On en a beaucoup parlé dans la presse, et pas seulement dans la presse spécialisée : une partie importante de l’effectif des musiciens de l’Orchestre de l’Opéra de Paris, orchestre permanent salarié, a décidé de créer une association nommée Philopéra destinée à développer une activité purement symphonique, en plus des services qu’ils doivent à l’Opéra de Paris. Leur premier concert (complet) aura lieu dimanche prochain 6 septembre… au Palais Garnier, sous la direction de Daniel Harding, avec Schubert et Mahler au programme.
Cette initiative interroge. Pourquoi une association de musiciens, indépendante de leur employeur, mais dont le premier concert est fastueusement hébergé chez ce dernier ?
Quel est le message subliminal ? Ces musiciens disposent-ils de tant de temps libre qu’ils puissent en consacrer à la création d’un nouvel orchestre ? Quelle est l’attitude du directeur de l’Opéra vis-à-vis de l’initiative et pourquoi ?
Et dans le fond, à quoi bon cette initiative, qui produira probablement de la musique de très belle qualité, mais à une époque où ce ne sont pas les concerts Mahler qui manquent, ni les opérations de prestige, quand les structures moyennes et modestes sont moins que jamais soutenues ?
J’ai posé ces questions à Étienne Tavitian, altiste solo de l’orchestre et responsable de l’association Philopéra, qui a accepté de me répondre, sans langue de bois. On y voit (un peu) plus clair.
Couacs Info : Votre initiative, Philopéra, coïncide-t-elle avec une moindre occupation des musiciens de l’orchestre quand le Palais Garnier va fermer, puis l’Opéra Bastille, dans les années à venir ?
Étienne Tavitian : Ce que je peux vous dire, c’est que la fermeture de Garnier ne changera pas grand-chose au volume de travail de l’orchestre. En revanche, la fermeture de Bastille est prévue pour très longtemps, puisque celle de Garnier, qui ne devait durer que deux ans, est prolongée de trois ans supplémentaires, soit cinq ans en tout. Donc je ne sais même pas si j’y serai encore ou si je serai à la retraite…
Couacs Info : Non, il n’y aura plus de retraite d’ici là !
Étienne Tavitian : D’accord, c’est ce qu’on m’avait dit aussi. Pour être sérieux, je pense que la fermeture de Bastille sera un peu plus problématique en termes de volume de travail. Il faut bien dire qu’en ce qui concerne l’orchestre, Bastille représente les trois quarts, voire les quatre cinquièmes de notre activité.
Couacs Info : On se dit alors : pourquoi cet orchestre de l’Opéra de Paris, qui est très bon — et tout le monde le sait —, prend-il le temps de créer Philopéra ? Les artistes en sont salariés et permanents, donc ils s’investissent dans Philopéra sur leur temps libre, j’imagine.
Étienne Tavitian : Oui, sur leur temps libre.
Couacs Info : Avant la création de Philopéra, sont-ils allés voir l’administration de l’Opéra de Paris en disant : « Écoutez, on veut vraiment faire plus de symphonique » ? L’Opéra de Paris a-t-il répondu par la négative, ce qui aurait poussé les musiciens à se dire : « On crée une association, on en a bien le droit » ?
Étienne Tavitian : Non, pas du tout. Le symphonique a toujours été une part importante… ou plutôt accessoire par rapport aux productions lyriques et chorégraphiques, mais cela a toujours existé, notamment lors de la période où Philippe Jordan était directeur musical…
Couacs Info : Oh, mais même avant ! On se souvient des enregistrements de Rosenthal…
Étienne Tavitian : Les périodes Myung-Whun Chung, James Conlon… Quand je suis arrivé à l’orchestre, c’était la période Conlon. Il y a toujours eu des concerts symphoniques. En général, cela oscillait entre deux et trois concerts par an par formation, car nous sommes divisés en deux formations à l’Opéra, comme vous le savez.
En vérité, cette association est née après une période assez troublée pour l’Opéra, et notamment pour l’orchestre. Il y a eu d’abord les grèves à propos de la réforme des retraites fin 2019 - début 2020. Ensuite, il y a eu la Covid-19, qui a été une coupure dramatique, car les fermetures et réouvertures successives ont duré longtemps. Il y a eu aussi le départ de Philippe Jordan et l’arrivée de Dudamel, qui a suscité beaucoup d’espoirs. On a fait quelques concerts symphoniques avec lui, en plus des productions lyriques qu’il a dirigées et qui se sont vraiment très bien passées.
