Musique française du XXe siècle : le continent englouti

[ Article mis à jour le 2 mai 2021. ] 

C’est l’un des plus grands scandales de la vie culturelle française depuis la fin de la guerre de 39-45 : l’abandon (presque) total par les programmateurs des concerts du service public et subventionné (radio, orchestres, institutions…), pendant 70 ans, d’un patrimoine musical gigantesque dont bien des mélomanes pourraient douter de l’existence même.

La violence de la rupture intervenue en France après la seconde guerre mondiale dans le domaine musical m’a toujours stupéfait, non pas en elle-même car l’époque y était naturellement portée, mais par ses conséquences interminables qui ont conduit à la mise à l’index pure et simple de plusieurs générations de compositeurs français considérables, au mépris ignorant de leurs œuvres représentant aujourd’hui un continent englouti. J’avais développé, adolescent, une passion pour l’histoire de la musique parisienne dans les années 20, sur laquelle j’étais devenu incollable, au point de pouvoir réciter par cœur le calendrier des concerts parisiens entre 1920 et 1922 ! À l’époque des années 1970 et 80 vivaient encore des acteurs à questionner. Dans l’annuaire du téléphone, je cherchais les noms de ces témoins dont certains eurent l’indulgence de me recevoir...

L’un d’entre eux, compositeur, m’a parlé de “son” après-guerre, entretien qui m’a marqué longtemps et souvent guidé dans les actions que j’ai pu conduire à mon modeste niveau en faveur de la musique française ignorée. L’homme, je le dis d’emblée, avait eu une attitude mieux que correcte pendant l’Occupation sans avoir à en subir les atrocités ni à fuir le pays. Il me racontait être tombé en dépression profonde au début des années 50 quand il découvrit un paysage musical dans lequel il lui serait désormais tellement difficile de se faire entendre. Son langage musical était sincère et naturel, le sien depuis toujours, un langage transmis par ses Maîtres, une esthétique à laquelle il avait même librement ré-adhéré quand furent révélées au public parisien tant d’œuvres de la seconde École de Vienne dans les années 20, en particulier aux Concerts Wiener. De l’esthétique post-sérielle des années 50 qui repassait les plats, il avait résolument choisi de ne pas être, quand d’autres y firent un petit tour, puis s’en détachèrent.


L’ostracisme dont souffrent dans leur propre pays tant de compositeurs français ayant vécu et créé au XXe siècle est l’héritage malheureux du fonds de commerce boulézien qui s’imposa dans les années 50. On relira à ce sujet le fameux Requiem pour une avant-garde de Benoît Duteurtre qui en 1991 décrivait superbement le problème esthétique sans s’attarder sur les compositeurs passés à la trappe, notre sujet.

On ne conteste pas une certaine pertinence du tenancier Boulez en son temps, ni son talent, ni son importance au moins historique, ni même la légitime ambition de tout artiste à dominer son époque. Il a mis par la suite des litres d’eau dans le vin de ses goûts et dégoûts, et dirigé à l’orchestre bien des compositeurs qu’il avait précédemment honnis, au point de céder à l’Histoire ses vives et impératives prises de position. Mais c’était sans compter avec ses “fils spirituels” et leurs descendants dégénérés et auto-proclamés. Non seulement leur vision esthétique ne ressemble plus à rien, mais elle maintient au surcroît, par routine, les oukases qui ont frappé les compositeurs que combattait par le mépris Boulez dans sa jeunesse.

Cette cruelle plaisanterie n’a que trop duré. Surtout quand il faut souffrir ce qu’on entend actuellement en matière de “musique contemporaine” : un fourre-tout souvent soupeux, atterrant, confusionniste, dont les plus récents développements font passer le talent au second plan, après les revendications identitaires devenues les lieux communs des “nouveaux.elles” ridicules ; prétextes à fauteuils ou strapontins à conquérir pour mal-doués ou grapilleurs de subventions. Dans un système public devenu pervers par ses méthodes, la première urgence pour un musicien n’est pas d’avoir du talent mais de savoir se débrouiller dans les complexités administratives conduisant aux subsides, ou de s’inscrire dans l’air du temps et ses modes. Les autres, crevez.

