NOUVEAUTES DISCOGRAPHIQUES - #03/21

Vendredi 15 janvier 2021. Une semaine sérieuse avec le quatrième volume de l'intégrale Bach de Benjamin Alard, des Cantates de Bach par Kuijken, un oratorio de Bonaventura Aliotti, Tcherepnine, etc.

La série de disques que harmonia mundi consacre à Benjamin Alard et à son projet d’enregistrer l’intégrale des œuvres pour claviers de Bach est l’une des plus belles initiatives éditoriales françaises en cours. Un répertoire évidemment merveilleux, un feuilletonnage qui toujours donne envie d’écouter la suite, des instruments superbes, un format, même, addictif : trois heures ou plus de musique à chaque fois ! Et un grand interprète dont on voit bien qu’il est totalement étranger à toute pitrerie ou vanité. Tout concourt à notre bonheur, et même un livret passionnant et illustré. Vivent le disques comme ça !

Si vous n’avez pas encore goûté à cette série, vous avez déjà quatre albums en retard, dépêchez vous !

Personnellement je suis très attaché à la manière de faire de SK, et j’ai toujours aimé, même ses défauts ! L’ enregistrement propose deux cantates (BWV 72, 1726) et BWV 156, 1729) que Bach écrivit à Leipzig pour le 3e dimanche après l’Épiphanie, et une cantate (BWV 92, 1725) – destinée au dimanche “septuagésime”, qui survient deux semaines plus tard dans l’année ecclésiastique. Bach composa les trois cantates pour la période de janvier- début février. Un disque de saison, donc, qui poursuit tranquillement le cycle d’enregistrements des Cantates de Bach sous la direction de Sigiswald Kuijken chez Accent.


Toujours chez Accent. Si, comme c’est mon cas, Palerme vous manque et vous fait toujours rêver, je vous invite à découvrir avec un peu de retard cet oratorio sacré de Bonaventura Aliotti qui est paru au printemps dernier par les soins de l’ensemble 3 Les Traversées baroques”, basé en Bourgogne à Paray-le-Monial. Palermitain, Aliotti a connu une fort belle carrière en son temps mais est tombé dans l’oubli. Judith Pacquier qui co-dirige l’ensemble écrit : “Cet oratorio confronte Adam et Ève à la tentation, mais également à leur passion amoureuse, leurs tourments et leurs doutes. On découvre ici l’histoire du péché originel par le prisme des personnages principaux : la dimension humaine - et fragile - des états d’âme d’Adam et d’Ève offrent à cette histoire un nouvel éclairage.” Et il a beaucoup de musique d’une beauté saisissante dans ce Triomphe de la mort sur le péché d'Adam.


Vous regardez le visuel de l’album et vous vous dites : “Tiens v’la un nouveau disque de chez ECM !”. Le genre de la peinture, du Weinberg, Gidon Kremer à la manœuvre…

Et bien pas du tout. C’est un disque du label Accentus qui publie ces derniers temps quantité de très beaux disques (et la semaine prochaine un sacré beau, vous verrez…), mais franchement, qui abuse un peu à singer visuellement son illustre confrère. Cela dit, Gidon Kremer prend une fois encore son instrument pour défendre le compositeur Mieczylaw Weinberg, l’auteur de 22 symphonies, 17 quatuors à cordes, 9 concertos, 7 opéras etc.) : Weinberg est la croisade de Gidon Kremer depuis des années. Ici il nous livre le Concerto pour violon avec Gatti et le Gewandhaus de Leipzig derrière, et la Sonate pour deux violons en duo avec la violoniste Madara Pētersone, qui fait partie de son ensemble Kremerata Baltica. Superbe enregistrement.


