Trois frères et un manuscrit (L'AUTRE MONDE, 3)

L'AUTRE MONDE, 3

L’Autre Monde. Par Jean-Paul Combet.
Menus propos sur la musique ancienne
Tous les quinze jours, le mardi, sur www.COUACS.info
Abonnez-vous à WWW.COUACS.INFO pour ne rien manquer de nos publications.


Comment musicologues et musiciens effectuent un travail invisible et souterrain pour amener la musique à la connaissance du public à partir de sources manuscrites diverses, fragmentaires et parfois difficiles à identifier.

La diffusion de la musique n’a pas connu une évolution linéaire au cours du temps. À partir de la fin du XVIIIe siècle, tout un circuit se met en place rapidement dans le droit fil de la révolution industrielle, qui rationalise les modes de production et les amplifie. L’édition musicale imprimée n’échappe pas à la règle. Née en Italie au début du XVIe siècle, elle s’impose ensuite dans toute l’Europe, mais sa place et son statut changent de nature lorsque le compositeur s’installe dans la position que nous connaissons encore aujourd’hui, créant pour être édité. D’exception, l’imprimé devient la règle.

Ce changement est considérable. La musique antérieure, celle que nous qualifions aujourd’hui « d’ancienne », est d’une tout autre nature. Sa conservation et sa diffusion sont régies par d’autres facteurs, ce qui ne signifie en rien que le propos commercial serait inexistant. La protection cherchée dans l’obtention du privilège d’un côté, la généralisation de la contrefaçon d’un autre, prouvent le contraire, qu’il s’agisse de musique ou de textes littéraires. Mais l’édition imprimée reste un medium parmi d’autres, pas obligatoirement le plus fréquent.

Le prisme de notre appréciation de la musique n’a pas grand-chose à voir avec les temps anciens. Il nous semble normal que la création soit reconnue à travers la médiatisation et l’édition, avec la construction de la figure héroïque et quasi mythique d’un Beethoven par exemple. Pourtant, moins de trente ans avant sa naissance, un Johann Sebastian Bach n’aurait jamais imaginé qu’il puisse en être ainsi. Reconnu et admiré sur un territoire restreint, autour de Leipzig, celui que l’on considère aujourd’hui comme un génie universel n’a que peu publié, et encore à ses frais, avec des tirages très modestes. L’essentiel de son énorme production est resté manuscrit, parvenu jusqu’à nous via des autographes ou des copies familiales, d’élèves, d’amis. Une grande part de notre connaissance est donc due au hasard de la conservation ou de la perte de ces sources manuscrites.

Le Parnasse François est un ouvrage publié à partir de 1732 par Evrard Titon du Tillet, un ami des arts et des belles lettres qui voulait rendre hommage aux créateurs du siècle de Louis XIV. Il est composé de notices plus ou moins détaillées, rarement de première main. Une d’entre elles est consacrée aux frères Couperin, Louis, Charles et François. Elle relate comment ils furent pris en amitié par Jacques Champion de Chambonnières, claveciniste du roi, après un concert impromptu qu’ils lui offrirent. Louis, présenté comme l’auteur de la musique entendue à cette occasion, fut introduit à Paris, devenant en 1653 organiste de l’église Saint-Gervais, puis dessus de viole du roi. Titon, qui écrit longtemps après sa mort, en 1661 à l’âge de 35 ans, lui attribue des pièces de clavecin, manuscrites. C’est à la circulation des manuscrits que nous devons notre connaissance de ce musicien, qui fut sans doute le plus grand compositeur pour clavecin du XVIIe siècle, mais aussi de nombre de ses contemporains.

Le département de la musique de la Bibliothèque nationale de France conserve, sous la cote Rés. Vm7 674-675, un document de première importance, le Manuscrit Bauyn. Celui-ci est composé de deux volumes reliés en plein cuir, portant sur les premiers plats les armoiries d’André Bauyn de Bersan (1637-1706) et de son épouse, Suzanne de Ferrière ( ? – 1701). Aucun indice ne permet de savoir si la reliure est contemporaine du manuscrit lui-même, ni si les propriétaires identifiés par les armoiries étaient les commanditaires des recueils.

