L'AVENIR DU PASSÉ - Numéro 3

30 décembre 2020 - Le piano de Robert Schumann, millésime 1974...

Je me suis rendu compte récemment, et par hasard, que trois intégrales consacrées au piano de Robert Schumann bien oubliées ont été rééditées ou en cours de réédition en numérique, et disponibles sur toutes les plateformes.

Autour d’elles s’était déroulée au mitan des années 70, en 1974 exactement, une sorte de bataille d’Ernani dans la presse musicale française prenant à témoin les discophiles, quand les trois entreprises furent publiées à peu près simultanément en 33 tours, à l’occasion des fameuses “souscriptions” de fin d’année qui étaient l’objet de tant d’excitation à l’époque. Originellement ces “souscriptions” étaient de véritables souscriptions au sens propre qu’on on réservait auprès de son disquaire pour de gros coffrets événementiels, qu’on payait même en plusieurs fois au besoin. Par la suite ces souscriptions n’en ont gardé que le nom, puis sont devenues des “offres spéciales de fin d’année”.

La première intégrale cette année-là était celle de Peter Frankl.
Elle nous est revenue en numérique, complète, sous licence Menuetto. Ce qui fait le charme de l’histoire du disque, ce sont tous ces labels improbables… Celui là fait des pochettes convenables et travaille avec du domaine public ou des licences. Intégrale restituée dans un bon son et avec des métadonnées correctes. Pas de livret, faut pas rêver !

Je n’ai pas trouvé ses dates d’enregistrements exactes l’intégrale Frankl fut publiée en plusieurs coffrets sous versions françaises de la série américaine “Vox Box”, un concept de coffrets de 3CD bon marché.

Peter Frankl, grand pianiste hongrois, grand pédagogue, carrière droite et belle (il vient juste de se retirer de sa chaire de professeur à Yale University) ne jouissait alors d’aucune vraie réputation en France, marché replié sur lui-même et ses petites gloires, qui n’a pas tant changé, mais nous n’avions pas non plus les outils de curiosité sont nous disposons aujourd’hui...

André Krust (disparu le 7 septembre dernier à l’âge de 94 ans) lui non plus, bien que français, n’était pas très en vue déjà à l’époque. Personnellement, j’avais adoré ses vieux disques des années 60 réalisés pour harmonia mundi, en particulier son Arpegionne avec Robert Bex au violoncelle (indisponible, hm rééditez !) ou ses Trios de Haydn.

L’intégrale Krust partait au combat sous la forme d’un gros coffret mauve, toilé, lettres d’or poinçonnées à chaud, chez RCA. Pardon pour la mauvaise qualité du cliché, c’est tout ce que j’ai trouvé.

Elle nous est revenue en numérique sous label BNL avec des métadonnées… pffff… pas de numérotation des six albums, et un doute que j’ai sur sa complétion. Il y manque par exemple les Chants de l’Aube, mais peut-être n’avaient-ils pas été enregistrés par le pianiste français, dont le principal professeur pour le piano fut Yves Nat, et ça s’entend.

Krust fut un artiste discret mais à l’envergure considérable, qui fut actif dans le champ de la musique contemporaine. Et il fut aussi, oui, l’accompagnateur de Luis Mariano nous dit-on !

Enfin, Reine Gianioli, née en 1915 allait nous quitter peu après en 1979 était aussi sur la ligne de départ, pour le compte des Disques Adès, dans une très belle édition également toilée, avec ce lettrage et cette réalisation graphique superbes qui “signaient” les disques publiés par Lucien Adès. Adès fut par ailleurs, je le mentionne en passant, un homme absolument remarquable autant comme personne (professeur à Alger, juif, il s’est engagé tôt dans la Résistance et a préparé le débarquement des alliés en Afrique du Nord en 42) que par la suite au cours de sa brillante carrière d’éditeur discographique.

Universal ayant récupéré le catalogue Adès c’est sous label Decca que reparait en numérique son intégrale, ou du moins la première partie. espérons ne pas avoir attendre trop longtemps la suite. Métadonnées convenables, pas de livret (bien sûr).

Ces points d’histoire bien approximatifs étant posés, vous attendez peut-être à un conseil d’écoute de ma part ? Et bien d’abord, grâce à n’importe quel site de streaming, vous aurez la possibilité de vérifier si vous êtes de mon avis, ce qui me semble très sain et me rassure. Tous les liens qui figurent dans cette page visent à vous y inciter.

Pour moi c’est Peter Frankl qui remporte la comparaison, vraiment Peter Frankl.
Krust est très bon constamment, de haut biveau, des idées, du son, la technique qu’il faut quand il faut, pas de mauvaises coutures. Mais Peter Frankl… à la fois une assise technique comment dire, réconfortante, et une capacité à chanter formidable. J’ajoute que son ensemble, des trois intégrales me parait le mieux justifier d’une entreprise mono-artiste. Encore que Krust, ne vous méprenez pas, est très interessant dans les sonates, et ne démérite pas non plus dans les grandes pièces. Simplement, ça reste un peu local. Mais très beau. J’adorerais aller l’écouter en concert demain.

Avec Reine Gianoli, les choses se gâtent carrément selon moi. Gianoli n’était pourtant pas si âgée que cela, la soixantaine, lorsqu’elle a réalisé ces disques, et j’ai tendance à penser qu’elle bénéficia d’une assistance de direction artistique soignée avec Jacques Pradère et Robert Prudon. Etait-elle précocement faible ? D’autres rééditions (Chopin) ne m’avaient pas beaucoup enchanté non plus, récemment. Gianoli fit pourtant une assez belle carrière. Elle est ici constamment en deçà des moyens nécessaires, techniques et d’expression, même dans les petites pièces. C’est assez désastreux. Son intégrale remporta pourtant le Grand Prix du Disque en 1974…


De Peter Frankl je recommande l’intégrale Debussy qui était également parue sous label VOX, merveilleuse. Elle témoigne d’un pianiste assez universel. Suivez le guide vers le Volume 1. Puis vers le Volume 2. Mais il y a bien d’autres trésors à découvrir de Mozart à Bartók en passant par Chopin et Brahms (Quintette, couplé avec le Schumann avec le Quatuor Lindsay) Un grand Maître, si vous m’en croyez.

Quelques bonus :