Aujourd’hui 29 mars est célébré le “Piano Day” annuel, bien malheureuse initiative créée à l’origine par Nils Frahm — cette catastrophe prétentieuse —, un pianiste dit « néo-classique » qui a longtemps prétendu dans ses dossiers de presse avoir travaillé avec un élève de Tchaïkovski ! À sa suite se sont engouffrés ARTE TV, les pianistes habituels des gares SNCF et leurs amis, et même Vanessa Wagner (bien sûr). Pour le reste, la liste des événements présentée sur le site du Piano Day expose pas mal de faiseurs et pratiquement pas de pianistes classiques un peu sérieux.
Mais, chez COUACS INFO, c’est le Piano Day toute l’année. J’ai donc sélectionné quelques nouveautés des deux dernières semaines, de fort belle facture, que votre plateforme de streaming aura le plus souvent oublié de mettre en avant ; des nouveautés signées Zhu Xiao-Mei, Kun-Woo Paik, Konstantin Emelyanov et Severin von Eckardstein. Croyez-moi, c’est un peu mieux que Nils Frahm, même si eux n’ont pas travaillé avec un élève de Tchaïkovski !
Hors cela, mes deux disques de la semaine seront le magnifique récital de mélodies à la fois françaises et sacrées que proposent Enguerrand de Hys et Paul Beynet sur le beau label Rocamadour, et le deuxième volume de la musique de chambre de Reynaldo Hahn, par le Quatuor Tchalik et Dania Tchalik sur leur propre label, Alkonost Classic.
Et puis, Marcel Dupré chez MDG, encore Dupré dans le premier disque d’un jeune organiste dont on n’a pas fini de parler, Jan Liebermann, qui jouera le 26 juillet 2026 au Festival International d’orgue de Vouvant ; et les Symphonies de chambre de Mieczysław Weinberg, par la Bayerische Philharmonie. Vous avez le programme, regardons un peu en détails :

Je vais sortir l’encensoir (avec quelque motif, compte tenu du programme !) pour évoquer d’abord le travail d’édition du label, tellement remarquable qu’il est difficile de ne pas avoir envie d’écouter une nouveauté Rocamadour. Voilà un très beau et très interessant disque d’un duo constitué, celui d’Enguerrand de Hys et Paul Beynet, deux fins musiciens, un ténor à la diction parfaite et un pianiste attentif. Programme que les deux artistes nous présentent comme un cheminement spirituel mettant en lumière la piété française des XIXe et XXe siècles. Il fait suite à un premier disque également paru chez Rocamadour, Contes Mystiques qui était centré sur le cycle éponyme du poète Stephan Bordèse et rassemblait douze mélodies composées de Massenet à Fauré en passant par Cécile Chaminade, Théodore Dubois, Pauline Viardot, Saint-Saëns ou Charles-Marie Widor.
Le programme propose deux cycles majeurs qui se répondent : Les Prières d’André Caplet, composées en 1914, et les Trois Prières de Guy Ropartz qui ouvrent et clôturent le disque. Arthur Honegger avec ses Trois Psaumes apporte sa touche protestante. Le célèbre Ave Maria de Charles Gounod est au rendez-vous, de même que d’autres, bien moins courus, de Jacques de la Presle, Mel Bonis ou Jehan Alain ; ainsi que des premiers enregistrements mondiaux de Clémence de Grandval ou Cécile Chaminade.
=> Le duo se produit lundi 30 mars dans le même programme à la Bibliothèque La Grange-Fleuret, à Paris, si vous pouvez y assister.
La remarquable fratrie Tchalik a fait paraître, il y a huit jours, le deuxième et très copieux volume de son intégrale de la musique de chambre de Reynaldo Hahn. Celui-ci se distingue par plusieurs premiers enregistrements mondiaux et des œuvres restituées par le musicologue Philippe Blay. J’en reproduis ici le tracklisting :
La pièce maîtresse du disque est le magnifique Quatuor avec piano en sol majeur, composé pendant la Seconde Guerre mondiale alors que Hahn (né au Venezuela mais arrivé à Paris à quatre ans) était en exil en raison de ses origines juives. Inutile de rappeler que Reynaldo Hahn, hyperdoué, est un grand compositeur et un merveilleux mélodiste. Les Tchalik nous font un très beau cadeau avec cette intégrale adorable.
Passons au Piano Day de COUACS !

Saluons d’abord la naissance d’un nouveau label indépendant, Les Nuits du Piano, initié par Ursula et Patrice Moracchini, qui organisent des séries de concerts à Paris à la Salle Cortot, ainsi qu’en Corse, à Bastia et au festival d’Erbalunga l’été. Le pari est de proposer une série d’enregistrements issus de leurs concerts, organisés en quelque sorte pour être captés, pour réunir le meilleur des deux mondes : l’excitation du direct et la qualité d’une réalisation audio de première bourre. C’est Christoph Frommen, l’un des grands “Tonmeister” allemands du moment, qui réalise les enregistrements, lesquels sont également filmés en vidéo.
On comprend que le pari ne peut être gagné qu’avec des artistes de très haut niveau et, d’une certaine manière, les deux pianistes auxquels sont consacrées les deux nouveautés, quoique différents, se situent sur une sacrée orbite. Le nom de l’étonnant Severin von Eckardstein n’est pas vraiment inconnu des amateurs : il a été Grand Prix du Concours Reine Elisabeth en 2003. Pour son récital à Cortot le 17 décembre 2024, Eckardstein avait créé une guirlande de pièces “autour de Debussy” : un programme-voyage passionnant et peu conformiste.
Konstantin Emelyanov (Troisième Prix au Concours Tchaikovski de 2019) est d’un genre différent et se révèle, pour moi qui ai assisté à ce concert du 29 septembre 2025, très phonogénique : je l’avoue, je préfère le disque au soivenir du concert et pourtant, ce devrait c’est bien la même prestation !
Les deux albums ne seront disponibles qu’en numérique (téléchargement et streaming). Ça tombe bien : je lis dans l’éditorial du dernier numéro de Diapason que, bizarrement, le magazine vient de créer un “Diapason d’Or numérique” réservé aux disques non disponibles en CD. Curieux concept de créer ainsi une catégorie spéciale et à part basée sur la nature du support alors qu’aucune différence ne devrait être faite : c’est la musique seule qui devrait compter.