Couacs Info : Il avait, lui, la volonté de faire du symphonique…
Étienne Tavitian : Oui, c’est plutôt sa marque de fabrique. Il est plus connu comme chef symphonique que comme chef lyrique. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a eu des annulations de tournées qui ont créé une frustration. Puis Gustavo Dudamel est parti. L’accumulation de tous ces événements a provoqué un choc, et l’idée de créer cette association est née à ce moment-là.
Elle n’est pas venue de nulle part d’ailleurs, même s’il en avait été vaguement question bien avant que j’arrive à l’orchestre : certains directeurs, comme feu Hugues Gall, étaient vent debout contre une telle idée. À d’autres périodes, on n’en avait pas ressenti la nécessité. Par exemple, à l’époque où Gérard Mortier était directeur…
Il y a aussi eu un changement de génération au sein de l’orchestre. Quand je suis rentré à l’Opéra, les anciens me disaient : « Maintenant tu es à l’Opéra de Paris, c’est la sécurité, c’est l’institution. Tu es sûr de garder ton emploi longtemps, à moins de vraiment faire n’importe quoi. » C’était considéré comme le nec plus ultra en matière de stabilité. C’est sans doute toujours le cas. Mais la nouvelle génération n’a plus du tout les mêmes conceptions. Ce qui l’intéresse, c’est de prendre en main sa destinée et sa carrière, que ce soit d’un point de vue individuel, ce que beaucoup font, mais aussi d’un point de vue collectif.
Couacs Info : Et Alexander Neef, quand vous lui avez parlé de cette initiative, qu’a-t-il dit ?
Étienne Tavitian : Juste après l’annulation des tournées et avant l’annonce du départ de Gustavo Dudamel, Alexander Neef était venu s’exprimer devant l’orchestre parce que nous étions dans une situation de crise. Il nous a dit : « Il va falloir trouver des solutions. »
Il faut savoir que, pour ce qui est des tournées, il y a un vieux serpent de mer qui existe depuis que je suis rentré dans l’orchestre : c’est l’idée d’une « annexe tournées ». Comme nous n’en avons pas, nous sommes dans le flou le plus total pour tout ce qui concerne les conditions des tournées à l’Opéra de Paris.
Couacs Info : Vous parlez des conditions financières ?
Étienne Tavitian : Pas seulement financières, mais aussi d’organisation : le nombre de jours de récupération, la façon dont on décompte les voyages… Je ne suis pas syndicaliste, je ne connais pas tous les détails, mais tout cela n’est pas du tout cadré pour l’orchestre. Quand il est venu s’exprimer devant nous pendant cette période de crise, Alexander Neef a dit : « Il faudra trouver des solutions. » Parmi d’autres idées, il a évoqué : « Pourquoi pas une association ? » Ce n’est peut-être pas le premier à en avoir parlé, je crois que dans les années 1980 il en avait été question, mais le premier à avoir prononcé le mot récemment, c’est Alexander Neef. Et pour quelques musiciens, ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd.
Couacs Info : Ils l’ont pris au mot !
Étienne Tavitian : Ils ont pris la balle au bond, oui.
Couacs Info : Et quand ça s’est finalement concrétisé, quelle a été la réaction d’Alexander Neef ?
Étienne Tavitian : Il soutient le projet. Je peux vous le confirmer puisque nous étions encore dans son bureau avec certains membres du bureau de l’association il y a trois jours encore.
Couacs Info : Mais pourquoi, grand Dieu, soutient-il le projet ? Si j’étais directeur de l’Opéra de Paris (ce qu’à Dieu ne plaise !) et que l’orchestre voulait se monter en association, je leur dirais de s’organiser sous le nom de l’Opéra de Paris, pour capitaliser sur le prestige et la marque de l’institution. C’est une super initiative, mais la marque devrait être « Opéra de Paris ». Pourquoi a-t-il laissé filer cela ?
Étienne Tavitian : C’est une question que vous devriez poser à Alexander Neef lui-même !
Couacs Info : Je n’aime pas demander des interviews aux attaché(e)s de presse. Il faut tout leur expliquer.
