Pourquoi parlent-ils tous des mêmes choses ? (2)

Épisode 2

On continue dans cette deuxième partie à essayer de comprendre le pourquoi-du-comment du suivisme et du conformisme en musique classique ; celui des médias et commentateurs en premier lieu. On incrimine les dernières évolutions de l’industrie discographique, où les Majors ont repris la main après une période de faiblesse, et imposent au forceps une poignée de leurs poulains, et sans réellement donner le choix au public. Techniquement aujourd’hui tout est possible, mais se faire entendre réellement, souvent impossible.
La première partie de ce texte est ici.

7 - Promesses de nouveau monde

La rupture numérique en musique classique et dans les genres spécialisés aurait dû être une chance pour les artistes et les labels non-mainstream. C’était d’ailleurs la promesse d’Internet dans les années 2000 que cette fameuse disparition de l’intermédiation. Au prix d’un peu de sérieux et de goût, d’outils adaptés à leur spécialité artisanale, ce serait une chance pour des professionnels indépendants qui veulent simplement vivre en paix, créer de belles choses sans prétendre aux paillettes, qui veulent travailler avec des artistes, pas avec des guignols chosifiés.

On était au top de la créativité, de l’inventivité mais aussi des revenus chez les labels indépendants classiques du monde entier. Les magasins étaient encore là, les acheteurs répondaient “présent”, un réseau commercial mondial travaillait fort bien pour les défendre partout. En France, harmonia mundi ou Naïve étaient au sommet, Alpha, Opus 111 et d’autres, apportaient du sang frais. À l’étranger, les labels anglais déroulaient des plannings de parution de folie. Un éditeur comme Chandos proposait entre 9 et 15 disques par mois, dont quatre ou cinq avec des orchestres tels que Chicago, Philharmonia ou London Symphony, qui ne s’étaient pas encore mis à leur compte et n’étaient pourtant pas bon marché.

Sans parler du travail fondamental, historique qui fut réalisé et se poursuit encore, au profit des répertoires nationaux en Angleterre. Un tel travail n’a jamais été réalisé au même niveau, ni en quantité ni en qualité, par aucun label français, Majors ou indépendants, à quelques exceptions notables : Cybelia, aujourd’hui bien oublié, Timpani (mais si peu aidé par les orchestres français). Les temps où Alain Lanceron enregistrait Michel Plasson à Toulouse, et l’époque de Michel Garcin chez Erato étaient bien loin.

En outre, l’arrivée d’Amazon apporta dans les années 2000 une solution inédite et formidable, il ne faut pas l’oublier, sur la disponibilité des fonds de catalogues. La “longue traîne” était un concept qui expliquait qu’Internet permettrait de vendre ce qui d’habitude ne se vend pas. Malgré l’effet bénéfique de cette “longue traîne” sur le classique au profit des amateurs super-spécialisés, Chris Anderson, son inventeur, s’est quand même bien planté : il semble aujourd’hui en musique comme dans tant d’autres domaines que ce qui se vend effectivement dans un catalogue soit devenu plus limité que jamais. Amazon fut, quoiqu’il en soit, une véritable bénédiction pour les mélomanes qui ne voulaient pas se contenter de la Fnac et de ses quelques fournisseurs choyés, quand dans le monde entier naissaient des labels épatants et novateurs.

Nous avions été quelques-uns à militer, à leur rabâcher depuis 15 ans que la créativité était passée, en classique, chez les Indépendants : l’opinion des magazines et critiques spécialisés finalement se retourna. Eux portaient si haut les couleurs de ces majors dont même les pêts leur avaient toujours semblé si intéressants ! Ils conspuaient maintenant au cours de leurs déjeuners, en haussant les épaules, ces Majors qu’ils avaient toujours aimer adorer ou dézinguer : elles étaient leur Doudou. Les majors n’apportaient plus grand chose de nouveau en classique, disaient-ils, et couraient à leur perte. Ils furent encouragés à le penser par la baisse évidente des “investissements” publicitaires des majors dans les magazines : The proof of the pudding is in the eating (1). Ce fut une période de gloire des Indépendants. Même le vénérable magazine Gramophone, traditionnellement insulaire, s’ouvrait bien davantage aux labels français indépendants de l’époque.


