Éditorial : POURQUOI PARLENT-ILS, ÉCRIVENT-ILS SUR LES MÊMES OU LES MÊMES CHOSES ? (I)

Journalisme musical ou critique musicale, ce n’est pas la même chose, et de ce fait ne commande pas les mêmes compétences : c’est une erreur de les confondre. Mais quel exercice difficile dans tous les cas, qui exige d’embrasser une vie d’incorruptible soumis à la tentation ! Quelques réflexions sur l’état de l’Art.


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1.    Souvenirs des temps anciens

Je me souviens qu'à Télérama — qui succéda à la Semaine Radio-Télé, vendue dans les églises — Paul Meunier, créateur de la rubrique de disques classiques, n’était pas un mondain. Invisible, injoignable, il était impossible de le harceler pour lui vanter quelque beau disque que ce soit. Un mur. Paul Meunier était fin. Je ne sais pas s’il vit encore. Je me souviens seulement avoir entrevu une fois son visage sur une photo floue. Quand il a inauguré sa rubrique, il ne connaissait franchement rien à la musique classique, et a tout appris, semble-t-il, des disques qu’il recevait en service de presse. Il a eu des intuitions remarquables mais a commis des plantades restées célèbres, comme la promotion forcenée de Nella Anfuso, redoutable cantatrice italienne baroque.

L’enthousiasme de Paul Meunier balayait tout, il était libre, frais, capable d’originalité et de libre-arbitre. On n’a pas idée de ce que ce type a fait vendre de bons disques, et de pas bons aussi : un vrai talent dans les deux cas. Dans les maisons de disques, on aurait volontiers posé des micros Boulevard Malesherbes pour connaître le plus tôt possible les ffff de la Semaine, afin de recharger les stocks d’urgence et prévenir les magasins.

Télérama a publié une plaisante auto-critique de cette époque, à lire derrière ce lien.

Quelques années plus tard, dans Libération, Eric Dahan présentait de prime abord un profil comparable. Mais le caractère était plus faible. Très vite, Dahan est devenu un parfait gibier pour attaché/e de presse, et en particulier certaine d’entre elles. Dommage vraiment pour le fun, car le profil d’Éric Dahan aurait pu être plus décoiffant, étant à la fois, dans le quotidien créé par Jean-Paul Sartre, chroniqueur musique classique et chroniqueur clubbing. Il fut d’autant plus décevant de le voir sombrer dans la promo du moment et les passe-plats, d’être si conforme finalement, si mainstream en classique.

Aujourd’hui, au tableau d’horreur de ce qu’on a du mal à appeler du journalisme, nous disposons de Séverine Garnier. Une influenceuse plutôt, comparable à celles qui vantent sur les réseaux sociaux crèmes de beauté ou gadgets pour pimenter la Saint-Valentin. Son webzine, Classique mais pas has been, assume d’ailleurs franchement les publi-rédactionnels. Mais ce qui pose un sérieux problème avec Madame Garnier c’est qu’elle brandit trop son numéro de Commission paritaire (n°0124 W 93298) et sa carte de presse en certificat de vertu. Et quant à ses tarifs, les voilà. Le top de son catalogue commercial, ce sont les Interviews perchés®, réalisés avec une perche à selfie en haut de n’importe où, ou de n’importe quoi. Ne manquez pas d’écrire Interviews perchés® avec le symbole ® car elle semble en avoir déposé l’idée, ou le nom à l’INPI !


2 - Quel est donc le message délivré par un magazine à son lecteur fidèle, lorsqu’il lui propose une sélection hebdomadaire de concerts ou de disques ?  

Les sujets sélectionnés sont perçus comme le filtre du meilleur, du plus significatif. Quand la sélection se réduit à deux ou trois sujets par semaine, le message est puissant : une sélection culturelle, c’est un service dont le lecteur attend la même crédibilité de son journal que les informations sur la météo des neiges ou la politique étrangère.

