Avec sa “ Maison de la Radio et de la Musique" la Présidente de Radio France Sybile Veil pond un œuf et son protégé, le génial Didier Varrod, le couve.

Mercredi 16 juin, le gratin de Radio-France, ses amis et ses obligés banquetaient agréablement sur les rives de la Seine pour saluer le re-baptême de la Maison de la Radio, devenue Maison de la Radio “ET de la Musique”. Radio-France organisait pour l’occasion un concert de vedettes du hit-parade dont Youssoupha, Hervé et Jean-Louis Aubert ; et pour le classique quelques musiciens qui ont leur rond de serviette à France Musique. L’Orchestre National de France aussi était à l’affiche, mais en trompe-l’œil : n’allez pas penser qu’il allait jouer une symphonie de Jean Rivier sous la tente dressée pour l’occasion et devant des milliers de jeunes en joie, car on avait, en fait, seulement ouvert au public la répétition de l’un de ses concerts.


Passons vite sur le ridicule qu’il y a à réinaugurer, près de 60 ans après le Général de Gaulle, et avec quels mots, la Maison de la Radio : on est entretemps passé, que voulez-vous, de l’homme du 18 Juin, de Charles Munch dirigeant Darius Milhaud à cette vieille chose de Jean-Louis Aubert, à Hervé et à Lulu Van Trapp sans oublier l’indispensable Jean-Michel Jarre, qui a récemment fait danser Notre-Dame de Paris ; des talents décidés, pilonnés, que dis-je, assommés en multi-diffusion sur les ondes de Radio France par un Didier Varrod, “Directeur musical des antennes du groupe” qui semble avoir la confiance infinie de sa patronne Sibyle Veil au point de lui emprunter ses chemisiers : jugez-en sur la photo :

Observons comment depuis deux ans la montée d’influence de Varrod déteint aussi sur la couleur et la communication de ce qu’est la musique à Radio-France. On nous bastonne des tubes préfabriqués de Benjamin Biolay ou Clara Luciani des journées entières. On n’attend pas de savoir si leur nouvel album est bon ou mauvais : Varrod et les programmateurs les ont choisis, c’est forcément bien. Tout est fait pour le bonheur musical des jeunes urbains des classes moyennes.

Voilà bien le contraire d’une mission de service public vue comme, au contraire, l’ouverture vers la découverte des genres, des styles, des goûts, quand bien même c’est plus difficile à présenter et à formater à l’antenne.

Quand on regarde la dérive musicale invraisemblable de France Inter, radio dite “généraliste”, on constate qu’aujourd’hui elle est bien moins généraliste musicalement que ne l’étaient les radios périphériques elles-mêmes, 100% commerciales et qui vivaient sans redevance dans les années 70 et 60. Il y avait davantage de “variété dans la variété” à l’époque, de musique classique en mode initiation sur RTL quand se succédaient au micro, excusez du peu, Pierre Hiégel, Pierre Petit, plus tard Alain Duault. Quand chaque dimanche il y avait retransmission d’un concert entier de l’Orchestre du Grand Duché avec les meilleurs solistes. Il n’y a rien de comparable aujourd’hui sur France Inter, seulement deux chroniques le matin le week-end et l’émission de Zygel, placée au pire moment de la grille.

Un concert public tel que celui du 16 juin avec des artistes de variétés n’a pas besoin des moyens de production de Radio-France et du service public.

Comparez l’affiche du prochain concert organisé par France Inter à l’Olympia le jour de la Fête de la Musique :

avec celle du concert de RFM le 26 juin :

Une artiste en commun, l’inévitable Luciani, des vedettes plus populaires chez RFM, davantage bobos chez France Inter… dans le fond, la même démarche de show biz, habituelle et pas condamnable d’ailleurs car il n’y a pas de honte — mais une grosse différence : RFM est une radio privée qui travaille avec son argent quand Radio-France organise ses festivités avec l’argent public de la redevance, augmenté du sponsorship du Crédit Mutuel : on sait au moins pour quoi on paie des frais de tenue de compte dans cette banque ! Et alors que Radio France coupe plus que jamais les crédits consacrés à ses missions fondamentales.

On a jugé bon, jadis, de confier à Radio France la gestion de moyens de production qui dépassent largement ses salles de concerts parisiennes et leur public. Comme je l’ai déjà dit, c’est parce que ces moyens en direction de la musique classique spécifiquement sont particulièrement importants (deux orchestres, un chœur symphonique, une Maîtrise, des studios, des personnels qualifiés…) qu’ils comportent des missions de création mais aussi des missions de patrimoine et de découverte. Ils sont donc dévoyés quand constamment on réserve des services d’orchestre pour accompagner des chanteurs et chanteuses sans voix qui se parent des plumes du symphonique, alors que le travail sur le répertoire n’est pas réalisé par Radio France comme il ne l’est pas davantage sur la documentation discographique. À cet égard, la comparaison de Radio France avec des Radios telles que la SWR ou la WDR est accablante.


On se sera donc beaucoup auto-congratulé sur les réseaux sociaux et à l’antenne des radios du groupe à l’occasion de ce pitoyable événement. Car l’autosatisfaction fait désormais partie de la signature (comme ils disent) du service public : “ On est bon, on est beau, ce que tu fais ma chérie c’est épatant”, à quoi le collègue répond sur Twitter avec des petits cœurs : “Mais toi aussi tu n’es pas mal. J’ai hâte de te retrouver ce soir à l’antenne”.  Tant d’amour et de confraternité rend optimiste sur le genre humain. On est à 100 000 lieues, il est vrai, du mauvais esprit clivant qui règne chez COUACS…

La taulière Sibyle Veil et son boy Didier Varrod donnent le ton. Quant à France Musique, on voit son directeur, son sous-directeur et leurs employés payer de leur personne sur les réseaux, se citer les uns les autres, s’envoyer des mots d’amour et d’admiration. Ils doivent se méfier des Community Managers qui écrivent n’importe quoi — et ils n’ont pas tort : eux le font tellement mieux.

La photo-souvenir présentée plus haut vaut manifeste. Jean-Michel Jarre, Didier Varrod et Veil à gauche, et à droite la Ministre, avec, planqué derrière elle, l’alibi, l'invisible, le transparent Michel Orier, un homme qui fut surtout passionné il y a longtemps par le jazz, qui a dû apprendre l’essentiel de son classique depuis qu’il a été en poste au Ministère puis à la Radio comme “Directeur de la musique et de la création culturelle”, mais qui est pourtant sur le papier l'homme le mieux doté par les fonds publics pour faire de la musique classique dans ce pays. Par contraste, on a connu un service public de la Radio où les dirigeants étaient musiciens eux-mêmes, parfois Grands Prix de Rome, poètes, auteurs.

À la place de quoi on a aujourd’hui des apparatchiks qui ont découvert, bien des années après NRJ ou Skyrock, les mérites du formatage radiophonique qui consiste à limiter la variété des genres, travailler sur des playlists qui s’imposent aux producteurs quel que soit le thème de leur émission, pour obtenir une “couleur” d’antenne plus propice au succès d’audience facile.

La fête ne devait pas être assez bonne pour tout le monde : le lendemain de la nouba, France Culture et France Inter étaient en grève :

On entendra moins parler sur toutes les antennes de Radio-France des problèmes soulevés par cette grève que du concert France Inter du 21 juin, dont la promotion envahit toutes les stations du service public : cantine obligatoire sinon t’es pas cool.

MAJ : un nouveau préavis de grève, cette fois illimitée, a été déposé :