Disparitions
Deux figures du piano nous ont quitté cette semaine, et le remarquable Michael Tilson Thomas, figure magnifique, inventive, brillante.
La pianiste Ruth Slenczynska est parti rejoindre les étoiles à cent ans et quelques semaines…
Cette petite dame était est une vraie légende du piano du XXe siècle. Et elles ne sont plus si nombreuses encore parmi nous, les légendes du piano ! Decca a réédité beaucoup de ses enregistrements américains. Le coffret, vendu sous forme physique est pour sûr accompagné d’un livret de quelques pages. En numérique il n’en est rien, une fois de plus. À 96 ans, elle avait même enregistré un album magnifique et crépuculaire.
Si vous ne connaissez pas, je me permets de vous renvoyer à sa fiche Wikipedia mais pas seulement : il y a beaucoup de documentation disponible sur cette artiste merveilleuse, enfant prodige maltraitée et malheureuse (elle a publié un livre Forbidden Childhood dans lequel elle raconte sa terrible enfance), qui fut élève d’Arthur Schnabel, d’Alfred Cortot, de Josef Hoffmann et de Rachmaninov (excusez du peu !) et à son tour pédagogue passionnée. Je la revois encore quand j’ai eu le bonheur de la rencontrer il y a quelques années à Paris en compagnie de sa sœur : elle venait de faire son come-back à Carnegie Hall !






Earl Wild, qui l’aimait beaucoup, a publié de nombreux enregistrements sur son label Ivory Classics qui ne sont pas les mêmes que ceux réédités par Decca. Ils sont presque tous disponibles en numérique sur Qobuz.
Ruth avait joué devant la plupart des présidents américains depuis un siècle, à commencer par Harry Truman !
Pourquoi Jean-Bernard Pommier (né en 1944 et mort récemment) a-t-il quant à lui de la sorte disparu du circuit des concerts, si tôt, dans la fleur de l’âge ? Je n’en sais rien. Il avait, parait-il un sacré caractère. C’était l’un des plus grands pianistes français, qui combinait une somptueuse sonorité et le sens de la forme, une autorité au clavier d’une classe rare.
La plupart de ses disques sont disponibles en numérique sur les plateformes de streaming. J’avais commencé à le découvrir quant à moi avec son “Empereur” de Beethoven, un disque originellement paru au Club Français du disque en 1963 puis souvent réédité. Son intégrale des Sonates de Beethoven parue chez Virgin est passionnante, ses Mozart superbes - sa disparition est une très grande perte.

En 2013, dans l’émission “Le Matin des musiciens”, Philippe Cassard recevait jean-Bernard Pommier.
Petite réflexion en passant…
Imaginez un instant que, dans un réflexe semblable à celui des centaines de littérateurs édités par Grasset qui ont osé se révolter contre Bolloré, les artistes de musique classique du catalogue Universal Music (firme détenue par Bolloré à 28 % environ), ou récemment acquis par Universal Music, ou dont les enregistrements sont licenciés à Universal Music pour exploitation, ou qui sont tombés malgré eux, vendus avec les meubles dans les mains de la pieuvre de la distribution numérique constituée par Universal Music à travers le rachat de Downtown Music — imaginez, disais-je, que tous ces artistes disent : « On s’en va ! ». « On ne veut plus confier notre musique à Bolloré, ni que la distribution de notre musique en dépende ! »
Cela aurait de la gueule.
Allez ! Qui signe pour la révolte ?
À ce propos, je n’étais pas revenu dans Couacs Info sur le sujet du rachat par Universal Music de Downtown Music.
Il y a un peu plus d’un an, en mars 2025, j’y consacrais très tôt un article quand ce n’était encore qu’un projet :
Rappelons que depuis l’avènement de la musique numérique la distribution des enregistrements s’est incroyablement concentrée. Les plateformes de musique en ligne sont mondiales et peu nombreuses, quand il existait des centaines de milliers de disquaires dans le monde ; et, pour servir ces quelques plateformes il existe un nombre très limité de solutions techniques intermédiaires qui amènent aux plateformes de streaming ou de téléchargement l’ensemble de la production et des fonds de catalogue.