Au cours des dernières années, la musique classique a perdu bien de l’espace dans les journaux. Le départ à la retraite anticipé de certains prestigieux titulaires, par le biais de la “clause de conscience” (qui permet à un journaliste de partir avec un chèque en cas de cession de son canard) a causé des dégâts, empêché successions et transferts d’expérience harmonieux. Quand Jacques Doucelin a quitté Le Figaro avant l’âge de la retraite, lui a succédé un Jean-Louis Quelquechose, auparavant affecté à la politique internationale, qui aimait sincèrement la musique pourtant, mais comme un amateur. Il m’avait raconté comment il avait eu le poste : par une annonce de recrutement interne, placardée sur le tableau de service au départ de Doucelin. “Vous vous rendez-compte ! Moi qui paie depuis des années mes places de concerts, on va me payer maintenant pour y aller ! ”.

Et avez-vous remarqué aussi à quel point le prisme politique propre à chaque titre de presse a disparu des rubriques culturelles ? La rubrique culturelle d’un journal était jadis colorée par son positionnement. Ce n’est plus le cas : on cherchera en vain dans la presse de gauche le Jean Ferrat de la musique classique. Ce ne sera pas en tout cas Renaud Capuçon, que tout l’arc-en-ciel politique applaudit ! Ne parlons même pas de L’Humanité, alors que par une confusion toute macronienne il semble que Le Figaro soit maintenant en musique plus aventureux et courageux que Le Monde, LIncorrect plus branché que Les Inrocks — j’exagère à peine.

Il est vrai que le journaliste aventureux, cultivé et libre peut sembler arbitraire quand il ose le pas de côté, la découverte, l’audace. Surtout quand la Doxa a tout envahi, qu’on retrouve les mêmes hurlements de plaisir aux mêmes concerts, aux mêmes artistes, aux mêmes institutions, aux mêmes disques, dans toute la presse.
Pendant une période hélas révolue, il y a une quinzaine d’années, Le Monde a consacré un espace très important à la musique classique, avec beaucoup de subjectivité et d’esprit aventureux. C’était un peu imprévisible et parfois irritant mais stimulant. L’une de ses meilleures plumes, Renaud Machart, publia un jour une pleine page consacrée à Ned Rorem, compositeur que je ne connaissais pas, et que pas grand monde en France non plus. C’était de la pure aventure, qui tombait de nulle part pour un lecteur standard du Monde, une honorable démarche.

3 - Sur le choix des sujets

Le problème réside aujourd’hui dans le choix des sujets. Les journalistes considèrent d’abord que les institutions étatiques, les plus richement dotées, les salles ou les festivals les plus visibles pour cette raison même, les maisons de disques prétendument prestigieuses, sont les sujets dont il faut absolument et d’abord rendre compte. Or pour un médiateur objectif, surtout à une époque où l’offre est si abondante, ces critères d’importance devraient être reconsidérés, tempérés et regardés, c’est le cas de le dire, d’un œil critique.

Un concert perdu dans une église de banlieue, un modeste festival en Corse auront peut-être plus d’intérêt et de qualités à révéler que la sempiternelle petite vedette classique qu’on a vue déjà quinze fois dans la saison à Paris et qu’on a pu suivre tout l’été dans ces festivals qu’apprécient tant les heureux possesseurs de piscines dans le Luberon. Et même en ce qui concerne Martha Argerich, dont l’activité débordante nous ravit. On est tous bien d’accord : Argerich est vraiment formidable, adorable, exceptionnelle, un grand trésor vivant. On ne l’entend jamais assez. Mais bon, elle-même, femme généreuse et désintéressée, serait ravie que ses laudateurs soient plus aventureux.


4 - La critique discographique au défi

Imaginez ce qu’il faut de travail pour se livrer maintenant à la critique de la énième version d’une œuvre célèbre. Le prix de la pige aurait dû être multiplié depuis quelques années, en rapport avec l’avalanche de productions, mais ce n’est pas le cas. Car si on ne se livre pas sérieusement à ce travail, alors on parle du disque non pas en tant que produit, concurrent des autres disques du même programme publiés depuis Edison, mais à titre de carte postale, d’illustration de la carrière actuelle de tel ou tel artiste, ou de l’amour qu’on porte à un interprète qu’on aime. C’est une autre démarche et en ce cas il faut le dire, l’assumer.

