L'AVENIR DU PASSÉ - Numéro 4

Mercredi 6 janvier 2020. Réponse à Gérard, et une nouvelle série d'archives et rééditions bien intéressante...

Petit courrier des lecteurs.

Un abonné, Gérard P. m’écrit : “Vous mettez tous vos liens vers Qobuz, mais moi je ne suis pas abonné ni chez eux ni ailleurs car je préfère acheter des disques, et j’en ai plusieurs milliers dans ma discothèque. Alors comment voulez-vous que je puisse écouter ce que vous recommandez ?”


” Cher Gérard, Oui, cette chronique est un ode au streaming !

Voilà comment je vois les choses, en vérité : le streaming est exactement ce qu’il vous faut !

  • Votre petit disquaire est mort.

  • Les CD ne se vendent plus et donc la diversité des publications sérieuses s’épuise, et leur diffusion avec.

  • La Fnac essaie de faire avec ce qui reste à vendre du Amazon en moins bien et plus cher, et en emmerdant plus que jamais ses fournisseurs.

  • Elle veut absolument vous faire écouter des capuconneries.

  • Pour le streaming elle renvoie à Deezer : cela doit faire tout drôle aux profs dont ils avaient jadis la clientèle, quand on leur suggère immédiatement d’écouter Aya Nakamura.

  • Vos disques prennent sérieusement la poussière.

  • Vos petits enfants écoutent du rap et n’auront rien à faire de votre collection : leur léguer un mot de passe et vos favoris sera bien davantage apprécié par eux...

Voilà pourquoi le streaming illuminera les années qu’il vous reste encore à vivre. Non, je vous assure ce n’est pas cruel de ma part de dire ça : on en est tous là, et quant à moi avec mon lumbago, je sens comme un souffle sur mon épaule.

Car beaucoup des disques que je présente ici ne sont pas et ne seront plus disponibles en CD.

Mais vous n’êtes pas obligé de vous abonner à Qobuz en revanche. Je ne vais pas ici vous raconter ma vie, mais parfois on reste scotché avec la même personne 40 ans, vous le savez bien. Moi c’est pareil mais en moins long avec Qobuz.

Toutefois, si vous voulez écouter ailleurs (c’est souvent aussi cher mais moins bien) vous pouvez retrouver tous ces documents sur les autres plateformes, le plus souvent dans un bien plus mauvais son, le pire étant Youtube, et avec de la publicité en plus.

Gérard, il est temps que vous passiez au streaming ! “


Commençons par rendre hommage aux musiciens disparus ces derniers temps et on sait qu’ils ont hélas été nombreux ces derniers temps. La collection Ina Musique a publié en numérique un certain nombre de concerts d’archives disponibles sur les plateformes de musique en ligne. La plupart de ces archives nous sont livrées avec une partie des commentaires de présentation de l’époque. Il en est ainsi du Livre d’Or, émission de Guy Erismann. Le ton est parfois suranné, mais pas ridicule dans son cas : ses textes sont intéressants, jugez-en par la manière dont il présentait le jeune Fou Ts'ong le 4 avril 1959. On n’a pas idée à quel point un pianiste chinois en ce temps là, c’était improbable ! La discographie de Fou Ts’ong disponible en ligne est assez abondante, foutraque comme souvent, avec des doublons et zéro information, mais vous y ferez bien peu de mauvaises rencontres ! J’ai replongé dedans récemment - il vaudrait mieux se souvenir des artistes quand ils sont vivants…

Autre grand disparu, Ivry Gitlis bien sûr. Cette compilation publiée par Brilliant Classics de ses concertos enregistrés pour Vox est un peu le diamant de sa discographie. Tchaïkovski, Bruch, Sibelius, Mendelssohn, Bartok, Berg, Hindemith, Stravinski avec Orchestre Symphonique de Vienne sous les baguettes de Heinrich Hollreiser et Jascha Horenstein. De pures merveilles. Avant d’être un type sympa, comme on l’a souligné partout, et doté d’un humour désopilant et un vrai anticonformiste Gitlis a été un violoniste fabuleux, si les mots ont un sens

Claude Bolling aussi a pris le large la semaien passée. Le champion français du big-band, pianiste, chef d’orchestre et compositeur tellement doué, avait publié en 1965 sa savoureuse lettre d’amour à Mozart. La voilà, qui nous arrive d’outre-tombe !

