MISÈRE DE LA MUSIQUE CLASSIQUE DANS LE SERVICE PUBLIC DE L'AUDIOVISUEL

Éditorial. Dimanche 6 décembre 2020

Le Grand Echiquier” nouvelle version, “Fauteuils d’orchestre”, “Prodiges”, ”Le Concert de Paris” et bientôt en février comme chaque année “Les Victoires de la Musique classique”... Ces bas-morceaux sur France 2 ou France 3 signent le niveau lamentable atteint à l’égard de la musique classique par la télévision de service public. La radio de service public n'est pas mal non plus. Son naviral-amiral, France Inter, a liquidé son classique. Dans le ghetto qu'on nous concède, France Musique s'emploie à gagner quelques points d'audience en singeant Radio Classique. Quant aux outils de création musicale et de patrimoine confiés à Radio France, ils ont eux aussi oublié leurs missions de service public...

Et j’ajoute, s’agissant des Victoires de la Musique Classique : de mauvaise humeur, la chaîne qui les diffuse, a tordu le bras année après année à ce qui est le principe même de l'événement : une remise de prix après votation, au profit de ce que, selon elle, ce doit être : avant tout une émission télévisée. La remise des prix n’est plus que le prétexte à un genre de Fauteuils d’orchestre de plus. Le comité de pilotage interprofessionnel (dont j'ai eu l'occasion instructive de faire partie) est finalement la chasse gardée de deux ou trois maisons de disques, dont le but est de s'assurer qu'elles placent leurs vedettes non pas dans la compétition, certes insignifiante, mais à l’antenne, dans le programme. Il n’étonne personne que depuis la création de ce truc, c’est toujours un patron de label de disques de musique classique qui le préside, évidemment juge et partie.

Toutes ces émissions sont des caches-misère pusillanimes, dont on ne saurait dire à qui elles s’adressent. En circuit fermé, une poignée d’artistes et trois maisons de disques y ont leur rond de serviette — vous verrez que les Victoires de la Musique Classique en février ne manqueront pas de vous servir toujours les mêmes. Vous voyez à qui je pense ? Ah ? Vous aussi ?

Ces émissions sont ringardes, de quelque point de vue qu’on se place. Qu’on aime, ou qu’on n’aime pas la musique classique. Elles baignent dans une vision bourgeoise et “gnangnan” du classique qui, s’imagine France Télévision, doit plaire à ce qui reste de clients entre deux âges capables d’acheter des CD-compilations dans les supermarchés. A l’évidence elles ne plaisent pas à leurs enfants ou à leurs petits-enfants, sensibles ou pas la musique classique. Pas davantage à ceux qui ne savent pas qu’elle existe. Encore moins aux amateurs, à ceux pour qui le classique est une passion particulière.

La télévision généraliste de service public, hélas…

Le connu, le basique, le populaire : voilà la demande de France Télévision quand elle doit se boucher le nez pour mettre, par obligation, un ersatz de classique à l’antenne.

France 2, chaîne-amiral du service public, manque plus que jamais à sa mission dans le domaine : initier le public par l’exposition régulière, naturelle, du répertoire et des artistes classiques dans un environnement généraliste. 

Je rappelle que la musique classique à la télé, c’était il y a 25 ans pas seulement des Grands Échiquiers, pas toujours aussi réussis que leur souvenir ne les enjolive. Mais aussi des concerts en début de dimanche après-midi. Et Jacques Martin. Et ce brave vieux Charles Imbert. Des artistes assez facilement invités chez Philippe Bouvard ou chez Frédéric Mitterrand. Des interlocuteurs et programmateurs sympathiques et ouverts. C’était plus ou moins bon, mais c’était mieux quand même, car l’important n’était pas même la quantité de classique, mais le fait qu’il soit enchâssé dans des programmes divers. Et ne parlons pas des retransmissions d’opéra en prime-time : vous allez me croire un nostalgique des jeunesses giscardiennes !


