L'AVENIR DU PASSÉ - Numéro 2

16 décembre 2020 - Notre rubrique hebdomadaire consacrée aux rééditions, aux archives et aux enregistrements publics historiques

Le label SOLSTICE en cette fin d’année est revenu sur l’un de ses artistes fondateurs, Pierre Cochereau, en publiant un coffret vraiment formidable de 20 CD parfaitement édité comme toujours. “Raretés et inédits”, c’est peu dire ! Ces raretés et les inédits proviennent de deux sources. D’archives de l’INA dûment sélectionnées et remasterisées pour SOLSTICE par Yvette Carbou, et d’enregistrements réalisés par François Carbou, sa moitié, au cours de ses longues “années Cochereau”, en particulier au pied de la Tribune de Notre-Dame mais pas seulement, et puisés dans ses bandes encore impubliées.

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Il est difficile à un enfant du XXIe siècle de se figurer l’importance et le charisme de Pierre Cochereau lors de sa carrière. Personnellement il m’a fait aimer l’orgue sans pour autant me scotcher sur une esthétique. Je l’ai entendu moultes fois à Notre-Dame (et pas lui seulement) au cours des auditions d’orgue qu’il avait institué le dimanche après-midi. Je l’ai suivi, passionné, lors de ses récitals avec son orgue portatif avec ou sans son compère Roger Delmotte dans les endroits les plus farfelus (et même, ce qui est un comble, sur la scène du Théâtre de la Ville tout neuf à 500 mètres de Notre-Dame !)

Il y a dans ce coffret dont vous pouvez trouver le contenu complet ici des surprises en tous genres. Dès le premier disque, quelque chose que je n’aurais jamais cru entendre de ma vie : l’orgue (Cavaillé-Mutin) de la Salle Gaveau, capté le 1er janvier 1955 ! Le répertoire est gigantesque, de Bach à Delerue en passant par Corrette, Tournemire, Jehan Alain. On entend Cochereau seul ou en duo, ou avec orchestre, du baroque au contemporain. Pas seulement à Notre-Dame : à Saint-Etienne Du Mont, sur le Gonzales du 104, aux Invalides, à Strasbourg, en Italie… Et les fameuses improvisations de Cochereau ont bien sûr une large place, avec là-aussi une bonne dose d’inédits.
J’ai évoqué plus haut le charisme de Cochereau. Ce charisme subsiste par-delà la mort à l’écoute de ce coffret, de la première à la dernière minute. Je l’ai écouté en mode passif, avec le livret à portée de main pour me renseigner sur les œuvres parfois, ou les instruments, et c’est délicieux. Tout cela forme comme un grand voyage addictif dont on ne décroche pas. Cette année, le seul cadeau imaginable pour un amateur d’orgue, ou pour faire aimer l’orgue, le voilà ! Attention : le coffret n’est pas disponible en musique numérique. On peut l’acheter sur le site de l’éditeur, ils expédient vite.

Tiens, en bonus, une petite vidéo amusante :


Jean Ter-Merguerian, ce nom ne vous dira peut-être rien. L’itinéraire de vie de cet artiste exceptionnel a sans doute contribué à le gommer du paysage. Il est heureux que la dévotion du violoniste Amara Tir, son élève, et la curiosité du label (taïwanais ! ) Rhine Classics, permettent de remettre un peu l’église au milieu du village.

Ter-Merguerian, mort en 2015 à près de 80 ans était un violoniste français né en 1935 à Marseille, d’origine arménienne. Il a fait toutes études musicales initiales à Marseille avant de partir avec sa famille en 1947 en Arménie. En 1956 il est primé à Prague, puis au Concours Tchaikovski et devient l’élève de David Oistrakh à Moscou avec lequel il continuera de travailler jusqu’en 1963. Il remporte le Long-Thibaud en 1961, est lauréat en 1963 du Concours Reine Elisabeth. Dès lors il effectue de nombreuses tournées mondiales, mais décide en 1981 de revenir en France et dans sa ville natale, où il devient à son tour professeur au Conservatoire de Marseille, alors dirigé par Pierre Barbizet. Rostropovitch déclara un jour : “Ter Merguerian est la plus belle technique d’archet du monde, tous instruments à cordes confondus !”.

