NOUVEAUTÉS DISCOGRAPHIQUES

Vendredi 4 décembre 2020

Rappel : cette sélection discographique hebdomadaire est parfaitement subjective et personnelle. Elle s’emploie à mettre en avant des parutions ou rééditions qui peuvent passer inaperçu ailleurs (mais pas toutes). Cette rubrique est (bien sûr) exempte de toute publicité ou de quelque “partenariat” de quelque sorte que ce soit !

LE DISQUE DE LA SEMAINE

Rien de ce que fait ce diable de Teodor Currentzis n’est insignifiant. Sony a fait sortir ce matin un album en catimini, que je n’avais pas vu venir, qui comporte des extraits enregistrés en studio de la Traviata de Verdi qu’il avait monté en 2018 à l’Opéra de Luxembourg dans une mise en scène de Bob Wilson, et dont on a pu lire les rapports enthousiastes. J’ai seulement écouté cette nouveauté une fois, pour dire la vérité… mais j’y retourne aussitôt, ce qui m’incite à en finir vite avec cette newsletter, que je vous dois, et qui parait en retard à cause de Currentzis ! Ce qu’on entend ici est d’une finesse, d’une beauté ad-mi-ra-bles. La prise de son est géniale. Je n’ai rien à déclarer de plus pour l’instant.

Et, regardez la vidéo de présentation :


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La discographie numérique, ce grand projet dont on rêve…


La semaine prochaine, le 7 décembre, Jean-Claude Casadesus aura 85 ans.

À 85 ans on voudra tous être aussi beau que lui, et pouvoir se retourner sur une vie aussi utile, fidèle à une certaine idée de la musique, du service public. Un chemin aussi honorable et utile. Selon moi, un tel parcours, un tel apostolat, et ses résultats visibles (un orchestre créé de toutes pièces et qui poursuit sa route au plus haut niveau après lui), et invisibles, dans le cœur des gens auxquels il a fait découvrir la musique dépasse, et de loin, les blablas élitistes, les discours creux de ces “médiateurs culturels” auxquels nous avons trop souvent affaire. Je vous recommande vivement l’écoute sur France Musique de la série d’émissions dans lesquelles Jean-Claude Casadesus répondait aux questions de Lionel Esparza, à réécouter en podcasts.

Le label Evidence publie un ‘live’ inédit du Chant de la Terre de Mahler réalisé en juin 2008 dans le cadre du Festival de Saint-Denis avec bien sûr l’Orchestre National de Lille. Une symphonie “Résurrection” par les mêmes avait été publiée précédemment sur le même label, qui est quant à lui un “live” de 2015. Par ailleurs, vous trouverez derrière ce lien toute sa discographie actuellement disponible.

Bon anniversaire Jean-Claude, grand homme !

Poursuivons par une réédition numérique en or massif : la version de la Flûte Enchantée de Mozart publiée en 1978 par la firme Barclay (!) dirigée par Alain Lombard à Strasbourg, avec une distribution proprement incroyable, d’artistes qui allaient presque tous devenir des stars ! Très bonne version au global, mais aussi extrêmement amusante à écouter quand on s’amuse à retrouver chaque artiste à ses débuts. Alain Lombard, grand chef français, mériterait d’ailleurs une mise en perspective de sa discographie, tout ce travail qu’il a réalisé à Strasbourg et à Bordeaux.

C’est un “live” sans retouche, extrêmement vivant, enregistré la saison dernière Salle Cortot à Paris que propose le nouveau label Nuits du Piano, créé par Patrice Morachini qui organise chaque année de piano en Corse à Erbalunga, et de plus en plus de concerts à Paris… quand la Covid lui en laisse la possibilité ! Il veut ici nous faire partager son enthousiasme pour le pianiste russe de Saint-Petersbourg Miroslav Kultyshev. Kultyshev n’est pas du tout un inconnu sous nos latitudes, même s’il est moins visible que d’autres de ses compatriotes. Il a remporté il y a quelques années les Monte Carlo Piano Masters, ce “concours des concours” qui se tient en Principauté de Monaco. Le récital rendu dans ce disque était entièrement consacré à Ravel, à l’exception des bis qui y figurent aussi. Des Miroirs à La Valse, un Ravel tour à tour inquiet et brillant, par un grand pianiste. Très réussi.