Deux grands artistes nous reviennent au disque cette semaine et, une fois encore, ils sont si mal présentés sur les plateformes que c’en est une honte.
Kun-Woo Paik signe un album consacré à quatre sonates de Schubert (n° 13 D. 664, n° 14 D. 784, n° 16 D. 845 et n° 19 D. 958 — ou peut-être n° 18 D. 894 et n° 20 D. 959 selon votre liste). On y retrouve l’émotion que procure chaque interprétation de ce grand maître. Il est à noter que son album Hungarian Rhapsody, un disque marquant paru jadis chez Virgin Classics en 1991, est réédité en numérique.
Personnalité discrète, à l’écart des parcours conventionnels, la pianiste chinoise Zhu Xiao-Mei est une interprète magnifique de Bach. Vous avez peut-être lu jadis son autobiographie, La Rivière et son secret, parue à la fin des années 2000 : le récit de son enfance marquée par un talent précoce pour le piano, brisée par la Révolution culturelle, puis son envoi en camp de rééducation en Mongolie-Intérieure pour cinq années de travaux forcés… Elle parvint à s’exiler, d’abord vers les États-Unis, puis à Paris, où elle est désormais installée.
Zhu Xiao-Mei écrit dans le livret :
« Il y a quelques mois, Paul Smaczny1 m’a suggéré de publier en CD l’enregistrement des Variations Goldberg initialement paru en DVD, réalisé lors de mon concert de 2014 sur la tombe de Bach à Leipzig. Ayant déjà enregistré l’œuvre deux fois en studio, j’étais d’abord sceptique. Cependant, il m’a encouragée à réécouter l’enregistrement. Je l’ai trouvé différent, vivant et imprégné d’une émotion très particulière — et finalement, j’ai (comme toujours !) cédé à son insistance amicale. »
C’est donc la troisième version des Goldberg que nous trouvons au disque sous les doigts de Zhu Xiao-Mei (après ses versions de 2007 chez Mirare et de 2016, déjà chez Accentus, mais en studio). Et ce n’est pas la moins prenante, en effet.

Je terminerai avec le premier disque de Jan Liebermann, un sacré virtuose dont on entendra parler. Il a réalisé ce premier opus sur le fameux instrument de la cathédrale de Salisbury, dont on dit qu’il est resté pratiquement intouché — ou du moins non modifié — depuis son inauguration en 1877. Au programme : Bach, Dupré, Alfred Hollins, Petr Eben et Duruflé ! D’ailleurs, j’ai le plaisir de vous offrir le livret, qui n’a pas été fourni par le distributeur numérique, aux plateformes. Liebermann donnera son premier concert français au Festival International d’Orgue de Vouvant en juillet prochain.
Et puisque Jan Liebermann nous joue du Dupré, jetez donc une oreille curieuse à ce disque MDG qui vient de sortir, intitulé Vocal Discoveries. Son originalité réside dans le fait qu’il explore une facette méconnue du compositeur, traditionnellement associé à l’orgue. Une grande partie des pièces enregistrées ici dormait depuis des décennies dans les archives de la Bibliothèque nationale de France. Certaines n’ont été mises au jour qu’en 2021, à l’occasion du 50e anniversaire de la mort du compositeur. On y suit l’évolution stylistique de Dupré, de ses travaux de jeunesse à ses œuvres de maturité. La plupart de ces pièces ont été initialement écrites pour voix et orchestre. Tobias Frank, grand connaisseur de Dupré et chef de l’ensemble Vox ad hoc, a réalisé la majorité des adaptations pour piano ou chœur présentes sur cet album et qui témoignent aussi de la sensibilité du compositeur à la poésie de son temps. Seules trois versions pour piano à quatre mains sont de la main même de Dupré. Une très belle découverte, pour changer un peu !
Mieczysław Weinberg, enfin.
Weinberg est la grande révélation de la musique soviétique de ces dernières années. Le programme proposé ici par la Bayerische Kammerphilharmonie se concentre sur sa musique pour cordes et inclut sa Première Symphonie de chambre (1987), arrangement du Deuxième Quatuor à cordes ; le Concertino pour violon et orchestre à cordes (1948) et la Deuxième Symphonie de chambre (1987), basée quant à elle sur le Troisième Quatuor à cordes et comportant une importante partie de timbales. La Bayerische Kammerphilharmonie, basée à Augsbourg, joue sans chef et s’est souvent illustrée par la défense de la musique de compositeurs juifs injustement oubliés. La radio bavaroise, BR, a une fois encore enregistré et sans doute rendu possible la parution de ce disque très soigné sur un label indépendant.
Paul Smaczny est le directeur artistique du label Accentus, et également producteur de films musicaux






