LA DISCOGRAPHIE NUMÉRIQUE, CE GRAND PROJET DONT ON RÊVE...

Le travers général est aujourd’hui de commenter au lieu de documenter. Ce dont nous avons besoin dans la sphère culturelle numérique, que ce soit des producteurs de disques ou de l’INA, par exemple, ce n’est pas de sélections éditorialisées, mais de mise à disposition, d’exhaustivité, d’information factuelle que les ayants-droits détiennent. Ce travail fondamental doit être réalisé par les organisations qui en ont les moyens et les archives.

Pendant toutes les années du 33T et du CD, un certains nombre d’obstinés se sont employés à compiler et établir les discographies des grands interprètes du passé.

Cela paraît d’abord simple : accrocher sur un fil tous les disques d’un artiste en ordre chronologique. Mais quand on y ajoute les différents formats de supports qui se sont succédé, les rééditions en tous sens, les pressages locaux identiques ou partiels, les produits spéciaux, les disques publicitaires, les échantillons, les licences, les pirates, les bandes de radios… on s’aperçoit que rien n’est simple, absolument RIEN.

Et encore, ces discographes ont-ils travaillé jusqu’à présent sur le produit physique.

La survenue de la musique en ligne va complexifier les choses plus encore, quand on voit le nombre invraisemblable de parutions du Domaine Public (1) en ligne qui se recoupent les unes les autres et avec les disques des labels légitimes, mais sur lesquelles on ne peut pas complètement tirer un trait de mépris, au risque de louper, soit une rareté, soit une opportune réédition que le label officiellement propriétaire ne s’était pas donné la peine de rééditer.

De plus, le roulement des générations dans les dits “grands labels” avec les nombreux dégraissages qui ont mis des gens compétents dehors, le mauvais entretien des archives dans certains cas, des spécialistes indélicats qui ont trop traîné dans les collections qui leurs étaient aimablement ouvertes et y ont laissé des trous, les idées fixes des uns ou des autres, ou les détestations irrationnelles nous plongent parfois dans des abîmes de perplexité.

Pour les jeunes générations d’amateurs, le streaming est une extraordinaire opportunité de découverte. Mais cette opportunité est plombée d’un épais brouillard documentaire, qui s’obscurcit maintenant quand les “nouvelles” versions numériques qu’il faudra inclure dans les discographies sont immatérielles, et qu’on ose les jeter sur les plateformes seulement nanties de leur pochette recto, et de rien d’autre.

Le niveau d’information fourni avec la plupart des parutions est toujours statistiquement minable : allez comprendre quelque chose à ce que vous écoutez quand on ne vous donne aucune date d’enregistrement, aucun détail sur les noms des interprètes à l’exclusion de l’artiste principal, et que les applications, pour des raisons diverses, vous posent des énigmes à chaque instant. Et tout cela, tant d’années après l’avènement de la musique numérique “officielle”…

Réédition dans les années 1970 dans la collection économique Trianon / Pathé Marconi d’un enregistrement de Christian Ferras enregistré en 1959.

Tenter de comprendre ce qu’on écoute désormais, c’est faire du gymkhana, naviguer entre des sources d’information diverses, accessibles sur la toile mais souvent sujettes à caution car anonymes dans leurs contributions, quand les détenteurs des droits ne font pas le boulot, ou travaillent encore à l’ancienne, ou privilégient comme c’est en ce moment le cas la parution en coffrets au détriment de la musique numérique, pour essayer encore de vendre quelques galettes à vil prix.

Enfin, les grandes discographies existantes sont souvent imprimées, et elles devront un jour être mises sous forme de bases de données afin d’être mieux exploitables et plus utiles. Dans ce domaine, le jazz sera aussi un répertoire majeur, à certains égards plus complexe même que le classique.

Je n’ai pas la patience d’un discographe et je ne me suis jamais lancé dans aucune aventure de la sorte. Mais justement : l’observation du fleuve d’enregistrements que charrient chaque semaine les services de musique en ligne et la difficulté de s’y retrouver me font penser qu’il faudra attendre encore des années pour que tant la technique que des humains un peu cinglés, et des maisons de disques redevenues amoureuses de leur métier (on peut rêver) nous permettent de disposer de discographies proprement ordonnées dans des bases de données communes et évolutives.

J’en étais là de mes songeries, quand je suis tombé sur un site que j’ai adoré, et qui m’a permis, à-propos de Christian Ferras, d’éclairer certains aspects de sa discographie la plus tardive sur lesquels je m’interrogeais, après que l’artiste eut quitté et EMI et DG. Ça s’appelle www.discophage.com.

Ce site a été créé par un amateur de disques courageux, qui depuis la création d’Amazon avait travaillé à publier par pur hobby, sur le cybermarchand, des milliers de notices de commentaires très intéressantes et bien écrites. Devenu un déçu d’Amazon pour je ne sais quelle raison, il a décidé, et il a bien fait, de rapatrier sur son propre site tous ses travaux ! De même qu’il y publie des discographies des artistes qu’il aime. Et j’ai un point commun avec lui, c’est Christian Ferras.

Son travail sur la discographie de Ferras, qu’on trouvera derrière ce lien est d’abord de good fun à lire, comme disent les anglais, quand on suit les détails qu’il fournit sur le déroulement ses recherches, ses doutes, ses consternations… Le récit de son agacement à l’égard de Jean-Michel Molkhou qui lui répond de travers grosso modo lui dit en substance qu’il fait ça lui aussi par hobby et qu’il a autre chose à faire, son travail de Sherlock Holmes est savoureux à suivre.

C’est en anglais, mais si vous ne lisez pas couramment l’anglais j’ai deux conseils pour vous, si vous aimez l’histoire du disque.
Premièrement, apprenez l’anglais : il ne vous aura pas échappé qu’en matière de francophonie nous avons perdu des batailles, et que les discophiles compétents dans le monde anglo-saxon ont moins été élevés au biberon des opérations de la Fnac ou du choix limité des magasins harmonia mundi, paix à leur mémoire. Ils savent faire la différence entre *** et Schnabel.

Deuxièmement, un bon site de traduction comme Deepl vous aidera très bien.

Cette fameuse deuxième intégrale des Sonates pour violon de Beethoven par Ferras et Barbizet, réalisée pour la Guilde, et qui a donné tant de fil à retordre à notre ami discophage… Introuvable, ni en CD, ni en numérique désormais.

Il en faut, de l’acharnement, pour se livrer à un tel travail discographique. Et pourtant, Ferras n’a probablement pas été l’artiste le plus remuant qui soit dans sa carrière au disque, il en est qui y ont eu un parcours bien plus long et plus compliqué. Je vous laisse découvrir les travaux de notre ami. Et rêver à un monde où tout cela serait sous forme d’une base de données bien construite, avec juste un poil d’IA pour améliorer Rêver, c’est à quoi nous incite de toutes façons, la musique en streaming chaque jour !


(1) En gros, les enregistrements qui ont fait l’objet d’une commercialisation antérieure à 1963 peuvent être reproduits sans payer de droits au producteur initial, ce qui n’exonère pas pour autant des droits d’auteur. Cela est valable en Europe, c’est plus compliqué aux Etats-Unis.