Programme original. La Revue Musicale était dans les années 20 dirigée par Henri Prunières, l’un des fondateurs de la musicologie française. Elle se comportait à ses origines comme un magazine musical tel que nous les connaissons, avec recension des concerts, premières critiques de disques et grands articles généraux. Par la suite de son histoire mouvementée elle s’orientera de plus en plus vers des numéros spéciaux consacrés à des thématiques ou des compositeurs, jusqu’à sa disparition dans les années 80, son dernier propriétaire, Albert Richard, un personnage, n ‘ayant pas souhaité qu’elle lui survive. Dans les années 20 un certain nombre de numéros en hommage à des compositeurs à l’occasion de leur disparition ou d’un anniversaire étaient livrés avec un supplément musical sous forme de partition, pour lequel Prunières commandait des pièces spécialement à des compositeurs qui étaient aussi le plus souvent ses amis. C’est ainsi qu’est né ce “Tombeau de Claude Debussy”, qui était proposé en supplément au numéro d’hommage au grand musicien.

Il n’est pas exact comme il est écrit dans le texte du livret que cette initiative fut rare. Par exemple, voici le Tombeau de Paul Dukas, qui accompagnait le numéro spécial consacré à l’auteur de l’Apprenti-Sorcier, et sa liste de contributeurs :

Enfin, à-propos de Paul Dukas, le livret le désigne comme, à l’époque, un “conformiste de 55 ans”, ce qui me semble être un jugement assez faible. Toujours est-il que ce disque bienvenu et bien joué vaut le coup que vous lui consacriez un moment.

Georges Enesco n’a pas été bien heureux lors de ses études à Paris, ce que j’ignorais complètement. J’étais resté sur l’idée inverse. Il a écrit plus tard :

« Au fond, s’il est vrai que j’adorais Paris, je m’y sentais – artistiquement parlant – un peu dépaysé. On y était trop cérébral pour moi, qui demeurais, malgré tant de kilomètres franchis, le garçon tendre et têtu qui avait vu le jour, tout là-bas dans une plaine de Roumanie. Un sauvage que rien ne disciplinait tout à fait, un indépendant farouche, qui n’acceptait aucune contrainte et ne se voulait d’aucune école – pas même de celle où il venait d’achever ses études musicales. Je n’en suis point ingrat à l’endroit du Conservatoire, j’y ai connu des maîtres admirables et des amis charmants. Mais, quand on me demande à quelle date précise j’en suis sorti, je ne sais que répondre, parce qu’il m’a toujours semblé qu’en esprit du moins, j’ai quitté le Conservatoire le jour même où j’y suis entré ! »

On est souvent accablé par les disques thématiques alambiqués et ratés de jeunes artistes mal conseillés. Je voudrais à l’inverse signaler l’album très réussi de Julien Szulman et Pierre-Yves Hodique qui paraît sous le label Initiales (en fait le label du Conservatoire de Paris). Le programme “Enesco au Conservatoire de Paris” en est mieux qu’original, et fort bien joué : Enesco : Sonates N°1 et 2 pour violon et piano - André Gedalge : Sonate n°1 - Martin-Pierre Marsick (1847-1924). Le livret est passionnant et bien écrit, et la prise de son réussie. Bravo !


RÉÉDITIONS ET ARCHIVES

Attention, je crains d’encourager ici certaines frustrations. On est, avec ces rééditions en CD extrêmement bienvenues des disques du grand pianiste français Eric Heidsieck dans le même scénario que la semaine dernière, lorsque j’ai évoqué le coffret de rééditions Pierre Barbizet, modulo le fait qu’en ce qui concerne Barbizet, les disques introuvables n’étaient pas si nombreux, et le coffret moins copieux.

Sous étiquette Erato, on retrouve donc, pour reprendre ce que nous dit le site de l’artiste, en 27 CD les enregistrements de Heidsieck pour EMI Classics (désormais acquis par Warner Classics et exploités sous étiquette Erato) réalisés de 1957 à 1974. Le coffret contient des œuvres de Beethoven, Haendel, Hindemith, Couperin, Debussy, Ravel et beaucoup d'enregistrements inédits en CD, comme son tout premier réalisé à l'âge de 20 ans, avec la Sonate Hammerklavier opus 106 de Beethoven.

