Paul Kletzki ? Oui mais : le compositeur !
Un disque récent consacré à ses quatuors à cordes contribue à la redécouverte des œuvres de Paul Kletzki .
Paul Kletzki est principalement passé à la postérité comme l’un des chefs d’orchestre majeurs du XXe siècle. Sa carrière l’a mené à diriger les plus grandes formations mondiales : le Philharmonique de Berlin (dès l’âge de 23 ans), l’Orchestre de la Suisse Romande, le Philharmonia de Londres, la Philharmonie tchèque, à Paris le National et la Société des Concerts du Conservatoire ou encore l’Orchestre Symphonique de Dallas. Il nous a laissé un legs discographique magnifique. Comme accompagnateur, il a été le partenaire de disques de Pollini ou Samson François demeurés légendaires. Les services de streaming regorgent de tréso ders à découvrir ou redécouvrir. Je me souviens que le producteur Michel Bernstein m’a souvent dit que son rêve d’éditeur aurait été d’enregistrer Pelléas et Mélisande sous la direction de Kletzki !

Ce qu’on sait moins, c’est que Paul Kletzki fut aussi un compositeur prolifique, avant que les circonstances historiques et sa réussite au pupitre ne mettent un terme à cette activité. Son catalogue comprend des symphonies, des concertos et de la musique de chambre, œuvres longtemps restées dans l’ombre de sa renommée de chef.
Le nazisme a en effet provoqué une cassure dans la vie de Kletzki, comme dans celles de tant d’artistes juifs d’Europe centrale. Au début des années 1930, Paul Kletzki était pourtant une étoile montante de la scène berlinoise. Protégé par Furtwängler, il figurait parmi les plus jeunes chefs invités à diriger le Philharmonique de Berlin. Mais dès l’accession d’Hitler au pouvoir, les lois raciales lui interdirent toute apparition publique en Allemagne en raison de ses origines juives. S’ensuivit une période d’errance et d’exil difficile qui le mena d’abord en Italie, où il enseigna à Milan, puis brièvement en Union soviétique, avant qu’il ne trouve refuge en Suisse en 1938, juste avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.
Tragiquement, ses parents et sa sœur ne purent quitter la Pologne à temps et furent assassinés durant la Shoah. Ce drame personnel marqua le musicien d’un sentiment de culpabilité qui imprégna ses dernières partitions en tant que compositeur. Après avoir composé sa Troisième Symphonie, sous-titrée « In Memoriam » en hommage aux victimes du nazisme et à ses proches disparus, ainsi que l’ébauche de son quatrième quatuor à cordes, Kletzki cessa brusquement d’écrire de la musique. Il expliqua plus tard que l’horreur de la guerre et la destruction de son monde intérieur lui avaient fait perdre l’envie de chanter dans un monde capable de telles atrocités. Durant son exil, une grande partie de ses manuscrits et de ses partitions éditées fut détruite lors des bombardements ou confisquée sous l’étiquette d’« art dégénéré ». Après 1945, bien qu’il ait mené une carrière internationale prestigieuse au pupitre des plus grandes phalanges mondiales, Kletzki refusa systématiquement de diriger ou de promouvoir ses propres compositions. Il prit la nationalité suisse en 1947.
Le label polonais Prelude Classics, dans sa collection « Hidden Voices », publie la première mondiale de l’intégrale des quatuors à cordes de Paul Kletzki. De ses quatre quatuors couvrant une période allant de 1923 à 1942, deux sont enregistrés ici pour la première fois. L’ensemble illustre une esthétique qui évolue en seulement quelques années, du post-romantisme à quelques frottements plus audacieux. Le Premier Quatuor (1923) est une œuvre de jeunesse. Le Deuxième (1925) regarde un peu vers Richard Strauss. Le Troisième Quatuor est une œuvre assez vaste et le Quatrième (1942), laissé à l’état d’ébauche par le compositeur au moment où il décida d’abandonner la composition, a été ici complété par Adam Manijak.
Le Bacewicz String Quartet (Ludwika Maja Tomaszewska et Hanna Drzewiecka-Borucka, violons, Róża Wilczak, alto, Małgorzata Smyczyńska-Szulc, violoncelle) est un ensemble féminin qui se consacre notamment à la redécouverte du patrimoine musical polonais. Ses membres soulignent que dix ans de travail et de recherches ont précédé cette réalisation en effet remarquable. Le label Prelude est quant à lui un label de musicien, dirigé par Michał Bryła, un altiste, curieux musicalement mais aussi très attaché aux cimes de la haute résolution. Tout pour plaire, donc !
Le livret n’est pas sur les plateformes numériques, hélas, mais je vous le propose derrière ce lien : il m’a été communiqué par le label). https://drive.google.com/file/d/1YKhW36oJF4Kn0WNY6ZgOMXjNPry5WZx4/view?usp=sharing
Paul Kletzki en tant que compositeur a suscité récemment un regain d’intérêt. La plupart de ces projets s’inscrivent dans une démarche de réparation historique. Paul Kletzki a cessé de composer en 1942, traumatisé par la destruction de l’Europe et la perte de ses proches. Il a ensuite refusé de diriger ses propres œuvres.
Quelques disques récents visent à rappeler que sa voix créatrice n’est pas négligeable. En voici une courte sélection. La plupart de ces disques sont disponibles en streaming ou en téléchargement quand bien même le rangement malheureux des bases de données provoque souvent sur les services un beau capharnaüm sur son nom, au détriment de son volet “compositeur”.
La Symphonie n°3 « In Memoriam » (chez BIS) est une œuvre écrite en hommage aux victimes de la guerre, couplée avec le Concertino pour flûte sous la direction de Thomas Dausgaard.
La Symphonie n°2 en sol mineur (Musiques Suisses) est interprétée par l’Orchestre Symphonique de la Radio Polonaise. Le même label a aussi publié une version de la Symphonie n°3 par Thomas Rösner qui ne semble pas disponible
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Le Concerto pour piano op. 22 (Naxos) a été défendu en 2010 par Joseph Banowetz, qu’on avait perdu de vue, couplé avec les Trois Préludes pour piano, op. 4.
On trouve également quelques uns de ses Lieder chez Guild
Piano Chamber Music (Dux / Manufaktura) regroupe des pièces pour violon et piano et pour piano seul.
Discographie de Paul Kletzki. en tant que chef d’orchestre : https://www.prestomusic.com/classical/conductors/1956/browse?sort=date





