MUSIQUE EN IMAGES (V)

Samedi 12 décembre 2020

Chaque samedi, une sélection de concerts à voir ou revoir en vidéo, des documentaires sur la musique classique et même parfois en dehors de la musique classique, ça dépend...


Depuis quelques mois Wigmore Hall, qui est à Londres l’équivalent de notre Salle Gaveau à Paris en un peu moins moins grand, a développé une très bonne politique de vidéos “live” et en “replay”, disponibles au visionnage sur son site et sur Youtube. Ces concerts sont gratuits mais une donation est vivement recommandée, en plus des sponsors qui aident.

Ces concerts sont particulièrement bienvenus car ils permettent d’entendre certains artistes qu’on entend peu en France ou auxquels les médias français accordent peu de place. Compte tenu du différentiel d’évolution ou de démarrage des carrières des deux côtés de la Manche, cela permet aussi d’entendre en concert “brut” des artistes qui ne vont peut-être pas tarder à arriver chez nous.

Je ne suis pas vraiment fou des captations proposées, techniquement. Ni de la qualité des prises de son, ni de la qualité des prises de vue. Il faut dire que Wigmore n’est certainement pas le lieu le plus pratique, mais il y a sans doute aussi un problème de moyens à mettre en œuvre. C’est pourquoi il faut les soutenir, et apporter votre obole. Vous pouvez même leur réserver une place dans votre testament si vous êtes riche, plutôt que laisser vos enfants dilapider bêtement le travail de toute une vie en s’achetant des montres de luxe et en écoutant du rap ! En échange, vous aurez la fierté de soutenir quelques beaux moments de luxe musical. Par exemple récemment :

Le Doric String Quartet réalise depuis quelques années une très belle discographie pour Chandos. Entendez-les ici “live”. Rappelons qu’il n’existe plus à Paris une seule série de quatuors à cordes et de musique de chambre permettant toute l’année durant d’entendre les plus belles formations mondiales. À Londres, Wigmore fait le job.

La cantatrice égyptienne Fatma Saïd a bénéficié récemment d’une solide campagne promotionnelle en France à l’occasion de son premier disque. Je ne dis pas qu’elle ne la mérite pas, mais le marketing racisé est un bais qui fait selon moi un peu malaise quand il est maladroitement repris par la presse. Justement, Wigmore Hall vous propose un beau récital de l’artiste sur le thème des fleurs et du rêve, avec un programme varié et intelligent qui couvre 250 ans de musique (Mozart, Clara Schumann, Liszt, Brahms, Strauss, Schubert, Fauré, Debussy, Sibelius, Grieg, Bernstein, Collins Foster, Kurt Weill). Elle y est accompagnée par l’excellent Joseph Middleton au piano. Superbe, et vraiment, on se dit que les concerts à distance de cette qualité, c’est le bonheur. Il faut noter aussi la qualité du travail éditorial de Wigmore Hall pour ses concerts : ils vous fournissent en version PDF les textes des mélodies et lieder ! Et, (mais il faut comprendre l’anglais) mentionnons enfin la compétence des textes de présentation lus par les speakers.

Le pianiste suisse-italien Francesco Piemontesi a récemment publié un disque consacré aux dernières Sonates de Shubert chez Pentatone qui m’a bien accroché l’oreille. Wigmore Hall vous offre de le suivre dans un récital au programme costaud et sexy : les Variations sur un thème de Schubert de Helmut Lachenmann (né en 1935), la Sonate-Fantaisie D894 de Schubert, et la Sonate en si mineur de Liszt. Après un tel déroulé, normalement, on sait si on aime le pianiste ou pas ! À noter, le dernier disque de Piemontesi est un duo avec Daniel Muller-Schott, l’un des meilleurs violoncellistes actuels, dans les deux Sonates pour violoncelle de Brahms, avec en bonus une transcription pour violoncelle par Muller-Schott lui-même de la première Sonate pour violon de Brahms.

La pianiste Bella Davidovich, une figure magnifique de la musique et de l’interprétation au XXe siècle, fait partie en ce qui me concerne de ces artistes que j’ai aimé spontanément, sans complètement savoir pourquoi, dans la mesure où souvent ce que j’ai entendu, ou vu, était un peu en deçà de mon feeling ou de mes espérances à son égard.

MAIS ! Voilà : j’ai trouvé une sacrée pièce à conviction pour justifier de mon amour à son égard : l’interprétation qu’elle donna en 1990 à New-York au General Assembly Hall des Nations Unies du Deuxième concerto pour piano et orchestre de Chopin. Elle y est accompagnée de l’Orchestre Philharmonique Tchèque sous la direction du jeune Jiří Bělohlávek, dont la disparition prématurée a vraiment été une grande perte pour l’idée qu’on peut se faire de l’intégrité en musique. Le document est précaire, que ce soit au plan de l’image comme du son, mais on entend bien ce qu’il y a à y entendre !

