L'AVENIR DU PASSÉ - Numéro 6

Mercredi 20 janvier 2021

Le disque “économique” lui aussi est mort…

On garde longtemps les goûts musicaux de sa formation et de ses moyens financiers. A titre personnel, si j’avais été plus riche de 14 à 20 ans, peut-être aurais-je été davantage intéressé par l’opéra… Mais les places y étaient si chères. De même, pour les pianistes chez Monsieur Furno à Piano 4 Etoiles : c’était pas donné, et ma culture politique me faisait répugner à fréquenter la Fac d’Assas le soir, quand dans la journée on pouvait s’y faire casser la figure par les fachos parce qu’on avait les cheveux longs.

Cela m’a quand même empêché d’entendre plus tôt Radu Lupu ou Edith Fischer, entre autres, mais je ne regrette pas d’avoir raté le Pollini des temps pompidoliens. Enfin, pour les mêmes raisons de budget, je n’ai pas adhéré plus tard aux productions de la Deutsche Gramophone ni au Quatuor Alban Berg, ni au Pollini précité, ni à tant de remakes inutiles des Majors.

J’avais tout de même une fenêtre sur les disques chers. Elle me permettait d’écouter ce que vantaient Diapason et Harmonie : c’était la Discothèque de prêt de la ville de Boulogne-Billancourt, qui était remarquable, bien achalandée en disques récents que je pouvais de la sorte évaluer. Il me faut rappeler que le conseiller municipal en charge de la culture à Boulogne était un certain Marcel Landowski, auquel je rends grâce un peu tard d’avoir pris soin de ma formation musicale même si j’étais en ces années-là davantage en faveur de ses ennemis de la musique contemporaine “hard”.

Le jumelage de la Ville d’Andelecht à l’après-guerre avec Boulogne-Billancourt avait aussi suscité un échange discographique entre discothèques, qui surmontait très bien à l’époque le clivage wallons/flamands : voilà pourquoi j’ai développé un tropisme pour César Franck, ses disciples, et la musique ou les interprètes belges ou vivant en Belgique : Jean-Claude Vanden Eynden, Georges Octors, Franz André, Lola Bobesco, Hubert Schoonbroodt étaient, et restent mes amis !


Longtemps le prix des disques a été un facteur déterminant dans la constitution d’une discothèque. Je parle d’une époque où les disques nouveaux étaient vendus au prix fort, les rééditions historiques patentées (Gravures illustres, Références…) à prix dit “moyen”, et les vieilleries magnifiques ou collections populaires à prix “budget”. La baisse du prix était une manière de faire revivre les fonds de catalogue en les recyclant. Les magazines musicaux tenaient pour importante cette distinction des prix comme de la durée des galettes et en tenaient compte dans leur note.

Les collections économiques de rééditions étaient plutôt le fait des “grands éditeurs” qui faisaient ainsi de la place dans leurs catalogues aux nouvelles productions vendues au prix fort. Mais des précurseurs comme Vox, Vanguard ou la Guilde Internationale du Disque avaient inventé le disque bon marché dans les années 50, dans les pas desquels Naxos se glissera à la toute fin des années 80, dans une vision industrielle inégalée. Gibert Jeune ou Dreamstore, Place Saint-Michel, Disques et Musiques Rennes, rue de Rennes, les importaient pour trois sous. Gitlis, Brendel, Horenstein, Lili Kraus et tant d’autres là aussi sont devenus mes amis. Je voudrais pointer à ce sujet que les collections économiques “natives” (pas celles des majors) furent la plupart du temps dirigées par des mélomanes passionnés, curieux, très courageux souvent sur les répertoires. De ce point de vue, il y eut une vraie filiation entre George H. de Mendelssohn-Bartholdy (1912–1988), le créateur de Vox, qui se disait descendant du compositeur, et Klaus Heymann le fondateur de Naxos, à qui nous devons tant.

Les collections économiques françaises vendues au Prisunic de la place Marcel Sembat à Boulogne étaient dominées par Trianon, une sous-marque de chez Pathé Marconi, qui tenait ses trésors de la richesse des fonds EMI ou des Discophiles français . Chez Musidisc, Richesse Classique vendait des disques des années 50 et 60 sous licence. Mentionnons aussi la collection Fontana de chez Polygram (aujourd’hui Universal) ou la collection de rééditions Classiques Favoris à la CBS.