Le New-York Philharmonic Orchestra avait publié sous son propre label jusqu’en 2017 une série d’archives qui semble interrompue, ou peut-être épuisée. Mais ils y a de quoi faire, avec quelques 190 références dans lesquelles je vous recommande de plonger, des parties ou intégralité de concerts. Ici, une magnifique version du Requiem de Fauré par Mademoiselle Nadia Boulanger, qui ne détestait pas les voyages en Amérique ! Son ami et élève Leonard Bernstein avait “pris” le New-York Philharmonic à partir de la saison 58. Quand Koussevitzky avait invité Nadia et son ensemble vocal à Boston pour interpréter ce Requiem, il avait fait imprimer parait-il des affiches mentionnant un ténor. Pour ne pas le vexer, au cours du voyage elle avait bidouillé une partie de ténor, qui fut dévolue bien sûr à Hugues Cuénod, qui était du voyage !

En bonus je vous offre cette jolie lettre en français, qui date de quelques mois plus tard, adressée par Nadia Boulanger à Leonard Bernstein. Marie-Laure de Noailles était morte l’année précédente et elle lui réclame son témoignage pour un hommage.

Et, toujours à New-York et toujours dans la même collection, le 14 novembre 1948 voici Francis Poulenc qui y joue sous la baguette de Mitropoulos le Concert Champêtre… mais pas au clavecin, instrument pour lequel l’œuvre a été composée (et pour Wanda Landowska !), mais au piano. Et ça “marche” très bien ! On est 20 ans après la création de 1928. Amusant et pour l’anecdote : nous avons aussi un témoignage d’Emil Guilels jouant pareillement le Concert Champetre de Poulenc. Ce sont les trois dernières plages de cet album-compilation qui lui est consacré. Vous remarquerez qu’ils ont “plagé” les trois mouvements du Poulenc mais pas le reste, où on vous débite des concertos de 25 ou 30 minutes d’un coup ! Bref. Il n’existe pas d’autre parutions de ce document, c’est mieux que rien. On est là en 1962 avec l'Orchestre philharmonique de Moscou dirigé par Kirill Kondrachine.

Dans la série d’archives de la radio française mentionnée à-propos de Fou T’song, et qu’on retrouvera je crois assez souvent dans cette rubrique, voyez le concert que l’Orchestre National proposait à ses abonnés le 10 mai 1960. Au programme : Vivaldiana de Malipiero, la sérénade Haffner de Mozart, un extrait de la Symphonie d’Hymnes de Koechlin, Le boeuf sur le toit de Darius Milhaud avec le grand artiste qu’était René Benedetti en soliste, Ode de Strawinski, et enfin Horace Victorieux d’Honneger ! Voilà un temps où la radio publique faisait son boulot au lieu de s’auto-congratuler sur les réseaux sociaux au sujet programmes de plus en plus racoleurs. En revanche, observez que sur le visuel est indiquée la présence de Jean Cocteau en tant que récitant, et c'est du n'importe quoi. Le gars qui a composé la pochette n'a visiblement pas écouté : Cocteau avait bien trempé dans le ballet créé à la Comédie des Champs-Elysées mais ne fait rien dans ce concert.

Et puis, Franz André, quel bonhomme ! Je vous laisse lire sa biographie mais une période de sa carrière a été proprement extraordinaire, c’est lorsqu’il a dirigé et animé à l’Institut National de la Radiodiffusion en Belgique (INR) l’orchestre qui lui avait été confié, de 1935 à 1957. Cet homme a fait un travail fabuleux au bénéfice de la musique de son temps, dans un éclectisme stylistique remarquable. Bizarrement, ses disques “officiels” dont quelques uns sont disponibles en ligne en particulier grâce à la collection de la BNF, ne rendent pas du tout compte de l’audace de son travail en faveur de ses contemporains !