Cette ultra-concentration, la mauvaise qualité des livraisons par ces intermédiaires, leur inadaptation à la musique classique et la modestie des moyens déployés par les plateformes de streaming et de téléchargement pour traiter une avalanche de nouveautés aboutit à l’insatisfaction des amateurs et à leur adhésion tardive au streaming. Universal Music est déjà dominant, mais cela ne leur suffit pas. Ils veulent tout bouffer en rachetant maintenant une société, Downton Music qui possède les solutions CD Baby, Fuga et Songtrust, toutes sociétés utilisées par les labels indépendants pour leur distribution. Cette volonté de concentration d’Universal est d’une engeance pour ainsi dire trumpienne : elle conduirait à une sorte d’exclusivité d’accès aux plateformes, piégeant au passage les labels dont les contrats courent encore avec les sociétés rachetées, et, pour aller ou ?”
Et je terminais :
Pour la production et les labels classiques cette concentration de la distribution intermédiaire est aussi de mauvais augure : ils souffrent déjà de règles de répartition iniques ; d’une gestion inadaptée de leur genre musical, maltraité par les distributeurs numériques, maltraité par la plupart des plateformes. On imagine la situation des nouveautés indépendantes se pressant à l’avenir à aux portillons des plateformes quand le gardien sera un employé Universal qui ne manquera pas d’y privilégier ses contenus.
Fin du film un peu plus d’un an plus tard : le danger s’est concrétisé.
Universal Music, en dépit des protestations, a obtenu le feu vert de la Commission européenne pour racheter Downtown Music et ses marques. Exactement comme redouté, les labels indépendants classiques, dans leur très, très grande majorité, se trouvent aujourd’hui distribués en numérique par des filiales de Majors, et en particulier par Universal Music et ses marques « cache-sexe », puisque nombre d’entre eux avaient choisi avec Fuga un distributeur alors indépendant, aujourd’hui tombé dans l’escarcelle d’Universal Music.
Et, plus que jamais, le disque classique se trouve dans une impasse commerciale.
Depuis vingt ans, sa distribution numérique est un train fantôme.
Mais les labels continuent à faire paraître des disques qu’ils financent de moins en moins et pour lesquels ils ont plus ou moins abdiqué sur le plan de la rentabilité, encouragés à singer les méthodes de la musique pop, comme un poulet qui continue de courir sans sa tête…
Deezer : un bilan financier cinglant
L’heure du bilan a-t-elle sonné, ou au moins celle de la vérité ? La vérité, en tout cas, est cinglante pour Deezer.
Le journaliste Philippe Astor, un vétéran, vient de publier sur son Substack MusicZone une enquête en forme d’analyse chirurgicale de l’aventure Deezer. Ce document est en accès libre pendant quelques jours. J’en recommande la lecture, édifiante. C’est long, extrêmement bien documenté, très précis sur les chiffres, et cela ne fait aucun cadeau à la plateforme, alors que son auteur n’avait jamais particulièrement marqué d’animosité à son égard.
La vérité qui y est exposée est d’une cruauté gravée à l’acide. Elle devrait surtout faire rougir de honte tous ceux qui, depuis des années, se sont contentés de « servir la soupe » à ce qui fut une très éphémère pseudo-licorne française. L’enfumage constant de Deezer en termes de relations publiques a conduit bien des journalistes complaisants, bien des « experts » autoproclamés et aussi bien des cabinets politiques à soutenir Deezer aveuglément, quitte à sacrifier les acteurs français de la musique en ligne créés à la même époque, qui existaient bel et bien et qui auraient tous mérité leur chance. Pour rappel, Virgin et la Fnac ont tenté l’aventure et y ont beaucoup dépensé ; il y avait aussi MusicMe, Qobuz — heureusement rescapé — et d’autres que j’oublie. Il n’est pas jusqu’aux dernières initiatives de Deezer dans sa prétendue « lutte » contre les contenus IA qui ne soient encore de l’intox : de quoi se mêlent-t-ils ? Se cherchent-t-il une cause pour changer de métier ? Que ce soit alors, et d’abord, celle de la musique, de la segmentation des offres, de l’augmentation de l’ARPU, et du consentement à payer, de la singularisation puisque au niveau international, comparé à Spotify, Deezer est un nain. Mais il y a un point supplémentaire à introduire…