Étienne Tavitian : On est dans le domaine de la supputation, mais j’imagine qu’il pense que s’il a un orchestre heureux, il aura moins de soucis. C’est de la spéculation totale, mais il a peut-être aussi une vision à plus long terme sur ce qui se passera après son départ, sachant que la situation politique évolue constamment. Nous avons une présidentielle l’an prochain, on ne sait pas qui sera au ministère de la Culture, à la Présidence ou à Bercy. En tout cas, sa prolongation vient d’être confirmée.
Couacs Info : Sa prolongation vient d’être confirmée, mais il n’est pas éternel, alors que l’Orchestre de l’Opéra l’est, théoriquement…
Comme l’orchestre de l’Opéra est (on l’espère) éternel, cela me surprend de voir créée une nouvelle marque pour à peu près la même entité. C’est d’ailleurs étonnant que personne dans la presse n’ait posé la question. C’est pour cela que je vous interroge (*).
Étienne Tavitian : C’est vrai. Mais il y a des exemples fameux en Europe.
Couacs Info : Si vous me citez les Wiener Philharmoniker et l’Opéra de Vienne, ce sont des orchestres qui gardent la même étiquette. Ils ne travaillent pas sous une autre étiquette que leurs deux « employeurs » principaux, puisque c’est un cas un peu particulier…
Étienne Tavitian : L’Orchestre de l’Opéra d’État de Vienne (Wiener Staatsoper) et les Wiener Philharmoniker, ce n’est pas exactement la même chose, même si ce sont les mêmes musiciens. Je pense qu’ils ont deux salaires 1.
Couacs Info : Vous avez votre salaire à l’Opéra de Paris, tout va bien puisque Bastille ne va pas fermer tout de suite. Pour faire vivre cet orchestre, j’imagine qu’il y a besoin d’argent et que vous allez chercher des mécènes. Tout le monde se bat aujourd’hui pour trouver des sponsors. Vous ouvrez donc un nouveau front : cet argent va encore à Paris, alors que la France entière tire la langue du point de vue des subventions culturelles. De plus, allez-vous être payés en supplément pour ces concerts ? Les musiciens qui vont participer au concert du 6 septembre seront-ils rémunérés de la même façon que s’ils avaient joué sous la casquette de l’Opéra de Paris ?
Étienne Tavitian : À l’Opéra de Paris, ce serait dans le cadre de la saison, donc cela ferait partie du salaire. Là, c’est payé au cachet, comme pour tous les orchestres d’association.
Couacs Info : Êtes-vous payés au même tarif que les musiciens qui jouent chez Colonne ?
Étienne Tavitian : Je ne connais pas les tarifs de l’Orchestre Colonne. J’imagine que nous sommes un petit peu plus chers.
Couacs Info : D’accord. Cela aurait d’ailleurs peut-être été une bonne idée que de ressusciter l’un des trois orchestres symphoniques parisiens historiques, de faire une OPA dessus et de reprendre la tradition Colonne par exemple, même dans sa fonction plus populaire…
Autre chose : le répertoire. Même s’il y a une visée commerciale pour remplir la salle pour ce premier concert, avez-vous une idée du répertoire vers lequel vous allez pencher par la suite ?
Étienne Tavitian : Nous serons obligés de nous concerter avec l’Opéra. Semyon Bychkov, qui vient d’être nommé, est un chef très apprécié et qui apprécie beaucoup l’Orchestre de l’Opéra. Son projet artistique inclut déjà de nombreux concerts symphoniques, liés notamment à la fermeture de Garnier. Il considère que le symphonique est ce qui permet à un orchestre de vraiment travailler. On acquiert des qualités très spécifiques au contact des chanteurs, différentes de celles de l’Orchestre de Paris ou des orchestres de la Radio, mais le véritable travail de fond se fait en symphonique.
Couacs Info : On a donc un chef qui arrive avec à l’évidence la volonté de faire plus de symphonique, ce qui pourrait faire doublon avec votre initiative.
Étienne Tavitian : C’est vrai. À notre décharge, le projet d’association a vu le jour avant la nomination de Semyon Bychkov. On aurait pu se dire que ce n’était plus très utile avec son arrivée, dont nous sommes au courant depuis quelques mois. Mais nous avons senti un désir des musiciens de faire d’autres choses, pas seulement du symphonique. L’objectif est de faire un ou deux concerts symphoniques par an avec l’association, mais il y aura aussi de la musique de chambre et, à terme, des concerts en formation plus réduite comme des orchestres de chambre.
