D’après mes informations, les producteurs et personnels de France Musique se sont mis enfin d’accord pour bouger, et adresser le texte suivant à la présidente de Radio France.
Comme si, la pauvre, elle n’avait pas déjà pas assez de soucis avec la faillite du restaurant et du bar de la Maison de la radio…
Madame la Présidente,
La suppression de 370 émetteurs du parc hertzien de France Musique, le 22 juillet, dans le cadre du « projet de modernisation de la distribution des antennes de Radio France », a provoqué une série de réactions qui, aujourd’hui, nous imposent de nous adresser à vous.
Comme vous le savez, plus de 11.000 communes ne peuvent plus recevoir France Musique en FM, soit un bassin de population de plus de 9 millions d’habitants. Depuis le 22 juillet, des milliers de messages nous sont parvenus de tous les coins du territoire national pour déplorer cette perte. Des messages tantôt scandalisés, tantôt éplorés, certains tout simplement bouleversants, qui témoignent non seulement de l’attachement de nos auditeurs à notre antenne, mais aussi de leur désarroi, voire de leur désespoir devant ce qu’ils ressentent comme un abandon (nous tenons évidemment ces messages à votre disposition).
Au-delà de l’incompréhension et de la tristesse, ces mails pointent d’innombrables défaillances dans le processus de redéploiement entre hertzien et DAB+ : perte de puissance de certains émetteurs, réduction de la couverture, incohérence des informations données par le site dédié à ce sujet…
Les auditeurs s’indignent bien souvent du fait que ces émetteurs aient été supprimés en majorité dans des territoires ruraux et des villes moyennes, où la couverture numérique est notoirement insuffisante, et l’offre culturelle déjà restreinte. Ceci accentue dans leur esprit le sentiment de relégation, d’abandon de l’Etat, de déliquescence du service public, et de fracture entre les métropoles, soigneusement protégées, et les territoires périphériques. Dans la perspective d’une présidentielle que l’on sait à haut risque, ce soudain silence d’un symbole de la puissance étatique est pour eux dévastateur, et totalement contradictoire avec la politique éditoriale de Radio France en termes de proximité, d’offre culturelle et de lutte contre les extrêmes. Quels que soient les résultats des prochaines mesures d’audience, que l’on perde 50.000, 100.000 ou 500.000 auditeurs, c’est d’ores et déjà un manquement grave à notre mission de service public qui pour eux est acté ; manquement que traduit la multiplication de zones blanches ressenties comme injustes et incompréhensibles.
L’ampleur des réactions a été telle que de nombreux titres de la presse régionale s’en sont fait l’écho (La Marseillaise, Ouest France, La Presse de la Manche...). Plusieurs parlementaires, alertés par leurs électeurs, ont dû prendre parti sur le sujet. La députée Valérie Rossi (PS) en saisissant le ministère de la Culture (« la modernisation ne doit pas se traduire par un recul du service public dans nos territoires ruraux ») ; le sénateur Jean-Michel Arnaud (Les Centristes) à travers une question au gouvernement le 3 septembre (« La diffusion hertzienne demeure indispensable pour garantir l’égalité d’accès au service public radiophonique ») ; le député Bertrand Sorre (Renaissance) par une question écrite à la ministre de la Culture réclamant « la diffusion des programmes de Radio France en tout point du territoire national ».
Quant aux réseaux sociaux, depuis la mise en place de ce plan, ils sont submergés par un raz-de-marée de commentaires tour à tour dépités ou véhéments, qui parasite toute communication sereine sur l’antenne, ses émissions, ses projets. Particulièrement sur Facebook, où le caractère systématique de ces réactions pourrait être perçu comme un sabotage d’une violence inédite, s’il n’était l’expression du désarroi d’un nombre considérable d’auditeurs auxquels nous devons toute notre considération.
Ce redéploiement, fait au détriment de la seule France Musique, pose de plus une grave et redondante question de moyens et d’équité.