8 - Le retour du côté obscur

Ce métier du classique est lent mais il change quand même, de manière cyclique. Toute prédiction mérite d’y être régulièrement revissée, ce qui n’est pas toujours le réflexe de qui parvient à s’y maintenir longtemps. Je me souviens par exemple que la réussite de ma fameuse intégrale Mozart devait beaucoup au fait que les confrères n’avaient rien prévu en face pour cet anniversaire : ils avaient vécu déjà une année Mozart dans leur carrière et ne jugeaient pas nécessaire de s’y coller à nouveau. Ils avaient tort : ils n’avaient pas réalisé que la base de leur clientèle se renouvelait plus souvent qu’eux.

Quand enfin on chanta les louanges des Indépendants classiques, dans les années 90, j’ai pensé que les Majors reviendraient. Leur faiblesse était réelle mais passagère, et le combat risquait d’être inégal dans le numérique qui adviendrait. Elles étaient devenues modestes et silencieuses en classique, trop occupées à se restructurer et tenter de survivre pour s’occuper d’une telle niche. Elles rétrécirent d’ailleurs au lavage, passant de quatre à trois, quand EMI a disparu.

La faiblesse des actions des Indépendants pour préparer la transition vers la musique en ligne dura quant à elle trop longtemps. Elle est à peine entamée vingt ans plus tard. Elle laissa le champ libre aux gros joueurs pour construire des tuyaux et fixer seuls les modèles.
Ce n’est pourtant pas à difficile à piger : qui tient la distribution maîtrise d’une manière ou d’une autre les contenus qui y circulent. Dans un autre article j’ai évoqué les errements et massives erreurs des Majors quand elles ont négocié avec Apple. Cela ne s’est pas arrêté là. Toute l’histoire est un désastre dont elles se rétablissent, elles, mais qui cause des dégâts dramatiques à leurs collègues indépendants classiques.

La catégorie d’artistes classiques que les Majors aiment le mieux sont, bien sûr, malléables et soumis, ceux qui veulent gagner leur vie ici et maintenant, de leur vivant car la postérité pourrait leur être cruelle. Ou alors, les ambitieux furieux, cette classe qui voyage en business et ne se mélange pas. La musique classique enregistrée est une écologie délicate, au public sourcilleux, gâté par un passé prestigieux. Sur certains répertoires, (dit baroque au sens large pour schématiser, ou historiquement informé), le renouvellement de la gamme de produits fut aisé dans la dernière période avec, à la manœuvre, locomotives et seconds couteaux.

Mais sur d’autres répertoires comme l’instrumental classique, ou romantique, ou sur l’opéra, la production discographique s’est heurtée à la difficulté de se confronter valablement à son passé, plus périlleux pour Beethoven ou Schumann que pour Lully ou Campra.


9 - Raidissement

La musique classique enregistrée, qui s’est mise à ne plus rien rapporter, a donc muté, changé de nature.

Le disque est devenu pour les artistes modestes une carte de visite pas même convaincante pour un organisateur, et qui se vend de plus en plus mal à la sortie des concerts. Ou l’illustration de ces carrières boostées à la promotion, dont on trouve les représentants dans le circuit fermé qui fournit ses programmes aux organisateurs dont la plupart sont subventionnés ou para-publics.

Voilà pourquoi depuis la fin des années 80 tout le talent déployé par les labels indépendants, par leur audace, leur courage culturel de programmation figure comme un grand divorce d’avec le concert. Voilà pourquoi le pain blanc qu’on a mangé à la Philharmonie de Paris ou dans les institutions consanguines est si désespérément fade. La collusion promotionnelle aboutit à un quatuor redoutable, dont les cordes donneraient plutôt envie de se pendre : maison de disques Major + manager opportuniste + producteurs d’institutions subventionnées + service public de l’audiovisuel. Les uns et les autres se tiennent par la barbichette, se soutiennent, au bénéfice d’une prétendue démocratisation de la musique classique — en fait, pour capter, concentrer toute l’attention en visant l’efficacité publicitaire et la notoriété sur une courte liste d’individus.

Depuis le surgissement du streaming, on assiste en effet à un raidissement, une sorte de radicalisation des politiques au service des Majors. Ces derniers temps, on est partagé entre l’envie de féliciter Warner Classics pour son occupation de l’espace promotionnel et médiatique avec n’importe quoi, et l’envie de leur dire carrément ce qu’on pense !