Couacs Info : Au niveau des salles, quand l’Opéra de Paris sera fermé, pensez-vous vous faire héberger dans une salle parisienne, comme la Philharmonie de Paris, par exemple ?
Étienne Tavitian : Non, pas pour l’association. La Philharmonie a été claire : ils accueillent l’Opéra de Paris deux fois par an et n’ont pas envie de faire plus, d’après ce que j’ai cru comprendre. Notre but n’est d’ailleurs pas de toujours jouer à Paris, ce qui peut paraître étrange puisque notre concert inaugural a lieu à Garnier, dans notre propre maison. Mais nous tenions à montrer d’où nous venons pour ce concert inaugural et marquer les esprits avec un événement imposant. D’où le choix d’un répertoire « grand public », comme la Première Symphonie de Mahler.
Couacs Info : D’autant que je crois que ça ne s’était pas très bien passé avec Harding la dernière fois, n’est-ce pas ? 2
Étienne Tavitian : Je n’y étais pas. Quand nous lui avons proposé ce concert, il s’est montré très enthousiaste à l’idée de diriger les musiciens de l’Opéra. Soit nous avons changé, soit il a changé, soit un peu des deux !
Couacs Info : Comptez-vous uniquement travailler avec des chefs invités, ou pourriez-vous imaginer un chef de référence ?
Étienne Tavitian : Nous voulons travailler avec des chefs invités, ce qui ne nous empêchera pas de réinviter un chef que nous aurions particulièrement apprécié, et vice-versa.
Couacs Info : Y a-t-il des musiciens supplémentaires dans cet orchestre pour combler d’éventuels besoins ?
Étienne Tavitian : Il y a des supplémentaires quand nous en avons besoin. Pour ce concert, nous sommes quatre-vingt-neuf et il doit y avoir neuf ou dix musiciens supplémentaires. Ce ne sont pas des gens de l’Opéra. Une personne titulaire à l’Opéra peut adhérer à l’association si elle le souhaite, et peut choisir de faire ou non le concert, il n’y a aucune obligation. C’est du volontariat total. Un musicien de l’Opéra adhère s’il souhaite participer, sinon c’est que ça ne l’intéresse pas. Les musiciens supplémentaires viennent donc de l’extérieur, et pour ce concert, nous avons dû rappeler deux ou trois jeunes retraités.
Couacs Info : Dernière question : est-ce qu’on peut avoir en scoop le programme du deuxième concert ?
Étienne Tavitian : J’aurais bien aimé, mais je n’ai pas le programme. Nous avons une petite idée de la date et du lieu, mais c’est encore trop flou. Ce ne sera pas à l’Opéra de Paris. Pour être tout à fait franc, je peux vous donner un scoop : ce ne sera même pas en France !
Après vérification, les musiciens de l’Orchestre de l’Opéra d’État de Vienne (Wiener Staatsoper) et ceux du Philharmonique de Vienne (Wiener Philharmoniker) sont les mêmes personnes. Leur rémunération se fait bien en deux parties distinctes, car ils travaillent pour deux entités juridiques et financières différentes :*
— Un salaire fixe (Opéra d’État de Vienne) : leur emploi principal est à l’Opéra d’État de Vienne. Ils sont employés par l’État autrichien sous contrat permanent, ce qui leur garantit un salaire mensuel stable (versé 14 fois par an, avec un treizième et un quatorzième mois) ainsi qu’une protection sociale et une retraite.
— Des revenus variables additionnels (Philharmonique de Vienne) : lorsqu’ils se produisent en tant que Philharmonique de Vienne (en concert, en tournée ou pour des enregistrements), ils fonctionnent sous le statut d’une association privée et autonome. Le Philharmonique ne verse pas de salaire fixe : les musiciens touchent des cachets et des dividendes issus des revenus générés par les concerts, les droits de diffusion et les enregistrements.
Pour faire partie de l’association privée du Philharmonique et toucher ces revenus supplémentaires, un musicien doit d’abord réussir le concours de l’Opéra d’État de Vienne et y jouer pendant au moins trois ans. La rémunération est donc bel et bien double.
Venu diriger une production de Così fan tutte à l’Opéra de Paris il y a environ vingt-cinq ans, le chef britannique avait jeté l’éponge après seulement un service et demi de répétition en raison de fortes tensions avec l’orchestre.