La radio généraliste de service public, hélas…

Chez France Inter, on se félicite en ce moment d’audiences record. Elles ont été atteintes après avoir délesté la grille de ses missions généralistes de base, pour construire ce qu’on appelle en radio un “format” plus étroit, plus percutant, qui se revendique de la “pop culture”, ce mot magique qu’ils ont remis en circulation, revu et corrigé. Cette pop-radio allie donc :

- Information à grand renfort de sociologues, à surdose de COVID et d’écologisme bien-pensant ou punitif

- Ricanements obligatoires

- Et tout cela nage dans une playlist qu’ils ont l’air, chez France Inter, de considérer comme leur trésor ; playlist qui est même à son pire les jours de grève ! Une sorte de grande anthologie de la musique commerciale pour jeunes de son invention à nos jours, à quoi on ajoute un militantisme bienveillant à l’égard de certains demi-sels (Bertrand Belin, Dominique A.) à qui Biolay devrait donner ses secrets pour réussir une carrière à pognon.

Derrière ces artistes soutenus, imposés, il y a une économie. Des disques qui se vendent, des droits d’auteurs, des festivals qui vendent des tickets. Des carrières qui se bâtissent. On aimerait savoir au nom de quoi certains y sont à ce point favorisés. Ils y sont matraqués de manière invraisemblable quand ils sortent des disques, mais pas matraqués, c’est dommage, à la manière des fonctionnaires de Monsieur Darmanin : tout France Inter serait vent debout, déjà que. Et tout cela se passe au détriment de tant d’autres répertoires, et d’artistes.

Pour remplacer l’idée fondatrice du service public au service de la diversité de la création et du patrimoine Radio-France a imaginé une sorte de service public “à mission”, en autonomie éditoriale.
On dispose des moyens de production très, très importants affectés par l’Etat, pour répondre à un cahier des charges qu’on estime pourtant dépassé, caduc. En échange, on s’autorise des choix éditoriaux, voire de co-direction artistique, de co-réalisation, avec des partenaires commerciaux comme c’est le cas de manière flagrante avec la promotion donnée à l’antenne de nouveaux albums multi-diffusés avec soirées de lancement pour lesquelles on met à disposition les plus beaux moyens de la maison.

On avait un jour doté la radio de deux orchestres, d’un grand chœur, d’une Maîtrise, de studios, et de différentes antennes. Avec ses moyens symphoniques vieillots, Radio-France organise désormais des séances d’accompagnement pour des rappeurs, des chanteuses féministes aphones ou des chanteuses de jazz populaires, au lieu d’y faire jouer le répertoire de patrimoine. Notez bien que je n’ai rien contre la “variété” à priori, dont je ne veux pas la mort. J’aime beaucoup Patachou. Mais pourquoi semblent-ils embarrassés à ce point par la musique classique, qu’ils font mourir en la sous-exposant ?

Ils sont même heureux et fiers comme Artaban chez Radio-France quand ils parviennent à louer leurs orchestres pour des musiques de films : Mamie fait du business et s’en vante à l’antenne. L’auto-promotion satisfaite y est un sport qui doit contribuer à conforter la politique sociale interne.

Quand un Didier Varrod, actuel responsable du carnage musical à France Inter, se flatte dans le poste de diffuser son barnum décérébré depuis le “prestigieux” ou le “mythique” Studio 104 aujourd’hui défiguré, il parle d’un prestige, d’un mythe de cliché, construit avec des éléments, un Art dont il n’a pas même l’idée de ce qu’il fut ; un prestige bâti sur le talent et l’audace de concerts de grands artistes classiques qui n’y ont plus leur place, qui en ont été chassés, comme le buffet de son orgue Gonzales.

Elle est donc là, cette nouvelle “variété” !

Elle est tellement variée qu’elle a éjecté toute variété, le classique, le jazz, et même les gloires de la chanson française, à l’exception parfois d’un Gainsbourg, qui a pour ces gens la légion d’honneur d’avoir traité de con Guy Béart à la télé. Tellement “culte”, comme ils disent.