Dans les camps de rééducation musicale de Radio France, on nous imposera bientôt les dictées musicales de Aya Akamura. Il est encouragé d’aimer la musique baroque, Eddy de Pretto et l’opéra contemporain, Erroll Garner, Nils Frahms et Frédéric Chopin, la musique de Camille Pépin, et celle de Webern. Bref, tout et n’importe quoi bien mixé. Mais on n’a pas encore daigné mettre à jour les références livresques : il est toujours recommandé de se référer à l’improbable corpus littéraire de Boulez, ou au Dictionnaire de la Musique de cette crapule de Lucien Rebatet, son fervent soutien. On ne remet pas en cause les écrits de sectaires et aveuglés d’un André Hodeir. Voilà un imaginaire intellectuel obligatoire dont nous ne sommes toujours pas saufs, imaginaire institutionnalisé par la République, par son soutien aux créations musicales et administratives de Pierre Boulez ; mais aussi, alors que cela n’avait rien à voir, par sa carrière de chef, qui ne pouvait, bien entendu, se dérouler que sous les auspices du prestigieux label jaune allemand, pour cristalliser l’aura du personnage et en décourager ou faire taire la critique. Imaginaire poursuivi et illustré de manière décadente par ses descendants, au point qu’on en viendrait à se demander si aujourd’hui Boulez ne les répudierait pas avec dédain.

Il semble donc qu’il soit écrit quelque part dans la mémoire institutionnelle qu’il est interdit d’entendre et d’évaluer la musique de centaines de compositeurs du XXe siècle. C’est dans ce formatage mental que s’inscrivent tant de responsables d’orchestres et d’institutions en France, et Radio France. Sans parler de la Philharmonie de Paris. 


Grâce au disque — souvent grâce aux marques étrangères non contaminées par la gangrène intellectuelle hexagonale — ce répertoire disparu, englouti, a été partiellement documenté depuis les années 80. Si l’INA et Radio France faisaient vraiment leur travail, on pourrait en plus bénéficier de la richesse gigantesque de leurs archives, actuellement réservées à des spécialistes ayant la carte Pro et devant se débrouiller dans le grand désordre qui y règne. Du point de vue discographique, il est à portée de phonographe de n’importe quel mélomane sur des labels spécialisés tels que Timpani, Skarbo, Triton, Fy-Solstice, Salamandre, ou non spécialisés tels que CPO, Marco Polo, Naxos, parfois Hyperion et Chandos, Azur Classical, CIAR Classics et de quantité de micro-labels allemands aussi ; et pour la musique d’orgue et religieuse, de beaucoup de labels américains en particulier. Tout cela réalisé souvent avec des interprètes étrangers, parfois l’appui de radios étrangères, dans des conditions financières et matérielles souvent précaires, à l’arrache.

Quand on est un discophile un peu curieux, on sait aujourd’hui qu’il existe bien, au moins, deux cents compositeurs français dont on peut dire à la hache que leur musique va du valable et de l’intéressant au génial. Et des dizaines de milliers d’œuvres plus ou moins merveilleuses à découvrir. Les magazines rendent compte des disques. Mais c’est tout. Comme si tout ce répertoire était condamné à enrichir des centres de documentation pour trois visiteurs.

Nous entretenons pourtant en France à grand frais des institutions permanentes qui ne daignent pas y toucher. Les programmateurs semblent vivre à l’écart de la culture musicale, du disque qui en a été le vecteur le plus curieux et inventif depuis tant d’années, de la musicologie et ses recherches précieuses, uniquement branchés qu’ils sont sur les impresarios internationaux, accrochés aux répertoires standard de leurs vedettes symphoniques et de leurs solistes chèrement payés. Ils font nommer à la tête de leurs institutions des artistes qui ont à cœur, tantôt pour le pire à nous asséner d’incessantes intégrales Mahler ou Beethoven, tantôt pour le meilleur à nous faire découvrir la belle musique des pays lointains dont ils sont souvent originaires. Mais, de musique française du XXe siècle en dehors de quelques noms établis ? Rien.