Les deux tomes sont divisés en trois parties. Le premier volume est entièrement consacré aux pièces de clavecin de Chambonnières, déjà cité. La première partie du deuxième contient 135 pièces de « Mr Couperin » et la seconde une centaine de pièces de divers auteurs (Froberger, Frescobaldi, Richard, Hardel, Mézangeau, Lebègue, Gautier, Rossi, etc.). Un panorama extraordinaire de la musique européenne pour le clavecin autour de 1650, car nombre de ces pièces sont des unica, présentes sur cette seule source.

Selon Davitt Moroney, qui a réalisé l’édition du fac simile en 1997-98 (éditions Minkoff), la copie est l’œuvre d’une main unique, non identifiée. Il pourrait toutefois s’agir d’un membre de la famille Couperin, qui aurait copié à partir des autographes de Louis après sa mort prématurée, hypothèse étayée par le fait que Charles s’était engagé auprès de son frère François à réaliser des copies pour lui. L’étude du papier fait apparaître qu’il aurait été fabriqué au moulin de Thomas Dupuy, actif entre 1676 et 1731. L’esthétique de la calligraphie et la taille du format (38 cm x 25 cm) plaident de leur côté pour une copie relativement tardive, autour de 1690. Il s’agirait donc de la conservation d’un témoignage d’un temps révolu et même déjà passé de mode.

Dans la partie II, consacrée à Louis Couperin, l’organisation des pièces est très particulière. Vient d’abord une série de quatorze préludes dits « non mesurés », car les notes ne sont représentées que par leur hauteur, sans aucune indication de rythme, mais avec de grands signes de liaison qui donnent une indication très précise sur la conduite des phrases. Il revient à l’exécutant de « faire parler » cette notation minimaliste, en jouant « à discrétion » comme le demandait Froberger, c’est-à-dire sans se tenir à une mesure fixe du temps. Ces préludes, d’approche délicate car ils sollicitent l’imagination musicale de l’interprète, constituent aussi une plongée passionnante dans la pensée artistique du XVIIe siècle, si contrainte et si libre à la fois.

Les autres pièces de Louis sont classées selon l’ordre des tons anciens et, à l’intérieur de ce classement, selon l’alternance codifiée des mouvements de danses : allemandes, courantes, sarabandes, puis des formes plus diverses comme les gigues, gaillardes, canaries, chaconnes ou passacailles. À l’interprète de piocher à l’intérieur de cet ensemble pour constituer les enchainements de suites qui lui conviendront dans l’instant. Suivant l’usage du temps, rien n’interdit de jouer « à la suite » plusieurs danses de même nature.

Le Manuscrit Bauyn, on l’aura compris, est loin du concept d’édition évoqué au début de ce texte. Ici la musique ne contient pas d’intentions qui témoigneraient de l’état psychologique d’un créateur. Elle n’est qu’un fait, une encre posée sur le papier, un aide-mémoire à disposition de ceux qui veulent la faire sonner et vivre.

C’est d’ailleurs ce qui ressort des approches discographiques de cette musique, qu’elles soient anciennes ou récentes, finalement assez semblable à un kaléidoscope.

Un superbe enregistrement entièrement consacré à Louis Couperin par Gustav Leonhardt en 1980 fait toujours référence, sur un très beau clavecin de Martin Skowroneck d’après un modèle français des années 1680. Leonhardt regroupe les pièces en trois grandes suites, dans lesquelles s’enchâsse l’énigmatique et magnifique Pavane en fa dièse mineur, unique en son genre.

J’eus la joie de produire pour le label Alpha deux enregistrements de la musique de Louis Couperin, dont le génie ne cesse de m’émerveiller. Le premier avec Gustav Leonhardt, en 2002, dans un disque consacré aussi pour partie à Frescobaldi. Le claveciniste avait choisi cette fois de jouer sur une copie par Emile Jobin d’un instrument dû à Vincent Tibaut de Toulouse. Il avait fait un choix de pièces regroupées en deux suites, auxquelles il avait encore ajouté la même Pavane.