Quand on programme de la musique classique sur France Inter, ce n’est même plus pour saluer un Président mort comme c’était le cas des programmes de deuil à l’ORTF. Avec un luxe de précautions, on s’excuse de diffuser de la musique classique quand un invité a la malheureuse idée d’apporter son disque, ou quand il s’agit de servir la soupe à un prodige de l’électro qui trouve chic de dire qu’il aime ça. 

La playlist de France Inter impose ses titres dans des émissions qui n’ont rien à voir, et il faut apparemment au moins la position d’une Laure Adler pour s’autoriser parfois en début d’émission une chanson d’Anne Sylvestre quand elle ne vient pas de mourrir.

Politique de ghetto, mais dégradé

Chez France TV on rétorquera qu’il y a CultureBox : un ghetto, dont la musique classique n’est qu’une partie.

Et bien sûr, mais ce n’est pas la même maison, on vous dira qu’il y a Arte, ou Arte TV sur le web, encore plus confidentiel, qui n’est pas une chaîne généraliste grand public, et ne peut pas faire le travail d’initiation. Arte où il faudrait aussi se préoccuper de la sur-représentation constante de certains artistes, souvent les mêmes vedettes qu’aux émissions “classiques” de France Télévision.

Chez Radio France on vous dira qu’il y a France Musique. Mais là encore, quels que soient les efforts de France Musique pour ressembler à Radio Classique, rien ne remplace la musique classique dans un contexte généraliste. On y perd des deux côtés. Ce n’est pas parce qu’on avait France Musique, jadis, qu’on ne passait pas de musique classique sur France Inter : on en passait beaucoup. Une heure chaque jour au minimum, en plein après-midi. Une heure le soir les samedis et dimanche. Sans compter les interviews de Chancel, et tous les créneaux d’information.

Chez France Musique, on se réjouit aussi d’audiences, paraît-il, excellentes. Résultats en trompe l’œil, puisque la compétition hertzienne n’est pas égale avec Radio Classique qui a moins d’émetteurs, mais je ne milite pas pour leur en donner davantage.

Marc Voinchet, patron de France Musique, un non-spécialiste en musique classique, (ouf !) a une qualité : il fait de la radio, du programme de radio. Les résultats d’audience sont à porter à son savoir-faire. Mais c’est au détriment de la culture musicale et de la spécialité. J’ai connu un patron de maison de champagne qui fit exploser les ventes en baissant ses prix, et saborda sa marque. On saurait bien davantage gré à Marc Voinchet d’avoir de bons résultats sans baisser le niveau. Et sans augmenter par ailleurs la compression… mais c’est un autre sujet.

La vision des gens qui veulent toujours élargir les audiences du classique sans en respecter l’écologie détruit immanquablement ce qu’on leur confie.


Disparition du soutien à la radio création et à la documentation patrimoniale

Les orchestres et chœurs de radio ont été créés à l’origine, et dans le monde entier, pour consacrer une partie non négligeable de leurs activités à enregistrer en studio des programmes musicaux destinés principalement à l’antenne, voire à la documentation discographique de la musique nouvelle, ou du patrimoine national. 

En France, cela a disparu depuis que les cycles d’abonnements aux concerts publics des orchestres de radio se sont montés la tête et sont venus détruire la mission sacrée en faveur du répertoire. Les deux orchestres de la Radio n’ont plus la singularité qui avait justifié leur réforme. Ils singent et dupliquent les autres institutions de la capitale en faisant la course au répertoire le plus banal, quand ils ne se dupliquent pas entre eux.

On ne se rappelle plus qu’il y avait par le passé à l’ORTF le Quatuor à cordes de l’ORTF, qui quotidiennement travaillait des œuvres nouvelles diffusées à l’antenne. Pareillement, il y avait des émissions publiques qui programmaient toutes sortes de répertoires hors des sentiers battus. L’Orchestre de chambre de l’ORTF, disparu à la création du Nouvel Orchestre Philharmonique, proposait quant à lui des programmes passionnants et originaux le mardi soir comportant beaucoup de musique française.