Et justement, puisqu’on parle de l’INR, la Troisième symphonie d’Henri Sauguet a été intitulée “INR” par le compositeur car elle résulta d’une commande de Franz André pour son orchestre. Elle date de 1955 et a été créée au Festival de Venise, par l’orchestre de l’I.N.R. sous la direction de son fondateur.

L’année suivante le jeune Pierre Dervaux en livre ici une belle version, pércisen vigoureuse, à la tête du National, avec là-encore un complément de programme superbe : le Concerto pour violoncelle de Katchaturian et le Cantique de la Sagesse de Roland Alexis Manuel Levy, dit Roland-Manuel ou Roland Manuel ( à ne pas confondre avec son fils Claude Roland-Manuel , producteur de radio et critique). Pour le Roland Manuel, nous sommes servis par la grande Denise Charley et les chœurs de la RTF sous la direction de Yvonne Gouverné ! Pour ceux à qui cela dira quelque chose, la “mise en ondes” est signée Jean-Etienne Marie. Lui, comme compositeur, j’avoue que j’ai toujours eu du mal !

Non mais, vous imaginez le bonheur, si nous avions de tels programmes éclectiques et généreux de nos jours ? Le mépris pour la musique française dans les orchestres français est un pur scandale.

On termine pour se calmer par ce document qui nous permet de retrouver la magnifique Irma Kolassi qui , vous le savez peut-être, quand elle enseignait à Athènes fit travailler Maria Callas ! Nous sommes en 1952 avec le vétéran Eugène Bigot à la baguette. Kolassi, par ailleurs merveilleuse récitaliste, exemple de ce qu’on appelait une “chanteuse intelligente” chante ici deux extraits d’Iphigénie en Tauride. Au programme aussi, la Trauermusik de Mozart, le concerto en ré mineur pour deux violons de Bach, Tod und Verklärung de Richard Strauss, et la Troisième symphonie, pour cordes, du compositeur français Yves Ramette, né en 1921. Inconnu, bien sûr. Jamais joué. Et pourtant, gros catalogue ! Dans ses mémoires, il écrit :

“Au reste, il est un mot fort à la mode, très utilisé de nos jours, mot dont on ne sait d’ailleurs plus très bien à qui il doit réellement être appliqué. Ce mot, c’est exclusion. Et je me pose la question de savoir si, pour un artiste français pratiquant son art avec le plus parfait désintéressement, travaillant sans relâche, conscient qu’une œuvre terminée, le but poursuivi semble toujours reculer, qui désire garder son indépendance à l’égard des écoles, chapelles, clans, qui veut avant tout préserver sa liberté d’esprit et de jugement, je me pose la question de savoir si, en France, à notre époque, pour un tel artiste, ces défauts accumulés ne sont pas un motif suffisant d’exclusion.”

Moins ancien, cette captation live de tous les concertos de Rachmaninov par Lise de la Salle et l’Orchestre de l’Opéra de Zurich (qui s’appelle depuis quelques temps le Philharmonia Zurich… c’est tellement malin comme nom que personne ne s’en souviendra…) sous la direction de Fabio Luisi. Vraiment, vraiment bien, et carrément passé inaperçu !

Warner a réédité tous les enregistrements de Louis Fremaux. Encore un grand chef français, à peu près contemporain de Dervaux, mais qui a fait une grande part de sa carrière en Angleterre. Plein de bon répertoire qu’on aime, regardez ! Yann Pascal Tortelier jouait encore du violon à cette époque avant d’embrasser la carrière de chef, et sa Symphonie Espagnole est vraiment très bien !

On termine avec la réédition d’un disque de Variations de Mozart qui était originellement paru chez Musidisc qui était dirigé artistiquement dans les années 80 par un inénarrable Monsieur Muller, je crois me souvenir. Danielle Laval avait commencé sa carrière discographique chez Pathé Marconi sous les auspices de Peter de Jongh, puis enregistré chez Musidisc et Auvidis. Une pianiste au beau style, élégant, et qui a toujours témoigné d’une appréciable curiosité de répertoire. A redécouvrir ! Voici le lien vers sa discographie !