Amis de la musique en ligne, Warner n’a pas jugé bon de publier ce coffret tel quel en numérique simultanément, mais en extraira peu à peu, et comme d’habitude on s’en doute, les albums en pièce détachée, sans livret.

Sur le site de l’artiste, tenu par l’un de ses élèves enflammé, Laurent Bonaccorsi, vous trouverez le détail complet des partenaires en plongeant dans la discographie illustrée que Laurent a patiemment établie.

Pour en revenir à vous, amateurs de musique en ligne voici les pièces détachées de cette édition qui sont déjà disponibles au téléchargement et au streaming :

- Toutes les sonates pour piano de Beethoven
- Les Nocturnes de Fauré
- Les huit Suites de Handel

Le reste il faudra un patienter quoique, grâce à nos amis de la BNF, comme vous le constaterez derrière ce lien qui expose la discographie existante en numérique à ce jour de Heidsieck, nous disposons déjà depuis 4 ou 5 ans des trois volumes de concertos de Mozart avec Vandernoot, des concertos de Chopin et de Liszt avec Colonne et Pierre Dervaux (je sais que vous vous en foutez, mais je précise que c’est le premier disque que je me suis un jour acheté avec mon argent de poche…). Bref, il faudra avoir de la patience, mais on y arrivera.

Cette politique restrictive est sans doute guidée par la volonté d’encourager la vente des coffrets, mais de même qu’on ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif, je ne suis pas certain que cela soit efficace pour faire acheter des coffrets à des discophiles déjà passés complètement au numérique et qui après avoir “rippé” les disques et les avoir mis sur leurs serveurs, n’ont plus rien à faire des boîtes, que d’essayer de les revendre.

On a peu parlé musique. Personnellement j’ai toujours eu la plus grande estime pour Eric Heidsieck, comme artiste, un grand, et comme homme, un vrai Gentleman. Le pianiste possède un style, une élégance d’un type assez à part chez les pianistes français. Pour vous en convaincre, écoutez seulement et dès aujourd’hui ses Nocturnes de Fauré, qui sont exceptionnels. Et dans un autre répertoire, jugez de ses sonates Beethoven, celle d’un jeune pianiste français, au début des années 60. Ça laisse rêveur quand on entend ce qu’on entend de nos jours et qu’on sait ce qu’on sait : ).

On constate qu’après la période EMI la carrière de Eric Heidsieck a été assez erratique du point de vue des maisons de disques. Entre 1992 et 1993, Yolanta Skura, grande Directrice artistique et fondatrice d’Opus 111 avait enregistré pour JVC Victor au Japon une intégrale des Sonates de Mozart et publié un premier volume chez Opus 111. Ces disques, dans lesquels Heidsieck montre aussi qu’il peut être une sorte d’excentrique passionnant, n’ont pas eu l’heur de plaire ici et un seul volume a été finalement publié sous Opus 111. À noter que dans le coffret Erato figureront les Sonates pour violoncelle de Beethoven avec Tortelier, en 1972, et il est assez incompréhensible qu’elles n’aient pas été déjà disponibles au catalogue numérique plus tôt.

Quoiqu’il en soit, je ne veux pas faire mon Lompech, mais il y aurait un procès public à faire rétrospectivement, à propos des contrats discographiques rompus par les Majors avec tant de leurs artistes, lesquelles ruptures, pas même par temps de disette financière, ont eu des conséquences graves sur la réputation et la vie de ces artistes abandonnés dans leur réputation et l’estime de leur Art par les mélomanes.

  • BONUS ! Cette interprétation du premier concerto de Brahms par Eric Heidsieck en 1968 au Japon, où il a fait une brillante carrière, sous la direction de Akeo Watanabe. Qu’en pensez-vous ?


DROIT DE SUITE…

Pour info, sont maintenant disponibles en numérique individuellement, extraits du gros récent coffret Samson François / Warner Classics les albums suivants :

Quintette de Franck avec les Bernède
Bartok / Hindemith
Chopin Valses
Chopin Etudes