Éditorial : LA PHILHARMONIE, COMME LE CONCORDE ?

Editorial - Dimanche 17 janvier 2021

Le “fils spirituel” de Pierre Boulez fait le désespéré. Dans une longue interview à Fabienne Pascaud de Télérama, en décembre dernier Laurent Bayle se laissait aller à la mélancolie et à nous dire qu’à bientôt 70 ans il est finalement prêt à lâcher la barre car, décidément, ni nous ni les temps que nous vivons, ne le méritons.

L’accident industriel créé par la pandémie, cloue au sol l’institution qui ne peut plus recevoir de public, dont le programmateur doit patauger (bien fait pour lui !) en mode cauchemar dans les annulations réitérées des tournées d’orchestres, des stars et des thématiques tordues pour la saison en cours et les saisons à venir. La Philharmonie me fait irrésistiblement penser au rêve du Concorde et à son destin brisé. 

Je note que le soit-disant “versant numérique” de la Cité de la Musique fonctionne assez peu dans le contexte actuel au regard de la grosseur de l’institution, et en mode “sauvetage” plutôt qu’en mode créatif. On aurait rêvé par exemple d’avoir des retransmissions d’artistes jeunes et de programmes audacieux depuis la première salle. Voir ce que fait Wigmore Hall avec tellement moins d’argent. Ce versant numérique fut pourtant très tôt initié, mais depuis de nombreuses années a fait bien peu : cela trahit le modèle en vérité archaïque de la pensée “baylienne”, ce ramassis de poncifs des années 70 à 90 et en l’espèce cette vision du numérique comme de la retransmission et pas de la création, ou même de la documentation.

Mais il faut bien à la Philharmonie une fois de plus justifier de la concentration des moyens qui lui sont affectés, en se présentant comme modèle, comme pourvoyeur de services numériques aux établissements dans tout le pays quand bien même on s’improvise spécialiste de ce qu’on a si peu anticipé. Que ne laisse-t-on ces établissements se choisir eux-mêmes un avenir et des pratiques numériques, qui seraient adaptées à leurs besoins, ouvertes à la concurrence et à des esthétiques et choix ouverts eux aussi, plutôt que tout concentrer encore dans l’orbite de l’usine-Philharmonie ?

La Philharmonie était l'institution énorme qu'il ne fallait pas construire.

La Philharmonie de Paris ne correspond plus au temps que nous vivons. Il ne fallait pas être visionnaire pour se douter déjà, quand son chantier fut finalement lancé qu’il fonctionnait “sur un vieux logiciel” pour parler comme à France Inter. Que nous ferions face, avec ce modèle, au problème majeur de la concordance pour ainsi dire écologique (j’ose à peine prononcer le mot) du monstre avec son environnement.

De tout cela, Laurent Bayle nous explique aujourd’hui qu'il n’est pas responsable, que ce n’est pas lui s’est trompé et, prenant ses airs une fois encore de sociologue à la mords-moi le nœud, nous dit que c’est l’époque qui est responsable, qui e’est trompée.

Ce n’est pas lui non plus qui est responsable d’avoir fait exploser les tournées d’orchestres à Paris en un festival permanent à chéquier ouvert ; qui a promu un vedettariat médiatique insolent et inédit sur la musique classique, qui étend ses ravages à tout le pays ? Mais alors, qui est-ce alors ?

Les affamés égoïstes de musique, les jusqu’au-boutistes privilégiés et leurs fournisseurs agents et partenaires, ravis, voulaient s'en "mettre jusque-là" dans un consumérisme mélomane orgiaque ; au mépris de tout. Et tout le monde a applaudi. Et Laurent Bayle a servi tous ces gens à leur table.

Plus grave, la Philharmonie de Paris s’est arrogée un pouvoir esthétique démesuré sur la vie musicale française, dont elle est l’étalon-or pour les artistes, pour les programmes, pour les thématiques.

Une analyse des programmes de concerts à la Philharmonie de Paris montre que la représentation insignifiante du patrimoine musical français est accablante, j’y reviendrai dans un autre article. Est-ce que quelqu’un s’en soucie ? Mais les pouvoirs publics de tous bords et de toutes territorialités ont jusqu’ici laissé faire, laissé Laurent Bayle entasser les missions qu’il a données à sa cathédrale. Et, pour maquiller les faiblesses du projet, élargir son scope sans cesse.

Qu’on ne nous dise pas qu’on a construit la Philharmonie de Paris telle qu’elle est, ou elle est, pour faire de l’initiation musicale aux gamins ou défendre l’égalité hommes-femmes ! Il y avait d’autres moyens moins coûteux de le faire, si tel avait été le projet.

Aujourd'hui ces apparences fragiles, maquillées, démesurées de la Philharmonie de Paris craquent, moralement et financièrement. Et l'auteur même de cette désastreuse aventure nous donne encore la leçon.

La Philharmonie a en outre déstabilisé la vie musicale parisienne, rendu la tâche des producteurs privés de concerts de musique classique impossible à Paris. Elle a aspiré le public et la couverture média vers elle, avec des moyens démesurés, en argent et en industrie. Le dispositif de salles de concerts à Paris et en région parisienne s’en est trouvé gravement déséquilibré. La contestation de l’interdiction du classique à Pleyel a été à l’époque caricaturée en aigreur des manteaux de vison du huitième arrondissement. Dans les faits, aucune capitale musicale européenne se trouve aussi pauvre en salles de concerts correctes que Paris, et les espaces de dimension moyenne à la Philharmonie n’ont pas de concept, pas de mission, pas de visibilité : tout est concentré sur le prestige de la grande salle et les animations-gadgets.

Et la Philharmonie fait au surcroit la quête pour Demos et son propre financement. On croit rêver.

Les détracteurs de la Philharmonie de Paris qu’invoque l’article de Télérama n’ont jamais cessé de le dénoncer : elle serait pour longtemps un boulet. Le colosse a des pieds d’argile, et devra être réformé de fond en comble, décongestionné, aéré, clarifié. En partie privatisé, pourquoi pas, afin de redonner vie à des initiatives indépendantes, à la diversité des talents et des esthétiques.

Si le lâcher-prise évidemment sur-joué par Laurent Bayle dans l’article de Télérama pouvait indiquer que le vent a enfin tourné, ce serait la première bonne nouvelle depuis longtemps dans ce dossier.


Sur Télérama.fr : “Laurent Bayle, directeur de la Philharmonie : “Il faut tout faire pour jouer, sinon ça ne redémarrera jamais”