Très beau disque de musique de chambre, et qui contribuera à votre cocooning dimanche matin. Sur instruments d’époque, avec trois grands instrumentistes à l’œuvre, parmi lesquels vous devez connaître déjà au moins Erich Höbarth, le premier violon du Quatuor Mosaïques on y retrouve le deuxième Trio de Schubert, mais aussi la fameuse sonate dit “Arpeggione” ici interprétée, ce qui est rare sur l’instrument même pour lequel elle a été composée : “l’arpeggione”, une sorte de violoncelle à 6 cordes, qui se jouait avec un archet et était accordé comme une guitare ! Timbres ravissants du début à la fin, et des artistes d’une délicatesse extreme. Un ravissement.


Je triche car ce n’est pas une nouveauté mais la réédition sous pochette blanche Naxos d’un disque Marco Polo paru il y a 25 ans ! Mais c’est une œuvre importante dans l’histoire de la musique, dont nous avons ici de larges extraits, qui a à voir avec l’histoire de la musique à Paris dans les plus belles années du XXe siècle, et qui n’existe ailleurs que dans une version abrégée également, sous la direction de Viktor Fedotov.

Attention : dans cette famille Tcherepnine, un compositeur peut en cacher un autre. Ici, nous avons bien affaire à Nikolaï (1873-1945), qui fut le père d’Alexandre Tcherepnine (1899-1977), un autre compositeur remarquable, dans une esthétique différente, et qui fait partie de ses français d’adoption qu’on ne joue jamais.

Nikolaï Tcherepnine fut l’élève de Rimski-Korsakov à Saint-Pétersbourg, et s'est fait connaître comme chef d'orchestre, dirigeant la première de son ballet Le Pavillon d'Armide en ouverture de la première saison des "Ballets Russes" de Diaghilev en 1911, à Paris, dans une chorégraphie de Fokin qui marqua aussi les débuts parisiens de Nijinski… C’est assez dire pourquoi cette œuvre est d'une grande importance dans l'histoire du ballet moderne. C ‘est l’histoire d’une tapisserie des Gobelins qui prend vie, dans un pavillon mystérieux et hanté situé dans le parc d'un château français.

Jean Cocteau décrivait l’effey que lui fit l’œuvre comme "plus fort qu'un poème de Heine, qu'une histoire d’Edgar Poë, qu'un rêve : la nostalgie de choses entrevues, fugaces…”. Citation, je le précise, approximativement re-traduite par mes soins de l’anglais, car je n’ai pas trouvé la source originale.

Grand Piano est un label qui appartient à Naxos et qui comme son nom l’indique ne publie que des disques de piano, et pour l’essentiel dans des répertoires peu fréquentés

J’ai évoqué plus haut Alexandre Tcherepnine, le fils de Nikolaï qui fait partie, comme Harsányi ou Martinù, ou Tasman, Mihalovici… de ces artistes qui se sont tous retrouvés à Paris à une certaine époque et qui sont à certains égards des musiciens français dans une partie de leur carrière, et qu’il faudrait, bon sang, jouer en concert !

Tibor Harsányi a fait ses études à Budapest auprès de Zoltán Kodály, et a tôt commencé une carrière de pianiste, chef d'orchestre et compositeur. Il s’est installé définitivement à Paris en 1923, et a fait partie du groupe de l'École de Paris auprès de ses collègues déjà cités. Je vous recommande de prendre au vol cette très utile intégrale que mène le pianiste Giorgio Koukl, et d’aller fureter ensuite parmi les trouvailles du label Grand Piano : plus de 200 titres !

Comme cette semaine je vous ai concocté un bien sérieux programme, de Benjamin Allard à Tibor Harsányi, je nous autorise une petite sucrerie pour terminer, et même, je l’avoue, un “spécial copinage” comme on disait dans Libé autrefois.

Une réussite totale que ce disque d’œuvres de Vladimir Cosma, célèbre pour ses musiques de films, pour mandoline et accordéon qui est un pur bonheur à l’écoute. Deux instrumentistes souverains, des œuvres dont vous reconnaitrez au passage des thèmes célèbres, savamment retravaillés, développés, triturés avec malice et virtuosité. Et une si jolie pochette du grand affichiste Léo Kouper.