La pandémie pourrait avoir rappelé la mission “studio” de la musique à la radio. C’est vrai : on a donné des concerts devant des salles vides comme on le faisait dans les années 50 à 70, pour les micros. Mais avec des œuvres bien connues au programme, pour faire de l’audience, pense-t-on. Pas pour explorer ou rejouer le répertoire français.

Or, en musique classique, quand on veut faire à peine un peu plus d’audience, ou plus de succès, on détruit d’abord les pans les plus fragiles de l’édifice. Une radio plus exigeante coûte à peine plus cher à produire et rapporte à peine moins d’auditeurs. Demandez lui 10% d’auditeurs en plus et vous détruirez sa mission. Compte tenu de l’intérêt de ce différentiel, sinon d’être uniquement, crassement, démagogique, quel est l’intérêt de s’acharner à la trucider ?


Disparition du soutien du service public à l’édition phonographique classique

La politique discographique de Radio-France est d’une incroyable pauvreté depuis des années, elle est inexistante depuis la disparition de la collection Musifrance/Erato, qui était toutefois critiquable par son exclusivité. Le soutien au développement discographique du patrimoine français est à l’arrêt. La politique de coproduction du service public de radiodiffusion avec les labels discographiques est réduite à presque rien. 

Mais les amateurs de musique classique constatent chaque jour, sur l’antenne même de France Musique, dans les émissions d’actualité discographique, ce qu’ils doivent aux stations de radio et aux formations symphoniques des services publics britanniques ou allemands, sans compter l’Europe du Nord. Que ce soit dans les répertoires français tenus ici sous le boisseau, ou toutes sortes de répertoires nationaux majeurs que le disque a fait connaître depuis 40 ans.

Dans ces pays, même si la situation s’est dégradée, les forces musicales gérées par les radios aident puissamment les éditeurs discographiques, sans exclusive, sur des projets audacieux. Ami discophile, remarque bien, parmi les nouveautés novatrices à gros effectifs que tu écoutes, comme les radios allemandes ou anglaises sont présentes, et comme on y voit si peu les formations ou le logo de Radio France, et jamais dans des répertoires de patrimoine.


Cet état des lieux dressé, tout ne va pas si mal à Radio-France… pour l’institution elle-même. Tous les salariés permanents y seront payés, quoi qu'il arrive. Supprimer l’un des orchestres ? C’est toujours vu comme un tabou, et une provocation. Faisons au moins crédit au nouveau chef du National, Cristian Macelaru, de tenir ses promesses de musique française hors-standards : il déclare le vouloir. Au Philharmonique, avec Mikko Frank qui a bien des qualités aussi, les planètes pourraient s’aligner pour une fois. Prions. 

Mais les producteurs d’émissions ou les invités sont payés une misère.
Mais les artistes indépendants jouent pour rien ou presque rien à l’antenne.
Mais les concerts achetés à des producteurs privés sont payés de manière indécente.
Mais tant de formations françaises sont si rares à l’antenne.
Mais tant d’artistes ont leur rond de serviette au micro et sont invités et ré-invités sans cesse. Certains d’entre eux, qui n’avaient rien à raconter la première fois, n’en ont pas plus à dire à la vingtième !
Mais les journées spéciales et les partenariats avec les maisons de disques posent des problèmes de déontologie certains.
Mais les archives radiophoniques de demain se fabriquent aujourd’hui — et à l’aune des choix réalisés, on n’est pas bien sûr de ce qu’il y aura d’intéressant à rediffuser dans Les Trésors de France Musique dans 50 ans.

Ainsi va le train-train du service public.

Il semble qu’il soit, lui aussi, “résilient” ! 


Réécoutez le concert inaugural de la Maison de la Radio, sous la direction de Charles Munch, le 20 décembre 1963 dans le Grand auditorium (Studio 104) :