L'AVENIR DU PASSÉ - Numéro 9

Une sélection de rééditions numériques que vous auriez pu manquer sur les services de streaming tellement mal foutus, parmi lesquels de gros morceaux de bonheur et des bouffées de nostalgie.

Allez, ce monde n’est pas si mauvais qu’on le dit ! Car il y a quelqu’un ou quelqu’une, chez Profil, qui a pensé à consacrer un coffret numérique assez complet à la pianiste franco-suisse Hélène Boschi (1917-1990), en compilant un grand nombre de ses enregistrements tombés dans le domaine public.

Hélène Boschi était une merveilleuse musicienne et une femme admirable. Je me souviens avec émotion lui avoir tourné les pages lors de son enregistrement des Chants de l’Aube de Schumann pour Solstice. Élève de Yvonne Lefébure et Alfred Cortot, Hélène Boschi a toute sa vie défendu des répertoires rares et parfois ignorés des virtuoses de l’époque ; cette curiosité est bien illustrée dans ce coffret, par exemple par les œuvres de Clara Schumann qu’elle fut l’une des premières à enregistrer. Elle joua aussi beaucoup la musique de son temps : Frank Martin, Béla Bartók, Maurice Emmanuel, Leoš Janáček et Bohuslav Martinů. Luigi Dallapiccola lui dédia son Cuaderno musicale d'Annalibera (1952), Fernando Lopes-Graça sa 3e Sonate (créée en 1954) et Claude Ballif sa 4e sonate op. 31, créée en 1963. Elle créa également en 1952 à Bruxelles le Concertino de Karel Husa, en 1955 le Divertissement pastoral de Jean-Louis Martinet, en 1964 les Six pièces pour piano "Automne 53" de Louis Durey.

Je crois ne pas me tromper en rappelant qu’elle fut ce qu’on appelait alors une artiste “progressiste” : elle enregistra pour le Chant du Monde, pour Supraphon avec des artistes tels que Peter Rybar, et collabora avec la merveilleuse Irène Joachim, Xavier Depraz ou Christiane Castelli. J’adore son enregistrement des Valses sentimentales de Schubert qui figure, bien sûr, dans ce coffret. Deux disques, qui ne sont pas ici, seraient à écouter en plus des Chants de l’Aube déjà cités : les œuvres pour piano de Clara Schumann enregistrées pour Calliope et un disque d’extraits de récitals publics à la Maison de la Radio avec sa grande amie Irène Joachim.

Par ailleurs Hélène Boschi fut une pédagogue particulièrement remarquable, à l’École Normale de Paris, au Conservatoire de Strasbourg, et à Weimar. Parmi ses élèves, citons Piotr Anderszewski, Claire Chevallier, Thierry Mechler, Jean-Marie Sénia, Emmanuel Strosser...


Autre coffret numérique signé Profil, décidément bien inspiré ces derniers temps, celui consacré au formidable pianiste, né hongrois, Louis Kentner qui a longtemps vécu au Royaume-Uni. Un coup d’œil aux partenaires annoncés sur la couverture montre le niveau. Il y a même une courte pièce avec la légendaire Erica Morini ! Il se trouve aussi que Kentner fut le beau-frère de Yehudi Menuhin avec qui il joua et enregistra souvent. Lisztien impressionnant, Louis Kentner avait selon moi une aura, un charisme très particuliers et un “chic” terrible ! Je recommande dans la foulée d’écouter les rééditions APR , et cet album qui le confronte à d’autres pianistes hongrois contemporains ou aînés. Et ce joli disque de “Piano Favourites” chez Hungaroton. Dommage que son intégrale des Rhapsodies hongroises parues en 1972 chez Vox soit actuellement introuvable.


Le 26 mars 1968, le cinquantenaire de la mort de Lili Boulanger était l’occasion d’un concert hommage de l’Orchestre Philharmonique de l’ORTF sous la direction de Charles Bruck, au programme copieux. Outre Léonore n°3 et le Concerto pour piano et orchestre n°4 de Beethoven avec Julius Katchen suivaient quatre œuvres de Lili Boulanger : Vieille prière bouddhique et Du fond de l'abîme — avec le ténor Michel Sénéchal, l’alto Véréna Gohl Muller, Stephen Hicks à l'orgue et les Chœurs de l'ORTF ; Pie Jesu, pour soprano, quatuor à cordes, harpes et orgue avec Claudine Collart, Stephen Hicks et enfin Psaume 24 "La Terre appartient à l'Eternel", pour ténor, chœurs, orgue et orchestre, avec Michel Sénéchal, Stephen Hicks et les Chœurs de l'ORTF.


