LE PROBLÈME AVEC... les amis qui sortent un disque

Vendredi 12 mars 2021

Je me souviens il y a longtemps avoir organisé un concert comportant des mélodies de Chopin, avec la participation d’une cantatrice, très fine musicienne, mais pas Christa Ludwig non plus, privilège que Dame Nature seule peut accorder. L’un des amis compositeur de notre cantatrice était à l’époque critique dans un grand quotidien — et d’ailleurs l’une des plus belles plumes de la critique musicale de son temps. Il ne pouvait pas, amicalement, ne pas faire la critique du concert, et ne souhaita pas non plus hypocritement user du prétexte éculé ”Le Desk m’a coupé l’article au dernier moment, j’étais dingue, tu sais”’. Il écrivit son article, dans lequel il vanta, et même dans le titre, “l’Art du dire” de la chanteuse. Extraits anonymisés :

“ Avec une voix dont tel ou tel aspect peut indisposer les amateurs d'un purisme standardisé, *** allie une intelligence musicale peu commune à une exacte connaissance de ses moyens, dont elle tire parti sans jamais faire sentir l'effort ou la gêne avec une infinie variété de nuances et d'accents. (…) Le secret de *** est celui, tant vanté déjà par Reynaldo Hahn, des grands chanteurs de café-concert (Mayol entre autres) qui savaient donner à chaque couplet son caractère et à chaque mot son poids sans alourdir la phrase pour autant. C'est l'art aussi d'un Fischer-Dieskau, à cela près que ***, moins magistrale, y ajoute une fantaisie plus piquante.”

Comparée à Dietrich Fischer-Dieskau le lendemain de son concert dans un grand quotidien, *** était sur un nuage : c’était la plus belle critique de sa vie, et d’ailleurs ce fut peut-être la dernière. Le journaliste avait exactement dit la vérité… mais avec un tel Art du dire, lui aussi…

Je vous raconte cette histoire parce que je suis du signe astrologique du Scorpion. Il parait que les natifs de ce signe aiment à se mettre en danger. Et je vous le confirme tout net par expérience : devoir faire la recension du disque d’un ami est une angoisse. Au concert on peut s’enfuir vite à la fin, au prétexte du monde qui fait la queue en coulisse, et accomplir le geste “d’amitié” indispensable le lendemain, par SMS, également si pratique désormais pour les ruptures amoureuses foireuses.

Il paraît que Nadia Boulanger quant à elle, dans l’obligation de saluer une/e interprète à l’issue d’un concert peu satisfaisant (on devait lui ouvrir le chemin), mettait la main sur l’épaule ou le bras de son vis-à-vis, en pressant très fort et de manière chaleureuse, fixant l’artiste crânement, avec un regard lourd de sincérité, en prononçant ces mots : “Vous savez ce que je pense, hein !”.

Très amateur de piano, j’ai toute ma vie fantasmé de cohabiter sexuellement avec un jeune et beau pianiste, pour le plaisir entre autres de traîner au lit le dimanche matin en l’écoutant travailler la Suite « 1922 » de Paul Hindemith que jouais si bien Richter mais dont je n’ai pas trouvé en ligne de témoignage enregistré. Je me suis souvent posé la question de cette situation déchirante où le pianiste en question aurait été aussi intelligent que beau, mais sans génie. Aurais-je dû rompre, ou aurais-je pu le défendre en public ?

Après m’être perdu de la sorte en petites histoires qui puent la diversion, le lecteur va penser que je suis le pire des mollusques retors au moment d’aborder l’évocation de ce nouveau disque de la Famille Pascal, ces gens qui furent mes bienfaiteurs et voisins rue du Pont-au-Choux dans le troisième arrondissement, et à qui me lient des souvenirs très affectueux.

Mais non : j’ai la chance d’avoir des amis qui jouent fort bien, et mieux, même. Ce disque a toutes les qualités musicales que je savais pouvoir leur prêter, qui restitue un Schubert pour ainsi dire sous sa forme naturelle, pure et sans apprêts, idéalement capté par François Eckert au Temple du Bon Secours que d’autres transforment parfois en aquarium.

Le problème pour moi était ailleurs : le népotisme m’indispose un peu. J’allais donc envoyer à Denis un mail avant d’écrire cette chronique, pour lui poser question et en publier la réponse : “Mais à quoi donc correspond cette idée de faire jouer tes deux fils avec toi dans un disque ? “ Là-dessus, je me rends compte que le livret du disque apporte par avance la réponse ce qui m’évitera de la lui poser. Je souligne avec ironie la première phrase avant la virgule, qui m’apparaît comme un regrettable faux-pas de Denis, ou bien un trait d’humour ?

Si la communauté des musiciens forme un harmonieux espace d’ouverture et de tolérance, il est cependant rare d’y trouver les membres d’une même famille : il faut entendre par là des personnes qui ont « grandi » les unes avec les autres, au sens large et profond du terme, et qui peuvent s’exprimer pleinement avec ceux qui font partie de leur enfance. (…) Un vrai dialogue avec un partenaire musical sur la scène tient du miracle et celui-ci illumine intensément le public qui témoigne alors de cette dimension si particulière, résultat de la confiance et de la liberté que s’échange sur scène chacun des interprètes. Cette confiance se révèle par un regard furtif, par un mouvement, un souffle ; chacune des parties demeurant responsable des deux autres. Partager l’Intime, sans aucun mot, et découvrir des partenaires d’exception que nous connaissions depuis toujours est un immense privilège. Ce partage soude le temps et l’espace dans une expérience qui nous dépasse largement, comme nous dépassent l’éclat de la musique et, celui miraculeux et toujours recommencé, des deux trios de Schubert.”


Je dois conclure. Cela m’est difficile, car de tout cela je me trouve gêné. J’y vais franco : ce double disque est un magnifique “music-making” (l’anglicisme ici est idéal) dans le répertoire le plus adorable qui soit, d’une respiration vraiment rare, constante du début à la fin, que ce soit dans les phrases, dans le souffle des musiciens entre eux ou dans l’espace qui les entoure. Une expérience de musique de chambre “à l’ancienne” dans un son d’aujourd’hui.

Vous n’êtes pas obligé de me croire : j’aurais tout tenté pour vous prévenir d’un possible copinage de ma part, que je réprouve tant vigoureusement chez les autres.