C’est caractéristique : le fameux P&L des nouveautés (3) de Majors étant de plus en plus impossible à atteindre, pour cause de défaut de modèle économique dans la distribution, il faut capter à tout prix la crème des médias en se concentrant sur une poignée de projets et d’artistes. Il faut ramasser tout ce qui est possible, partout : émissions cul-culturelles, partenariats ; il faut flirter avec le crossover le plus triste, les jeux télévisés ou la télé-réalité. Imagine-t-on Pablo Casals faire le juré de Prodiges, ou faire le joli cœur chez cette Anne-Sophie Lapix, pas antipathique, mais qui fait pitié quand elle anime une émission classique ? Ou Anne Sinclair, dans ses Fauteuils d’Orchestre, qui figure jusqu’à la caricature cette mélomanie éternelle, bourgeoisement statutaire ?

Il n’y a pas beaucoup à manger : il faut donner tout à quelques-uns pour tenter le break-even (4) comme quand on joue gros au casino. Rien pour les autres. Le raidissement des maisons de disques Major sur le classique transpire sur les programmations perfusées aux subventions dans tout le pays, transpire sur la mièvrerie des politiques de province qui insistent pour accueillir à leurs comices agricoles la vedette glamour du moment, ou le héros du Journal de 20 heures. Tout cela pour justifier de l’efficacité de leur vision culturelle, et de leur volonté de la faire toucher enfin le “grand public”.

Le service public de l’audiovisuel mérite une mention spéciale. C’est un sujet à lui seul, sur lequel on reviendra. Il ne sait plus où il habite. Il court après l’audience, confondue avec le succès. Du côté des radios, France Inter qui a patiemment fait disparaitre le classique de sa grille, et pas que, devient RTL. France Culture devient France Inter. France Musique devient Radio Classique et gagne 0,2 points d’audience, c’est la gloire. etc. Je force le trait, oui bien sûr, mais pas tant que ça.

10 - Pourra-t-on un jour en finir avec le suivisme et le conformisme des commentateurs et des médias ?

L’excuse du conformisme et du suivisme repose sur cette curieuse idée que le domaine de la création culturelle musicale est libre, intelligent, et apporte des trésors déjà naturellement sélectionnés aux commentateurs. Que le capitalisme musical en quelque sorte fait très bien le travail de tri entre ce qui est important et ne l’est pas.

Jamais un journaliste n’admettra cette critique, je le sais. Mais si un éditeur de disques a des moyens, une représentation nationale puissante, fait partie d’une Major, a un/e attachée de presse teigneux/se, alors ce disque, cet artiste qui court dans le couloir de la jet-set musicale internationale sera considéré, et sur-représenté, quand l’autre, qui n’est pas d’ici, qui n’est pas sur un label fameux, n’existera pas.

Se créent aussi, pour des raisons de proximité, de mamours, de consanguinité, des vedettes locales qui ne pèsent rien à l’international, qui monopolisent les médias classiques, qui sont invitées sans cesse aux émissions pour ânonner toujours les mêmes fadaises. 

En vérité, le conformisme, le suivisme, n’ont pas d’excuse.
Quand on propose un artiste ou un produit de qualité mais sans paillettes et sans concession aux modes du temps, on s’oppose à des journalistes qui se disent débordés. Malhonnêtes, achetés ? Non, mais le plus souvent sans passé, sans expérience, sans références personnelles autres que les réseaux d’influence ; biberonnés à l’importance boursouflée de l’institutionnel, des potentats et des promos. Ce sont des handicapés de la curiosité au monde, à la générosité, aux gens.

9 - Qu’est devenue la presse pauvre, mais libre ?

Les nouveaux médiateurs sans grades, les blogueurs, les influenceurs, pour € 9,99 par mois peuvent aujourd’hui tout écouter, sans jamais rien quémander ; tout connaître des fruits les plus rares. Des concerts innombrables par les artistes les plus chers leur sont également disponibles gratuitement, en vidéo.

D’où vient alors que cette relève du métier parle elle aussi toujours des mêmes choses, des mêmes artistes, des mêmes événements, des mêmes festivals, au même moment, au détriment de tant de talents partout dans le pays ? Autrefois la « nouvelle presse » faisait de sa pauvreté, de sa modestie, une vertu, une force, une liberté. On n'aurait pas imaginé, dans les années 70, la « presse libre » autrement que contestataire, c’est-à-dire avec des causes à défendre.

Voilà donc où nous en sommes.

À suivre…


(1) “On reconnaît l'arbre à ses fruits”
(2) Frais de structure : bien plus importants dans une grosse société que dans un label indépendant
(3) “Profit & Loss” : compte d’exploitation d’une nouveauté, généralement basé sur les trois premières années d’exploitation
(4) “Point mort”


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