L'AVENIR DU PASSÉ - Mercredi 9 Décembre 2020

Notre rubrique hebdomadaire consacrée aux rééditions, aux archives et aux enregistrements publics historiques

La sélection discographique hebdomadaire est en tête actuellement des rubriques qu’apprécient les abonnés à COUACS. Compte tenu de l’abondance de la matière, nous avons donc décidé de la couper en deux. Le mercredi, elle sera consacrée aux enregistrements anciens, et le vendredi uniquement aux nouvelles parutions.


L’intégrale Chopin publiée il y a quelques années par Brilliant Classics sous forme de CD a connu discrètement plusieurs versions, l’éditeur changeant les interprètes de certaines pièces en fonction des licences qu’il peut obtenir et des nouveaux enregistrements qu’il réalise par lui-même. Ce qui caractérise plus largement les interprétations de cette intégrale c’est la qualité et l’originalité, avec un mélange de maîtres connus et d’artistes qui le sont moins. Plongez dedans, vous ne serez point déçu !

La version aujourd’hui disponible de cette intégrale s’ouvre (et ce n’est certainement pas un hasard) par une version absolument remarquable, qu’il vous faut écouter, l’une des toutes meilleures selon moi, des concertos de Chopin par Ewa Kupiec accompagnée par l’Orchestre de Sarrebruck dirigé par le chef polonais Stanislaw Skrowaczewksi. Ces deux là fondent un dialogue superbe ou les deux chantent et enchantent. Côté orchestre on n’a jamais cette impression fréquente d’une orchestration faiblarde.

Skrowaczewksi fut de longues années le directeur musical à Saarebruck et y réalisa une copieuse discographie, en particulier une intégrale Bruckner remarquable. Ces concertos de Chopin étaient parus comme tous les disques de Skrowaczewksi avec cet orchestre (lequel n’existe plus en tant que tel : il a fusionné avec un autre) chez Oehms Classics. Ewa Kupiec elle-même a réalisé une discographie très vaste, variée et originale, mais elle est de ses artistes qu’on situe mal, faute de les entendre en concert dans notre petit hexagone.

C’est justice de rendre justice au baryton Jean-Christophe Benoît, qui a tant fait pour la musique française et l’opérette française. Il avait réalisé en 1967, en duo avec Aldo Ciccolini, une belle anthologie des mélodies de Ravel pour EMI, rééditée maintenant en numérique par Erato.

1967, c’est aussi l’année de parution de ce récital Chopin d’Alexis Weissenberg, paru sous label RCA, donc avant son contrat Pathé Marconi et ses enregistrements célèbres avec Karajan et son vedettariat en France. Homme et artiste énigmatique, fascinant, artistiquement autant qu’intellectuellement, et qui ne mérite pas, c’est sûr, la haine étonnante qu’il a parfois suscité. Ce disque là est une magnifique réussite en tous cas.

Eric Cordé a passé des années à préparer un projet discographique qui a enfin vu le jour sur le label Hortus : une réédition d’enregistrements parus en 1939 sous étiquette Odéon, devenus introuvables, de l’orgue de cinéma Christie du Gaumont-Palace ; joués par Georges Ghestem à l’orgue, Raoul Gola au piano et Georges Tzipine au violon et dirigeant son orchestre. Le Gaumont-Palace était cette salle de cinéma extraordinaire, l’une des plus grandes au monde, située Place Clichy, comptant plus de 6000 places, soit près de deux fois plus que la capacité du Grand Rex aujourd’hui. Elle fut détruite au début des années 70, son orgue sauvé de justesse par l’éditeur discographique Alain Villain, et remonté à Nogent sur Marne, de manière assez tristement ironique, dans l’unique pavillon Baltard sauvé des Halles de Paris. Il est toujours joué de temps en temps.

Dans le livret, Éric Cordé raconte :
“ En 1939, Georges Tzipine et son orchestre sont dans la fosse, tandis que l’orgue est tenu par Georges Ghestem, les feux des projecteurs sont rivés sur la fosse, la console d’orgue est blanche, elle est belle, elle monte, elle est sur scène le temps d’un solo, puis elle redescend rejoindre l’orchestre. L’orgue mêle alors sa voix au grand orchestre, mais quelle n’est pas notre surprise d’y entendre aussi de savoureux dialogues entre l’excellent violoniste qu’est Georges Tzipine et du non moins excellent Georges Ghestem dont la complicité est palpable. […] Ils partagent un large répertoire musical mêlant le savant au divertissant, exercice des plus délicats […]”

On sait ce qu’est devenu après une guerre qui lui fut particulièrement cruelle, Georges Tzipine : il fut l’un des plus audacieux, l’un des plus téméraires parmi les chefs parisiens des années 50 et 60, pensionnaire habituel des meilleurs orchestres de la capitale, puis fit une grande carrière internationale. Tzipine réalisa un nombre impressionnant de disques de musique française qui sont encore des références heureusement largement réédités — il faut bien dire, peu disputées par les chefs en france depuis 40 ans. Il était aussi un accompagnateur recherché par les plus grands solistes. Tzipine fut par ailleurs le directeur musical de la Gaumont pendant de nombreuses années, et il y réalisa de nombreuses musiques de films, en particulier pour les actualités filmées.

Attention : le disque “rendez-vous au Gaumont Palace n’est pas disponible en numérique, par volonté de l’éditeur. Vous devez l’acquérir, avec son livret très interessant !