Depuis au moins quinze ans en effet, France Musique subit de cruelles et régulières baisses de ses effectifs et de ses moyens. N’ayant pas facilement accès aux détails des budgets, nous devons sur ces sujets nous en remettre à ce qui est accessible à tous : les rapports de la Cour des Comptes, pas toujours aisément comparables. Mais un élément peut être pointé sans contestation possible : l’évolution des masses salariales des trois antennes historiques de Radio France. Entre 2004 et 2022 (soit une période de dix-huit années), la masse salariale de France Musique est passée de 2,7 à 3,5 millions d’euros. Soit une augmentation de 30% qui, sur une si longue période, même sans aucune transformation, aurait tout juste permis de compenser l’inflation cumulée. Or, c’est dans cette enveloppe que toute la politique numérique de France Musique a dû être développée, en amputant d’autant les moyens de production. Sur la même période, la masse salariale de France Inter, déjà considérablement mieux dotée, passait de 15,9 à 24,5 millions d’euros (55% d’augmentation) ; celle de France Culture de 6,5 à 11,3 millions (75% d’augmentation). L’inégalité de traitement entre les chaînes est ici patente. Nous n’évoquons même pas France Info, encore jeune antenne en 2004, qui a vu depuis sa masse salariale augmenter de 125% ! Quant au nombre de concerts captés par France Musique, il a été divisé par trois durant cette période, sans que les moyens dégagés n’aient jamais été d’une manière ou d’une autre reversés à l’antenne.
Force est de constater que la suppression de presque 75% des émetteurs hertziens participe de la même logique de réduction drastique de nos moyens, alors que les autres radios du groupe voient leurs périmètres intouchés, parfois même renforcés. Comme si l’une des trois antennes historiques du service public devait servir seule de gisement en ressources pour le développement de ses antennes « sœurs ». Et ce en continuant à assurer des résultats d’audience en progression lente, mais continue, dépassant plus d’une fois le plateau du million d’auditeurs quotidiens.
Il n’est donc pas exagéré de dire que France Musique a été sacrifiée sur l’autel des efforts budgétaires qu’a dû consentir le groupe Radio France depuis vingt ans ; qu’elle est la seule des antennes à l’avoir été dans des proportions aussi fortes ; qu’elle a pâti dans le même temps d’un contexte de menaces continues sur son existence même, menaces désastreuses pour les personnels et pour le climat social ; enfin, que ces sacrifices successifs ont été la seule récompense reçue pour les transformations auxquelles les personnels ont été souvent les seuls du groupe à consentir (ainsi la suppression des réalisateurs sur les directs, effective chez nous depuis quatre ans).
Madame la Présidente, les réactions de nos auditeurs, de leurs représentants politiques et de la presse nous montrent clairement que nous ne sommes pas seuls dans la défense de notre antenne, de ses émetteurs, de ses fidèles, et des moyens de continuer à leur parler. Nous vous demandons donc : 1 - Le rétablissement de la couverture hertzienne de France Musique telle qu’elle était avant la bascule du 22 juillet. La Suisse a procédé à ce rétablissement après s’être fourvoyée, il y a quelques années, dans une mésaventure semblable. 2 - La sanctuarisation, à la fois en budget, en personnels et en émetteurs, des moyens de France Musique. Nous savons parfaitement à quelles contraintes est soumis le groupe Radio France. Mais il serait inacceptable et profondément injuste que ces efforts continuent de porter sur une antenne qui a déjà été tellement sollicitée.
Comme tous les auditeurs de Radio France, nous comprenons la nécessité d’une information analytique et documentée dans la période électorale qui s’ouvre. Mais comment justifier que cette information soit renforcée au détriment de la culture ? La marque Radio France n’est pas réductible à l’information. Elle s’est toujours singularisée par un équilibre subtil entre ses propositions culturelles, politiques, divertissantes... Ce juste équilibre, aujourd’hui mis à mal, ne devrait-il pas précisément être préservé au moment où le chaos informationnel rend le présent si anxiogène ?
Dans l’attente d’une réponse à nos préoccupations, nous vous prions d’agréer, madame la Présidente, l’expression de notre considération distinguée.
[ Signé : ]
Les personnels de France Musique ou travaillant pour l’antenne :
attachés de production,
journalistes,
producteurs,
réalisateurs,
techniciens



