était lent dans son travail, méticuleux, insistant. Il voulait expliquer, se faire comprendre, vous demandait d’écouter, voulait convaincre quand on n’était pas d’accord avec lui.

C’est un déchirement de dire adieu à un tel personnage, et aussi à l’un des animateurs parmi les plus remarquables de la vie musicale marseillaise de ces quarante dernières années.


Le label LYRINX n’est pas encore entièrement numérisé à ce jour.

Les références disponibles en streaming, sur Qobuz

Ici vous trouverez la plupart de ses productions.

Voici l’un des derniers disques paru chez LYRINX, qui révélait le pianiste Gabriel Stern, magnifique :