Il en est de même du découpage des discographies par périodes. On réalise d’excellents enregistrements depuis au moins les années 30, et il est n’est pas si rare que la balance de la prise de son d’un 78 tours soit plus réussie que l’image sonore fabriquée par un truqueur d’aujourd’hui.

Pour une nouvelle Septième de Beethoven (et même pour un nouvel Orfeo de Monteverdi sur instruments anciens, maintenant qu’il y en a tant), il reviendrait au critique d’examiner ou au moins survoler honnêtement tout ce qui s’est enregistré, sans prendre en compte le statut public de l’artiste, de l’ensemble ou du chef, de la marque qui publie le disque, ou des institutions qui le financent. Il lui faudrait même signaler, pour illustrer l'honneur de sa charge, le rare et le méconnu. Pour notre Septième, se rafraîchir donc la mémoire des oreilles, souvent trompeuse, sans se satisfaire de la promo en cours ou des souvenirs personnels qui sont le plus souvent des repères sentimentaux.

On objectera que la presse musicale spécialisée fait encore son travail, rend compte d’une part bien plus large de la production. C’est exact, heureusement. Elle critique des centaines de disques chaque mois et quoiqu’on en pense, c’est précieux. Mais la musique classique “hard” est une passion minoritaire qui doit s’assumer comme telle. La modestie parfaitement normale de ses tirages ne devrait pas être mise en cause. On craint pourtant qu’elle le soit par ses nouveaux propriétaires, et qu’elle chasse de plus en plus sur le terrain des petites vedettes. Cette presse musicale ne vivait pas trop mal il y a quelques années. L’arrivée du numérique, le conservatisme de ses équipes (et de ses éditeurs), son manque d’initiatives la place maintenant en mauvaise posture. La publicité ne rentre plus puisque les disques physiques sont partout en écoute libre pour rien du tout, ou presque. Et la publicité pour les concerts ne va pas la sauver non plus, car pour l’instant il n’y a plus de concerts.

La chasse à la couverture vendeuse (Glenn Gould, Maria Callas étaient les meilleurs marronniers) ne sert plus à grand chose non plus puisque l’exposition en kiosques diminue. Le CD d’extraits des nouveautés, offert en prime-produit, n’excite plus personne sauf les lecteurs les plus chenus. Tout est disponible partout gratuitement sur Youtube, donné par les maisons de disques. Et dire qu’il fut un temps où les majors refusaient même aux magazines leurs extraits pour le disque-prime ! Que même la SACEM, voulait faire payer pour les extraits protégés, empêchant ainsi la découverte d’œuvres nouvelles.

J’ai participé à une Tribune des critiques de France Musique où il était question de l’un des quatuors Razumovsky. La version du Quatuor Alban Berg a plongé en cinquième position au cours de l’écoute en aveugle. Une journaliste qui participait à la tribune était consternée. Hors-micro elle disait : “J’ai tant de souvenirs merveilleux de l’intégrale des quatuors de Beethoven par les Berg ! C’est pas possible de les sortir ! ”. Sans doute ses souvenirs étaient-ils émouvants, lui faisaient-ils chaud au cœur. Mais ce qui me fait mal au cœur, à moi, c’est qu’elle puisse ignorer, pour une question de génération, des artistes et des interprétations qu'elle devrait pourtant connaître ; des approches discographiques qu’elle devrait avoir en référence mémorielle, en bagage professionnel.