Amusez-vous à chercher dans le moteur de recherche des concerts de Radio France ou de la Philharmonie de Paris les noms de Florent Schmitt, Guy Ropartz, Alberic Magnard, Jean Rivier mais aussi Charles Kœchlin, Roger-Ducasse, Maurice Emmanuel, Maurice Delage et la majorité des noms puboiés dans notre liste ci-après : au mieux vous y trouverez dix minutes d’un tube rescapé, et le plus souvent, rien. Demandez ce qui a été prévu en 2021 pour célébrer l’anniversaire de la mort d’Henri Tomasi, mises à part ses Fanfares ou son Concerto pour trompette ! Et même Saint-Saëns ! On aurait pu découvrir quelque part en 2021 son œuvre symphonique intégrale, ses nombreux opéras, sa musique de chambre dans un cycle complet ! Rien, ou presque. Il paraît qu’à Radio France on enregistre en ce moment les symphonies. Quelle anticipation, vraiment !

La pandémie, avec ses déficits irrattrapables de toute façon, aurait pu susciter un poil de créativité chez les programmateurs. Puisqu’on allait jouer devant des salles vides pour des caméras ou des micros, on aurait pu chambouler les programmes prévus, pensés pour le remplissage des salles, en misant sur la découverte. On aurait pu ainsi faire œuvre utile en profitant de cette situation pour initier nos orchestres permanents à des répertoires français rares, et faire travailler à des solistes dans la dèche (et en les payant de préférence...) ce qu’on ne joue d’habitude jamais plus au concert.

Mais non : plus que jamais les concerts sur Internet proposent une avalanche de concertos de Rachmaninov et Concertos en sol de Ravel. Œuvres généralement interprétées par Bertrand Chamayou, soit dit en passant, devenu pour quelque raison une grande cause nationale…


Enfin, voilà une question que vous vous poserez peut-être à la lectire de la liste qui suit, que je me suis moi-même constamment posée pendant les trente ans où je commercialisais des disques, en particulier la plupart des labels anglais qui ont eu une politique incroyable d’exploration de leur propre patrimoine musical et parfois de celui des autres :

Est-il possible qu’Albion ait fait naître, disons entre 1880 et 1940, tant de compositeurs au minimum de bonne facture, et nous, en France, si peu ? Statistiquement, c’est vraiment étrange, en comparaison de ce pays, l’Angleterre, dont on moquait jadis le manque de compositeurs, comme la mauvaise cuisine. Les choses ont bien changé. 

Mais alors où sont passés ces compositeurs français disparus ?
Où sont-ils cachés ?
Qui nous les cache ?

Il y a eu il est vrai des progrès dans certains domaines.

Le travail de Musique Nouvelle en Liberté, en son temps a eu une action déterminante sur l’ouverture esthétique actuelle, pour le meilleur et le pire.
Le Palazetto Bru Zane quant à lui permis par ses aides de documenter beaucoup de musique française, mais du XIXe siècle pour l’essentiel, un répertoire plus consensuel, parfois moins ardu.


À ce point, je propose de laisser de côté un instant la passion des débats esthétiques et des à-priori. De donner seulement à entendre la musique qu’on n’entend jamais.

Derrière la liste des noms figurant au bas de cet article il y a des histoires humaines, des parcours de musiciens, des collaborations souvent étonnantes, de grands talents et des destins tragiques.

Je m’étais amusé à constituer de mémoire cette liste de noms dont j’ai eu à connaître peu ou prou la musique, essentiellement au disque ou dans des documents d’archives édités à un moment ou à un autre, mais aussi un peu au concert dans les années 70 et 80, et aux concerts de la radio à l’époque, quand elle faisait encore une part réelle au patrimoine français plus qu’à Benjamin Biolay. J’ai rajouté, ma liste faite, une trentaine de noms dont je ne connaissais pas les créations, pour être honnête, mais qui ont semble-t-il une œuvre conséquente, des parrains prestigieux, et pour certains occupé des postes officiels importants.

À dessein je n’ai pas inclus dans cette liste les gloires (Ravel, Debussy, Satie…) J’ai pourtant laissé des compositeurs tels que Roussel ou Xenakis, dont la présence dans les concerts symphoniques est insignifiante de nos jours, même si leurs noms sont célèbres et toujours cités dans les livres. J’y ai laissé Jehan Alain par préférence personnelle, bien qu’il soit heureusement beaucoup joué, mais parce que aussi, il est mort pour la France et qu’il aurait pu être l’un des plus grands si le temps lui en avait été laissé. J’ai ignoré en revanche un Pierre Henry, dont n’importe quel branleur électro aujourd’hui connaît le seul nom : qu’ils se débrouillent pour en découvrir la musique, ou qu’ils demandent à Jean-Michel Jarre ! 