Il n’y avait pratiquement rien de disponible à ce jour au disque de Jean Ter-Merguerian : c’est dire à quel point ce coffret de 5 CD est le bienvenu. On y trouve (entre autres) un concerto de Brahms vraiment magnifique avec Boston et Arthur Fiedler ; un beau récital avec la pianiste Monique Oberdoerffer (Brahms, Bach, Mozart, Saint-Saëns), des sonates de Beethoven avec Pierre Barbizet et le Triple concerto avec Chiffoleau ; un mouvement du concerto de Beethoven lors du Long-Thibaud, avec le discours de Henryk Szeryng, Président du jury ; une interprétation superlative du concerto de Katchaturian captée en Arménie en 1964…

Vous découvrirez un violoniste du plus haut niveau, impressionnant, qui, c’est absolument évident, n’a pas eu la carrière qu’il aurait pu avoir. Attention : le coffret n’est pas disponible en musique numérique (lui non plus!). On peut l’acheter sur le site de l’éditeur.


👍 La maison Warner Classics n’a pas que des défauts, elle a aussi des obligations à l’égard de son splendide catalogue, et une politique de rééditions soignée et bienvenue, dont je rends compte autant que faire se peut chaque semaine ici. Warner Classics a publié il y a quelques semaines un gros coffret à petit prix consacré à Samson François, avec un livret très intéressant. Si vous n’avez que peu de disques de Samson François dans votre discothèque, l’achat en vaut la peine, vraiment. Il y a aussi quelques inédits qu’on ne connaissait pas, qui ne m’ont pas tous convaincu, tout comme d’ailleurs certains enregistrements publics diffusés par Philippe Cassard lors de sa récente émission sur France Musique. Une fois mort, un artiste ne peut plus se défendre et je ne suis pas certain qu’il faille, même à titre documentaire, pour le grand public, en dévoiler les mauvais jours.

Comme souvent dans le cas de ce genre de gros coffrets, tous les contenus ne sont pas rendus disponibles en numérique, ou pas tout de suite. Mais j’ai noté que cette semaine, extrait du coffret de 54CD, une “galette” a été mise sur les plateformes, sur laquelle je me permets d’attirer ici l’attention.

Quelques semaines seulement après la mort de Samson François, Pathé Marconi a publié son intégrale inachevée de Debussy, qui est un coup de maître bien connu. Et quelques mois plus tard un coffret d’inédits Chopin enregistrés en 1960 (Londres) et 1966 (Paris), illustré en façade d’un beau dessin de Jean Cayré sous la référence 2C 165-11345-6 :

Dans le gros coffret désigné plus haut, ce double album LP a été coupé en deux galettes séparées dont un seul des deux est pour l’instant disponible en numérique, sous ce visuel adapté du coffret LP original présenté ci-dessus, et ce sont les inédits londoniens de 1960 :

Je pense qu’il s’agit de l’un des plus beaux disques Chopin qu’on puisse entendre sur cette terre. Au ciel, je ne sais pas encore, mais sur cette terre j’en suis certain.

Et au sommet de ces 37 minutes et 35 secondes de musique, il y a une Quatrième ballade magique, dont l’oscillation du début dans cette version est miraculeuse. Ne manquez pas d’écouter ce chef-d’œuvre du disque.