Et pour vous donner envie, ce petit extrait :


Des rééditions chez les labels français il y en a beaucoup ces temps-ci, et nous devons à Arion de nous rappeler quelques artistes de grande valeur de son catalogue qui fut dans les années 60 et 70 à bien des égards novateur.

C’est le cas par ailleurs de la claviériste française Brigitte Haudebourg, qui avait réalisé sur clavecin ou pianoforte pour le label Arion des disques consacrés à J.C. Bach, Dandrieu, Couperin ou Johann Schobert, à une époque où ces répertoires ne courraient pas les rues.

Pour rester chez Arion, comment ne pas rappeler cette beauté de disque du guitariste Alberto Ponce, hélas disparu il y a peu, consacré à la musique magique de Maurice Ohana ? En particulier, écoutez les Trois graphiques.

En 1978 enfin, Jean-Jacques Kantorow et Henri Barda réalisaient pour Arion un disque de la musique pour violon et piano de Franz Liszt. Encore du répertoire inconnu à l’époque et encore peu souvent enregistré, et par deux artistes superlatifs.


Il vous faut écouter davantage de musique anglaise ! Je vous conseille pour vous y remettre en douceur d’attaquer par cette intéressante anthologie du concerto pour piano britannique, paru sous le label Lyrita avec en soliste le plius qu’excellent Malcolm Binns, dont les disques hors-musique anglaise sont aujourd’hui bien peu réédités.
Lyrita est un label anglais hors du commun, qui fut créé par Arthur Richard Itter, ce passionné de musique anglaise qui fut l’un des premier à documenter de manière aussi volontariste la musique de compositeurs tels que Bax, Moeran, Alwyn, Bridge, Holst, Hurlstone, Rawsthorne, Rubbra ou Sterndale Bennett. Pendant une vingtaine d’années, de 1995 à 2005 , le label demeura un peu en sommeil mais, avant de disparaître en 2014, Itter a mis ses affaires en ordre et créé une sorte de fondation afin de garantir l’avenir de ses trésors. Tous les disques du catalogues sont maintenant ou seront réédités, et de nouvelles productions voient maintenant le jour.

J’en profite pour mentionner dans la même veine un autre petit label anglais qui m’avait échappé, British Music Society, qui comporte aussi des rééditions bien alléchantes. Perfide Albion, qui s’occupe tellement, tellement mieux que nous, français des compositeurs de son patrimoine…


LE LABEL DE REEDITIONS DE LA SEMAINE

Si vous n’êtes pas familier avec la géographie nord-américaine, Louisville est la capitale du Kentucky, environ 700 000 habitants aujourd’hui. Et sur la carte c’est ici :

Le chef d’orchestre Robert Whitney a fondé, en novembre 1937, avec le maire de Louisville, le Louisville Orchestra, dont il est devenu le premier chef d'orchestre, poste qu'il a occupé jusqu'en 1967. En 1947, le Louisville Orchestra a lancé First Edition Recordings, devenant ainsi le premier orchestre américain à posséder son propre label de disques. Et avec une politique d’une certaine insolence, vous en jugerez en consultant le catalogue largement disponible aujourd’hui en numérique.
Il se trouve en effet qu’en 1953, l'orchestre a reçu une bourse Rockefeller de 500 000 dollars pour commander, enregistrer et créer de la musique du XXe siècle de compositeurs vivants, ce qui a permis au Louisville Orchestra de se faire connaître largement par cette politique en faveur de la nouvelle musique. Par la suite, l'orchestre a reçu d'importantes subventions du Fonds Aaron Copland pour la musique et de la National Endowment for the Arts, toutes deux destinées à la production, la fabrication et la commercialisation des collections historiques d'enregistrements de premières mondiales. La période 1960 à 1970 a été particulièrement prolixe, sous la baguette de Robert Whitney. Musique américaine, musique française… musique du monde entier en vérité. Ce label est une mine de découvertes.

Aujourd’hui, l’Orchestre de Louisville poursuit ses efforts, même si de manière moins spectaculaire, mais affiche fièrement sa mission : “The Most Interesting Orchestra on the Planet !”. Site Internet :https://louisvilleorchestra.org/


On termine par un beau coffret numérique, parfaitement réalisé et documenté par Supraphon (même qualité de travail que pour le récent coffret Beethoven du Smetana Quartet dont on a déjà parlé) et fourni sur les meilleurs services de musique en ligne avec un livret numérique très détaillé.

Cette fois, c’est un hommage copieux au ténor tchèque Karel Burian dont on nous restitue les enregistrements de 1906 à 1913. Burian était l’un des ténors préférés de Mahler et Toscanini. L’essentiel de sa carrière se déroula entre 1902 et 1913, dans les grandes salles d’opéras en Europe (Dresde, Munich, Zurich, Bruxelles, Vienne, Budapest, Bayreuth, Paris, Londres) et aux Etats-Unis (New York, Chicago).

Quand on demandait à Caruso pourquoi il n'apparaissait pas dans les opéras allemands, Enrico Caruso répondait : "Je peux chanter quelque chose, alors que Burian peut chanter tout".

La carrière de Burian a été prématurément interrompue, nous dit-on, par la première Guerre mondiale, un amour malheureux… et par la méchanceté humaine. Il fallait bien que COUACS lui élève cet hommage