Un cher ami, Éric, m’a écrit un mot gentil : “ Yves, je découvre plein de magnifiques musiciens grâce à toi et à COUACS. Mais j’avoue que je m’y perds maintenant car il y a tant de beautés et de versions différentes d’une même œuvre, il faudrait simplifier et nous donner la version idéale pour chaque chef-d’œuvre”. Ah non ! pas question de simplifier. Au contraire, c’est le maquis de toutes ces versions en tous sens qui me plaît. Il n’y a pas de vérité unique, il n’y a que des moments de bonheurs dispersés, et de temps en temps quelques grands phares. Alors, pour quand même satisfaire mon ami Éric, j’inaugure cette mini-rubrique “Phares et balises” : une discothèque idéale totalement personnelle. Et, pour les Suites pour violoncelle seul de Bach, voilà ma version : le premier des deux enregistrements de ces œuvres par Anner Biljsma, paru en 1979.


Au début des années 1970, la musique dite “contemporaine” disposait d’une faveur assez différente de ces temps-ci. Sa diffusion était réelle commercialement quand elle est aujourd’hui bien artificielle. Il y eut un moment où on a pu dire la musique contemporaine “à la mode” : on était dans le post-1968 et sans doute faisait-elle partie de ces éléments de nouveauté qui prétendaient tourner la page du vieux monde.

Dans ces années-là on faisait la queue au Frigidarium du Musée de Cluny pour s’allonger sur des nattes en coco et y écouter les sons et regarder les lasers de Iannis Xenakis et de ses Polytopes.

Les collections de disques de musique contemporaine se multipliaient. Warner a eu la bonne idée de rééditer (mais hélas sans livret) cet album paru en 1971, consacré à György Ligeti, André Boucourechliev (1925-1997) et Jean-Pierre Guézec (1934-1971). Ce dernier, le moins connu aujourd’hui, mort prématurément à l’âge de 36 ans, était l’une des voix françaises les plus marquantes de sa génération : une grande perte.


Brilliant Classics a eu l’excellente idée de réunir un énorme bouquet de concertos pour piano français pour en faire un coffret numérique. Je ne vous cite pas les compositeurs, la liste figurant sur la couverture. Les enregistrements ont des dates assez diverses qui vont du très vieux (Magda Tagliaferro avec Reynaldo Hahn au pupitre ! ) à l’assez récent (Concerto de Alkan par Giovanni Bellucci). Pas mal d’enregistrements Vox, label qui avait été précurseur question raretés, en particulier les Saint-Saëns par Gabriel Tacchino, les disques de Marylène Dosse qui nous ont souvent appris ce répertoire (sa Fantaisie de Debussy !), et même, c’est amusant, des enregistrements sous licence Naxos de François-Joël Thiollier (d’Indy, Fauré). Naxos qui licencie à Brilliant Classics : comme les temps changent ! Ce coffret est un trésor qui vous fera découvrir bien des œuvres qui devraient donner quelques idées aussi aux organisateurs de concerts et aux programmateurs des orchestres, qui en manquent, c’est évident.


Nos amis de chez Arion nous gâtent question rééditions. Et nous rappellent aussi le talent de la pianiste française Danielle Laval…

dont la discographie, originale et de grande qualité, est aujourd’hui en très grande partie rééditée en numérique sous ses différents labels.


Voilà un disque paru en 1978, avant l’arrivée du CD, format dans lequel il ne fut pas réédité. Il réunit des œuvres pour violon et piano de Liszt encore rares au disque aujourd’hui, interprétées par Jean-Jacques Kantorow rendu récemment célèbre comme vous le savez, par son fils : ) et, Henri Barda.


Le label américain Period Records travaillait dans les années 50 comme bien d’autres labels indépendants en faisant paraître sous licence des disques européens. Ici, il me semble qu’il avait licencié un disque de 1953 paru en France sous label Contrepoint. Pour le Concerto de Schoenberg Claude Helffer est au piano et René Leibowitz tient le bâton !
J’en profite pour déplorer avec tristesse la manière dont l’héritage discographique et la mémoire du grand défenseur de la musique moderne que fut Claude Helffer ne sont pas défendues. Il serait temps qu’on lui consacre un coffret. Cela dit, grâce à la collection de la BNF, pas mal de ses disques sont disponibles. Vivement conseillé.


Après la grande période Jean-François Paillard, le label Erato publia un nombre très important d’enregistrements du chef italien Claudio Scimone et de ses I Solisti Veneti. Je ne suis pas certain que Claudio Scimone ait été toujours “top-moumoute” du point de vue de l’historiquement informé…

…mais il a fait, en son temps, un travail incontestable. Et surtout, il possédait le savoir-faire et les moyens pour réunir des productions impressionnantes, en particulier par le casting vocal qu’elles affichaient.

Je souligne donc que nos amis de Warner Classics, encore eux, dépensent (hommage du vice à la vertu…) l’argent si mal gagné avec les mauvais disques crossover de leur vedette Capucello, en rééditant les enregistrements de Claudio Scimone.

Sur Qobuz vous les trouverez en deux morceaux de catalogue, les uns sous étiquette Warner Classics International, et puis les autres sous étiquette Warner Classics. Va savoir pourquoi.