Maintenant, si vous voulez passer un excellent moment un peu rétro, suivez-moi à l’Opéra de Paris.

Il s’agit de visionner un court-métrage d’une vingtaine de minutes, vraiment rigolo, réalisé d’après des films d’archives par Sergei Loznitsa, court-métrage qui voyage à travers toutes sortes de manifestations officielles et soirées de prestige qui ont eu lieu dans les années 50 et 60 à l’Opéra Garnier, et dont les actualités télévisées on gardé trace. Si vous avez la passion du Général, vous constaterez qu’il a beaucoup donné et beaucoup subi, en offrant en l’honneur de ses hôtes tant de soirées. D’ailleurs, si on me proposait d’être désigné Président de la République (élu, je n’y parviendrai jamais ! ), je crois que je refuserais par contrat de me farcir 35 fois Carmen à côté de dictateurs qui n’en on rien à cirer. Car il parait que De Gaulle considérait Carmen comme l’opéra français le plus représentatif, qu’il convenait donc de faire chanter systématiquement à ces soirées officielles. Pensez-y, quand dans ce documentaire vous le verrez, Charles, tant de fois sortir de sa voiture et entamer les marches du Palais Garnier : il va devoir tenir deux heures et demi en place et en plus, avec ses grandes jambes dans un espace inconfortable, souffrir le martyre. Quel métier !

L’Opéra de Paris avait déjà créé sous la précédente direction la “Troisième Scène” qui a été à l’origine de ce film, pour offrir une expression vidéo de sa mission. En raison de la situation et des événements récents, le nouveau directeur Alexander Neef a affirmé sa volonté d’accroitre une présence sur la toile sous le nom “L’opéra chez soi” qui, si j’ai tout compris, va intégrer l’ex-Troisième scène.


Tiens, puisqu’on parle de personnalités politiques qui aiment ou pas, mais du moins assistent à des concerts de musique classique, on se souvient que Raymond Barre et son épouse hongroise étaient c’est incontestable de vrais mélomanes, et assistaient très souvent à des concerts lorsque Barre était à Matignon. On les voit dans la loge d’honneur à ce concert de Leonard Bernstein et de l’Orchestre National de France. On est le 14 juillet 1977 au Théâtre des Champs-Elysées. Le National avait Bernstein comme chef très régulièrement entre 1975 et 1981, grâce à l’extraordinaire politique menée par Pierre Vozlinsky à la Direction de la musique à Radio-France, jamais égalée depuis lors.

Un coffret a été publié qui réunit les enregistrements réalisés par Bernstein et le national ces années-là.

Il ne vous échappera pas que la Fantastique dont je vous propose le visionnage sur la plateforme Madelen (payante, mais si vous vous inscrivez vous bénéficierez de trois mois gratuits pour un euro) a été diffusée, peut-être même en direct, sur la TF1 qui était alors une chaîne du service public ! Et oui ! Allo, Madame Ernotte ?


Et on terminera cette semaine par un document vintage bien instructif, long, réalisé par la télévision de service public dans le cadre de l’émission “Micros et caméras” qui dévoilait au public les dessous chics et techniques de l’Office de Radio-Télévision Française. Chaque année, le Festival du Son (qui se tenait en 1970 au “Palais” d’Orsay) était l’événement qui réunissait les audiophiles et les idiophiles, faisait flamber leurs économies ou briller leurs yeux… Cette année là, la stéréophonie arrivait enfin à la radio en modulation de fréquence, sur France Musique.

“ Le délégué général du syndicat des industries électroniques de reproduction et d'enregistrement présente les caractéristiques du Festival du Son, créé en 1959 et évoque les matériels composant les chaînes de haute fidélité, leur miniaturisation et leur évolution vers une chaîne compacte. La conclusion est laissée à un responsable de l'Office qui rappelle le travail de l'ORTF en matière de stéréophonie; sachant que France Musique diffuse près de la moitié de ses programmes en stéréophonie.”

Enjoy ! Pour accéder à la vidéo, cliquez sous l’image ci-dessous. Il s’agit d’une vidéo qu’on peut regarder sans payer, sur le site de l’INA mais qui est un autre site que Madelen où il faut payer. Bref, la confusion règne dans les réalisations Web de l’INA. Un cochon n’y retrouve pas ses petits.