Il fut également intéressant de noter, à l’issue de l’émission, comment le raccourci très années 80 “Quatuors de Beethoven = Quatuor Berg” est revenu très fort dans la votation finale des auditeurs, après ce que nous avions pourtant tous ensemble entendu pendant la confrontation des versions ! À une telle émission et plus généralement quand on donne son avis sur un disque, on devrait juger l’enregistrement nu — pas des souvenirs, pas des histoires d’amour antérieures, pas des labels. On doit juger ce qu’on entend. Pendant des années, quand vous vouliez acheter un Requiem de Mozart à la Fnac, on vous mettait Karl Böhm dans les mains. Et quand vous vouliez choisir des quatuors de Beethoven, on vous plaçait les Berg. Cela n’est pas anodin. Mais aujourd’hui quel bonheur de ne pas se trouver limités aux réflexes routiniers d’un vendeur ou de sa hiérarchie, quand on peut choisir d’écouter tant d’autres versions. Si on en a la liberté d’esprit, du moins.

5 - Tout connaître, c’est possible aujourd’hui. Mais qui en aura la curiosité ?

La large disponibilité de la discographie sur les services de streaming est d’un usage extraordinairement pratique, révolutionnaire. L’accès à la documentation sur la musique enregistrée, qui devrait éloigner idées reçues et réflexes automatiques, a beaucoup progressé. C’est un véritable océan dans lequel personnellement je passe des milliers d’heures — je crois que je n’aurais pas même pu rêver, à 14 ans, pouvoir entendre tout ça, quand je comptais des vieux francs pour compléter péniblement mon intégrale Bruckner.

Il est aujourd’hui donné, c’est le cas de le dire, à n’importe qui, gratuitement ou presque gratuitement (€ 9,99 par mois !), d’écouter, de connaître, et si cela amuse, de juger non seulement toute la production phonographique nouvelle, mais aussi pratiquement toutes les versions plus anciennes de toutes les œuvres. Ce n’était pas le cas dix ans en arrière. Le streaming est un outil que n’avait pas non plus ce bon vieil Armand, le père de la Tribune des Critiques de disques — qui avait en revanche une culture discographique et une mauvaise foi d’assez bon goût, quoi qu’il en soit.

Pour accéder à une documentation bien inférieure, il fallait alors faire partie de cette poignée de cadors des grands journaux ou radios, courtisés à l'envi, invités partout, qui recevaient beaucoup de places ou de disques en services de presse. Mais aujourd’hui, en dépit de cette documentation accessible, combien de fois ne lit-on pas encore “le prestigieux label Deutsche Gramophone” alors que DG n’a de prestigieux que son lointain passé, tout comme les voitures siglées par Jaguar aujourd’hui !


6 - Le conservatisme

On se rappelle combien Véronique Mortaigne, critique de variétés au Monde, résista de manière virulente quand les maisons de disques ont voulu, à juste titre, mettre en place un service de presse numérique.

Ce conservatisme de tant de journalistes face au numérique, cet inintérêt aux changements d’une industrie qu’ils regardent mais n’interrogent pas, ont des conséquences majeures pour le sujet même de leur spécialité. Ils ne sont pas pour rien dans la situation actuelle de désarroi dans nos métiers, qu’ils ont si mal éclairés. Ils ont nié pour beaucoup d’entre eux le passage à la musique en ligne au prétexte du MP3 et de la compression, comme trop souvent l’a fait le regretté Jean-Marie Piel dans ses éditoriaux de Diapason ; ou comme le fait aujourd’hui encore Philippe Venturini, rédacteur HiFi de Classica, qui chiale mois après mois sur le CD, alors que tous les constructeurs de matériels dans toutes les gammes de prix, ont intégré la source numérique, avec un excellent niveau de qualité.

Il est exact que le mode de rémunération du streaming pour la musique classique est à revoir largement. Mais le modèle économique du CD, lui, n’existe même plus : ventes écroulées, prix de vente divisé par deux, frais logistiques explosés, magasins fermés, avant ou après la COVID… Le CD aurait pu servir encore longtemps, c’est exact, comme tant d’autres produits industriels des temps passés, si une technologie de rupture, la musique en ligne, n’était pas advenue. Les commentateurs ont donc laissé se développer, sans les anticiper et surtout sans les questionner, les modèles anti-rémunérateurs du streaming musical.

À suivre…

Nota - Le dernier paragraphe de cette publication a été modifié le 16 novembre 2020 pour être raccord avec la mise en ligne de la suite ]

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