SOUVENIRS : Madeleine, Henri, Raphaël

Madeleine Milhaud, la femme de Darius Milhaud, nous a quitté à près de 106 ans, en 2008.

Son grand ami le compositeur Henri Sauguet était un homme espiègle, délicieux, l'un de ces très bons compositeurs français jamais plus programmé par les responsables de nos institutions, si ce n’est pour son “tube”, Les Forains. Henri Sauguet a été toute sa vie très lié au couple Milhaud.

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Darius Milhaud avait invité Henri à monter à Paris pour la première fois dans les années 20. Le tout jeune bordelais vendait alors l’Action Française à la sortie des églises, ce qui est arrivé avant-guerre à des gens qui, comme lui, ont très honorablement tourné par la suite.

Henri avait raconté à ses parents des sornettes pour qu’ils le laissent monter à Paris : qu'il accompagnerait l'équipe de football locale. Mais dans les faits, il plongea immédiatement et jusqu’au cou dans une vie musicale parisienne endiablée. Il assista en particulier à la fameuse création du Pierrot Lunaire en français, Salle Gaveau, aux Concerts Wiener, par Maria Freund sous la direction de Milhaud. Plus question de Bordeaux et de la province pour lui !

Maria Freund chanta Pierrot Lunaire ce soir là dans une adaptation des textes bidouillée au dernier moment par ses propres soins, car la traduction en français depuis l’allemand, commandée à Jacques Benoist-Méchin (!) était n’y faite, ni à faire. Le poème original utilisé par Arnold était l’oeuvre en français d’un belge, Ernest Guiraud, traduit en allemand. Donc, traduction en Français d’un livret en allemand qui lui même était traduit du belge. De toutes façons ce fut un beau scandale. On s’est battu ce soir-là dans le hall de la Salle Gaveau. Heureux temps… cela n’est plus arrivé depuis !


La vie de Madeleine a été extrêmement difficile, quoiqu'elle ait été malgré sa petite taille une forte femme, avec ce mari malade, paralysé en fauteuil, la période de la guerre et de l'occupation qui les a vu fuir en raison des lois raciales pour les USA, loin de l'Europe, déracinés, et y survivre dans des conditions bien précaires au début. Pendant leur absence de France leur appartement du 10 Boulevard de Clichy fut parait-il pillé par le ou la concierge, qui était encore en poste à leur retour... Ambiance.

Madeleine vécut là jusqu'à sa mort. Une plaque commémorative est fixée sur l'immeuble, et comme en ce temps-là l’administration de Madame Hidalgo n’était pas encore en charge, cette plaque est correctement rédigée quoique, il est bien injuste que Madeleine n’y figure pas : derrière chaque grand homme dit-on, se cache… enfin vous connaissez la suite.


Bien des années après la guerre, et après la disparition de Darius Milhaud, Madeleine resta l'une des plus proches amies d’Henri Sauguet, et vice et versa. Ils habitaient le même quartier, lui 36 rue La Bruyère, elle Boulevard de Clichy. Sauguet et Madeleine continuèrent à se visiter et à se parler chaque jour.


Raphaël Cluzel a vécu avec Henri Sauguet toutes les dernières années de la vie du compositeur, après la mort de du scénographe et décorateur de théâtre Jacques Dupont avec lequel Sauguet etait en couple et avec lequel il est enterré au cimetière de Montmatre. Sauguet adopta officiellement Raphaël.

Raphaël était scénariste, dialoguiste, et un poète remarquable.

Un homme d'une délicatesse, d'une douceur, d'une tendresse comme on en connait peu. Raphaël était je crois terriblement angoissé d'un futur sans Henri, déjà très âgé. Je me souviens, mais cela n'a rien à voir, d'une pâtisserie à l'angle de la rue La Bruyère, qui faisait des gâteaux basques exquis. Et d'avoir un peu trop souvent retrouvé Raphaël au bar, en face, lorsque je venais les visiter.

À la mort de Sauguet, Raphaël s’est employé a préparer la pérennité et le rayonnement de son œuvre, et a mis au point le catalogue.

Contraint de quitter pour une affaire de bail l'appartement de location qu’ils habitaient, Raphaël a d'abord déménagé en un endroit qui lui ressemblait bien peu, un rez-de-chaussée dans le XVIème à Passy, ou je l’ai visité, et où il semblait terriblement malheureux. Puis il est revenu dans son cher quartier de Pigalle et du boulevard de Clichy. Lui aussi continuait de visiter, de déjeuner ou de parler chaque jour à Madeleine.

Pendant des années aussi, Pierre Bergé faisait dire une messe en memoire de son ami Henri Sauguet, à laquelle il assistait. Ce sont des fidélités d'un autre temps.


Madeleine Milhaud avait un humour froid avec ses amis, une forme de sécheresse sur laquelle on pouvait se méprendre.

On a appelé un jour de 1996 Madeleine pour l'informer de la mort soudaine de Raphaël Cluzel.

Comme elle ne réagissait pas et qu'il se faisait un grand silence au bout de la ligne, la personne qui l'appelait ramait pas mal pour nourrir la conversation :

- “ Oh je sais que cela doit vous faire beaucoup de peine, vous étiez tellement liés” ...

- [Pas de réaction]

- “ Je dois vous dire, Madeleine, qu’on s'interroge sur les circonstances de sa mort.

- [Pas de réaction]

- “ Et puis, il semblerait que certaines affaires aient disparu… son bel appareil photo ”...

- [Pas de réaction]

Soudain Madeleine a semblé retrouver sa voix, et ses esprits.

Elle a laché, d'un ton un peu sec :

- “ Ecoutez ma chère, si il a été sujet à une crise cardiaque dans les bras d'un garçon qui lui a ensuite volé son appareil photo, ce n'est pas bien grave.

Ce serait même formidable pour lui, quand on y pense !

Merci beaucoup de m'avoir informée.

Au revoir ma Chère.”

Et elle a raccroché.


Quelques disques consacrés à la musique d’Henri Sauguet

Les Mémoires d'Henri Sauguet (Editions Seguier)

Un disque consacré à la musique pour piano de Milhaud, par Alexandre Tharaud, avec Madeleine en récitante

Un enregistrement de Darius et Madeleine

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