Plus tard j’ai été moi-même distributeur de CD auprès des magasins. Le phénomène des collections économiques a un jour atteint les labels indépendants nés dans les années 80, quand le marché du CD est devenu mature, que le prix élevé des CD a craqué, que la concurrence s’est accrue, que plus aucun magasin ne pouvait tout avoir, et que des bouts de fonds de catalogues commençaient à s’endormir. Des labels comme Chandos, Hyperion, ou même Channel Classics ont tenté des collections économiques qui n’ont jamais été de grands succès : elles n’avaient pas toujours les grandes œuvres qu’il fallait, et nous n’avions pas, nous les distributeurs indépendants, la capacité à nous battre avec les bonnes armes - quand telle ou telle Major tapissait les rayons de la Fnac n’importe comment, seulement pour rattraper un chiffre d’affaires conjoncturellement faiblard.

Dans ces années là je leur ai flanqué Naxos puis Brilliant Classics dans les dents. Avec ces labels je payais aussi, en quelque sorte, ma dette à l’égard de ces disques bon marché que j’avais tant aimés !

Les collections économiques ont disparu maintenant, avec le produit physique. Dans le nouveau monde du streaming une interprétation dite” cinq étoiles” est écoutable aux mêmes conditions qu’une bande obscure et sans grand intérêt. C’est un souci pour des interprétations nouvelles magnifiques auxquelles on ne donne pas le temps de marquer les esprits, tant le nombre des nouveautés est redoutable. Leur fonction de repère, de souvenir marquant parfois pour toute une génération, pourra-t-elle jamais être comparable aux Préludes de Chopin par Cortot, ou Má Vlast de Smetana par Karel Ančerl ?

En tout cas, grâce aux collections économiques, je me suis formé l’oreille en écoutant des enregistrements qui n’étaient pas ceux de ma génération mais d’une ou deux générations avant. Mon “mauvais goût” s’est formé en écoutant les productions anciennes de Walter Legge parmi les moins connues, les productions françaises de chez Pathé, de labels repris en licence. J’ai été sensible et choqué par ces phénomènes d’oubli qui touchaient de grands interprètes, ces abandons par leurs maisons de disques, par l’inévitable sur-évaluation des disques récents, au détriment d’interprétations discographiques anciennes magnifiques. Souvenons-nous que la connaissance à cette époque de l’histoire du disque n’avait pas encore béneficié de l’extraordinaire vague de rééditions provoquée par le CD, contre toute attente.

Peu à peu je retrouve en streaming ma collection de vinyles depuis longtemps éparpillée. En réécoutant, je m’amuse à me demander si ce que j’ai aimé ou détesté alors était fondé. Rétrospectivement, j'aime bien le discophile boutonneux que j'ai été !


Voici le premier disque que j’ai acheté avec mes sous. Eric Heidsieck très bon
et Dervaux tel qu’en lui même. Warner Classics vient de rééditer en un gros coffret toute sa discographie. Une partie des disques de ce coffret sont maintenant disponibles en streaming ou téléchargement.

Et voilà ma première colère de discophile. J’avais hérité de la discothèque de mes parents de l’intégrale des Valses de Chopin par Dinu Lipatti, et je voulais un enregistrement plus récent. Je crois que j’ai été fasciné par le kitsch de la couverture de ce disque ! A l’écoute je n’ai pas compris comment il était possible d’être aussi trivial, manquer à ce point de phrasé. avec de tels moyens techniques. Je déteste toujours autant Raymond Trouard !

Everest faisait partie, avec Turnabout ou Vox ,de ces labels américains vendus à l’époque en dehors du circuit des disquaires. J’ai découvert Jorge Bolet par ce disque bien avant qu’il ne signe avec Decca et devienne un chouchou du marché. Selon moi, un excellent pianiste bien sûr, mais qui ne m’a jamais fasciné.

A noter : Everest a réédité la plus grande majorité de son très intéressant catalogue, et fort bien, et même parfois avec des livrets numériques.

Ce disque Turnabout propose une interprétation superlative du Concerto pour violon de Khatchaturian. Il s’agissait en fait d’une licence Decca pour les Etats-Unis ré-importée en France.