En ayant intégré la plupart des suggestions de mes lecteurs depuis la parution initiale de l’article, je suis parvenu à une liste de plus de cent quatre-vingt noms , à laquelle il en manque encore j’en suis bien certain, pas mal.

Pouvez-vous imaginer l’océan de musique que cela représente ?
Certainement beaucoup d’organistes-compositeurs sont absents ici, et de compositeurs de musique dite “légère”, un genre disparu avec certaines formations de la radio : comme quoi, les structures influent aussi sur la naissance des œuvres — ou comment un style peut disparaître parce qu’on tue son commanditaire.

Tous les compositeurs listés sont morts.

J’ai inclus les étrangers nationalisés et certains bi-nationaux pour ainsi dire (Enesco, par exemple).

Toutes les esthétiques sont présentes. Toutes les philosophies et les religions. On y trouve des ultra-modernes et de sacrés réactionnaires. Des juifs, des catholiques de droite et de gauche, et des franc-maçons. On y trouve des collabos et des résistants communistes. Plusieurs sont morts pour la France. Pour nos amies militantes il y a quelques trop rares femmes : heureusement, des travaux sont en cours et permettront d’enrichir valablement cette liste. En particulier, le livre à paraître de Pauline Sommelet et Debora Waldman

Les musicologues comme les producteurs discographiques ont déjà fait une bonne partie du travail. Les “éditeurs papier” eux, disposent sur leurs étagères des œuvres encore protégées qui prennent la poussière depuis cinquante, quatre-vingts ans, et qui attendent de pouvoir revivre.

Appelons donc les pouvoirs publics à rappeler que le patrimoine musical du XXe siècle est aussi un patrimoine à considérer, tout comme l’architecture ou la peinture du XXe siècle.

Que la SACEM se rappelle un peu, dans son action culturelle, dans ses aides, que ses sociétaires morts sont aussi des ayants droit à soutenir. Qu’elle ne se contente pas d’arroser les jeunes compositeurs : la bonne musique n’a pas d’âge, un peu de recul ne fait pas de mal non plus. La musique ignorée de ses anciens sociétaires a besoin d’elle et créera des revenus pour aider les nouveaux compositeurs.

Un marché privé de la musique classique est devenu peu à peu interdit au cours des quarante dernières années, par suite de l'accaparement sans partage du domaine du concert par les institutions subventionnées ou para-étatiques et leurs employés qui s’en trouvent fort bien.

Puisque ces institutions de fait l’exclusivité des moyens et des outils, détiennent tous les leviers, qu’elles aspirent de surcroît l’argent des plus lourds mécènes, qu’elles fassent, enfin, leur travail dans le domaine de la musique française du XXe siècle !


Une liste de 180+ compositeurs français injustement négligés

Accédez à la liste en cliquant sur ce lien.


RESSOURCES UTILES :

Le site Musimem est une très belle ressource sur les compositeurs ostracisés, et en particulier mais pas seulement sur les compositeurs de musique sacrée et les organistes.

Le site musicologie.org est également un trésor de ressources pour ses biographies.

Enfin, il est remarquable de constater combien Wikipedia est riche de biographies sur la plupart des compositeurs évoqués dans notre liste et sur les plus rares, quand bien même la catégorisation Compositeurs français du XXe siècle y est incomplète et approximative, contribuant à perpétuer l’ignorance de tant de richesses.

À LIRE :

La maison d’édition SYMETRIE devrait recevoir la Légion d’Honneur pour l’ensemble de son catalogue de publications consacrées à la musique française.

Je me suis récemment replongé dans le livre “Composer sous Vichy” de Yannick Simon paru chez Symetrie. Son sujet est parallèle à celui qui nous occupe dans cet article : il documente de manière passionnante une période dont les aspects les plus odieux ont aussi masqué une vraie richesse qui a pu s’y épanouir, et qui explique un peu la facilité avec laquelle on a pu jeter par la suite l’opprobre indifféremment sur tant de compositeurs, pour beaucoup d’entre eux nullement compromis et qui peut-être n’ont eu comme seul tort que d’avoir vécu à leur époque...