Je crois qu’au tableau d’honneur de la musique classique numérique classique, le label tchèque SUPRAPHON s’approche du ponpon ! Ils ont changé récemment de distributeur numérique ; la disponibilité numérique de leur catalogue a beaucoup progressé, et il réalisent un travail de mise en ligne impeccable qui vient s’ajouter à une politique artistique qui, même si elle a pu paraître un peu moins spectaculaire ces dernières années, s’est toujours maintenue au meilleur niveau. Quand ils sortent maintenant de gros coffrets, ils les rendent simultanément disponibles en numérique, et les accompagnent toujours du livret intégral, et c’est vraiment super. Merci, merci, merci.

Ce coffret consacré à Ivan Moravec dont je vous reproduis aussi le dos afin d’envisager facilement le répertoire (le DVD seulement dans la version physique) , est un bonheur. Il réunit des enregistrements un peu dispersés, certains indisponibles, et rétablit bien la figure d’un musicien merveilleux, subtil, et que nous n’avons peut-être pas assez fêté.


LE LABEL DE RÉÉDITIONS DE LA SEMAINE : APR

Les labels indépendants d’archives et de Domaine Public sont légion, pas tous inutiles d’ailleurs, pas tous animés de mauvais sentiments, mais souvent dirigés par des amateurs foutraques qui savent ce qu’ils font, mais ne oublient de l’expliquer. Le problème c’est que c’est un maquis invraisemblable, et qu’il faut se méfier de où on met les oreilles !

A l’opposé, certains labels de rééditions font un travail impeccable et parmi eux, en ce qui concerne le piano, le label APR, qui existe depuis le début des années 90 où il fut créé par Brian Crymp. Il est maintenant dirigé par un fou de piano, Mike Spring, l’un des meilleurs spécialistes mondiaux de l’interprétation au piano, et qui avait initié la belle politique “piano” du label Hyperion dans une vie antérieure.

Mike a courageusement racheté APR à son fondateur, a continué et développé une politique de rééditions impeccable, parfait documentée pour l’acheteur et bien sûr intelligemment remasterisée. Plus de 100 références au catalogue, et depuis quelques temps, ce qui me donne le prétexte de cette mise en avant, une série consacrée, en bon français, à The French Piano School.

On y écoutera Marius-François Gaillard et Carmen Guilbert dans le disque ci-dessous. Si vous ne savez pas qui ils sont, vous aurez le livret pour le savoir ! Mais aussi Aline Van Barentzen, Jean Doyen, Robert Casadesus, Magda Tagliaferro etc.

C’est pas demain la veille qu’on verra, soit dit en passant, un label français lancer une collection intitulée The English Piano School !


UN PEU DE CROSSOVER POUR FINIR…

Il ne faut pas toujours critiquer le crossover, qui n’est pas un genre aussi constamment minable que certaines parutions tendraient à le faire penser. Il m’est venu l’idée, en cette veille de fêtes, de mentionner ici le disque extraordinaire que Frank Sinatra, crooner somptueux accompagné par… le Hollywood String Quartet, avait fait paraître en 1957 dans des arrangements de Nelson Riddle. Maintenant disponible en streaming ou téléchargement HiRes, quel bonheur !

Le Hollywood String Quartet fut l’un des plus grands quatuors à cordes du XXe siècle. Entre autres, ils ont enregistré, en présence du compositeur une extraordinaire version de la Nuit Transfigurée de Schönberg. Hélas, tous les enregistrements réédités et remasterisés en CD par Testament n’ont pas été rendus disponibles en numérique, mais il y a tout de même quelques disques à écouter en ligne.

Hollywood String Quartet était constitué de Felix Slatkin et Paul Shure, violons, Paul Robyn, alto, et Eleanor Aller, violoncelle. Slatkin et Aller étaient mari et femme, et ils sont les parents de Leonard Slatkin, longtemps directeur de l’Orchestre National de Lyon. Ces quatre là avaient fui aux USA pour s’installer à Hollywood afin de gagner leur vie dans les orchestres de musique de film, un job bien sous-qualifié. C’est pour le plaisir, et seulement pour l’amour de l’Art qu’ils fondèrent ce quatuor admirable dont les enregistrements sont de purs trésors.

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