Mon second disque Louis Couperin fut réalisé par Skip Sempé en 2004, avec le panache qu’on lui connaît. Bien qu’élève et disciple de Leonhardt, son regard est d’un tout autre ordre que celui du maître, prolixe et virtuose. Sur un clavecin construit par Bruce Kennedy en 1985, Sempé a composé des suites de tailles très variées, de trois à neuf danses. Lui aussi a choisi d’intégrer la Pavane en fa dièse mineur, pièce maîtresse d’un parcours tonal très mobile.

D’autres enregistrements mériteraient d’être détaillés, réalisés par Blandine Verlet, Davitt Moroney ou Christophe Rousset. Mais je voudrais plutôt attirer ici l’attention sur de très belles productions récentes dues à des artistes représentatifs d’une nouvelle génération de clavecinistes.

En 2008, Benjamin Alard consacra un disque entier aux différentes facettes du Manuscrit Bauyn, sur un magnifique clavecin de Philippe Humeau d’après un original d’Andreas Rückers. Louis Couperin y côtoyait d’autres figures majeures présentes dans le manuscrit : Froberger, Frescobaldi et Rossi.

L’approche du manuscrit par Giulia Nuti, en 2015, fit une place de choix à Chambonnières, à côté de Louis Couperin, Hardel (élève de Chambonnières), d’Anglebert, Froberger et du luthiste René Mésangeau. Un clavecin original du facteur parisien Louis Denis, datant de 1658, sert cette musique à merveille.

En 2019, Pierre Gallon a construit un programme enregistré autour de la figure du luthiste Charles Fleury de Blancrocher, proche lui aussi de l’univers artistique et amical qui affleure dans le Manuscrit Bauyn. La mort du musicien à la suite d’une chute dans un escalier suscita chez ses amis le désir de composer en son souvenir des Tombeaux, déplorations évoquant la perte du disparu. On y retrouve Froberger, les luthistes Duffaut et Gaultier, et bien sûr Louis Couperin.

Un autre compositeur du Manuscrit Bauyn, Etienne Richard, est à l’honneur dans le très bel enregistrement de 2021 conçu par Fabien Armengaud, incarnant tout ce qui reste encore à découvrir dans la partie III du manuscrit. Professeur de clavecin de Louis XIV, Richard s’inscrit parfaitement dans la descendance de Chambonnières. Avec beaucoup d’intelligence, l’interprète compose des suites empruntant à différents compositeurs, Hardel, Rossi, Du Mont, d’Anglebert, Mésangeau ou Louis Couperin. Tout sonne cependant avec cohérence, car il s’agit bien du même univers esthétique.

Réalisé lui aussi en 2021, le disque de Brice Sailly consacré à « Mr Couperin » pose la question de l’attribution des pièces. Nulle part le manuscrit ne donne une indication de prénom. Rien ne permet alors d’être absolument certain que ce que l’on attribue d’ordinaire à Louis n’est pas de la main de François ou de Charles. L’interprétation est superbe, servie par un clavecin construit par Emile Jobin en 2005 d’après Tibaut de Toulouse.

Le Manuscrit Bauyn est un monde dont on est loin d’avoir percé tous les mystères. Ce que nous disent les enregistrements rapidement recensés ici, c’est d’abord que cette musique n’est pas qu’un témoignage historique mais qu’il s’agit bien de véritables chef-d’œuvres. Ils rendent compte aussi, et c’est l’essentiel, de l’extraordinaire vitalité et inventivité des jeunes clavecinistes d’aujourd’hui.


Chroniques déjà parues, par Jean-Paul Combet :

L’AUTRE MONDE, 2 - Illusions baroques
L’AUTRE MONDE, 1 - Musique ancienne, des lendemains qui déchantent ?


Retrouvez sur www.couacs.info un mardi sur deux la chronique L’AUTRE MONDE, par Jean-Paul Combet.
Jean-Paul Combet est le fondateur de l’Académie Bach et du label discographique Alpha. Il dirige aussi le Festival de Musique Ancienne en Normandie.