Tout le charme, le chic de Jacques Thibaud est contenu dans ce récital magnifique et tellement glamour. Avec bien sûr la Chaconne de Vitali, et la Sicilienne de Marie-Thérèse von Paradis !

J’ai adoré ce disque de Marcelle de Lacour ! Bien des années plus tard, je m’étais mis en tête de faire une interview de cette grande personnalité du clavecin français. Je trouve son numéro dans l’annuaire, je lui parle au téléphone, la tête semblait encore pas mal fonctionner. Je lui propose de la visiter pour recueillir ses souvenirs : elle habitait du côté de Pigalle. Mais pas moyen. Elle a fini par avouer la raison de son refus : “Monsieur, je ne reçois pas. L’entrée de mon immeuble est hélas encadrée par des commerces que la morale réprouve. Pas question ! ”

Dans les années 70 je ne sais qui chez Pathé, de très bon goût a décidé de rénover la collection Trianon en en modifiant le look et surtout en y faisant entrer des enregistrements formidables et peu connus de notre génération.
Alors qu’à cette époque Guido Cantelli était bien oublié, Trianon en rendit disponible plusieurs de ses gravures, qui ont été rééditées en CD chez Testament par la suite et que j’ai eu le bonheur ému de distribuer à mon tour.

J’étais en pleine découverte de Samson François, mon idole, quand il est mort en octobre 1970. Alors, comme j’ai été content de pouvoir m’offrir ses Rhapsodies hongroises à petit prix ! L’original datait de 1955 et a été parfaitement réédité en numérique maintenant, sous sa pochette originale.

Walter Klien, c’était un peu le pianiste qu’a caché le train Alfred Brendel, mais ils ont aussi enregistré ensemble : les quatre mains et le Concerto à deux pianos de Mozart ou bien ces formidables Danses hongroises de Brahms :

Et quant à Alfred Brendel, j’ai bien sûr possédé très tôt ses Sonates de Beethoven chez Vox, que je comparais avec les nouvelles versions chez Philips empruntées à la discothèque, plutôt moins intéressantes selon moi…

Je serai toujours redevable à Brendel d’avoir été un artiste aussi éclectique, de m’avoir fait découvrir en particulier pour une dizaine de francs de l’époque ce Concerto pour piano de Schoenberg. Heureusement il existe un coffret numérique qui propose la majorité des enregistrements d’Alfred Brendel pour Vox.

Cette licence Everest pour les Etats-Unis concédée par Véga, label français dont Claude Samuel était le directeur artistique, n’aurait pas dû être vendue en France. Mais il semble qu’il y avait une astuce pour les importateurs : les disques étaient vendus “coupés” en haut à droite, certainement pour une histoire de droits d’auteurs pas payés. Toujours est-il que, grâce à ce disque, je peux vous chanter le Pierrot Lunaire par cœur. Et malgré tout le mal que j’en dis, je ne déteste pas complètement “Pierrot” Boulez.


Après ses souvenirs de jeunesse dont j’espère qu’ils ne vous ont pas accablé, mentionnons quand même quelques rééditions récemment apparues sur les plateformes de streaming.

Nous sommes redevables à nos chers amis de chez Warner Classics, à côté de leurs efforts pour promouvoir la famille “qui-vous-savez”, de travailler à la réédition de leurs merveilleux fonds de catalogue. Ces derniers jours :

Disque légendaire, indispensable, de Richter (1962). Celui-là je l’avais emprunté à la discothèque.

Le directeur artistique d’Erato, le fameux Michel Garcin, à la meilleure époque vintage du label, a réalisé un magnifique travail sur la musique française moderne, en y engageant ses plus fameux solistes. Ici Maurice André et Jean-Pierre Rampal avec en particulier le Concerto pour trompette d’Henri Tomasi œuvre devenue grâce ce disque mondialement célèbre et constamment jouée.

Ces deux-là, si vous les croisez un soir de pleine lune, vous pourriez les confondre avec des serial killers. Mais ils ne sont pas méchants en vérité, et se proposent juste de vous offrir un bouquet d’œuvres plutôt rares. Admirable Gidon Kremer, qui n’a jamais transigé sur ses valeurs d’artiste.