Ivan Fischer : " J’aimerais qu’il y ait plus de gens qui vivent pour la musique et moins de gens qui vivent de la musique. "
Mercredi 15 avril 2026
Il y a quelques jours, j’étais à Budapest — non pas pour surveiller le bon déroulement des élections, mais à l’occasion du Classical:Next. Ce salon existe depuis plusieurs années et se déplace, pour chacun de ses millésimes, dans une ville européenne différente. Je ne suis pas certain d’y retourner l’année prochaine, tant le nombre d’exposants était maigre cette année. N’y ayant fait qu’un saut pour trois rendez-vous, je n’ai pas pu non plus assister à beaucoup de « panels », ces discussions sur scène entre trois ou quatre supposés experts, surtout destinées à se poster avantageusement sur LinkedIn par la suite. J’avais moi-même animé l’un de ces panels il y a deux ans, consacré aux problèmes du répertoire classique dans le contexte de la musique en ligne, et l’expérience fut un peu désespérante en raison de la solide langue de bois de mes invités qui, peu ou prou, se déclaraient satisfaits de la situation.
L’organisatrice du Classical:Next, Jennifer Dauterman, avait eu la bonne idée d’inviter le chef Iván Fischer, patron du Budapest Festival Orchestra, à prononcer le discours d’ouverture. Après cinq ou six minutes, j’ai réalisé que ce grand musicien allait nous offrir une intervention pleine d’humour et de bon sens. J’ai donc enregistré, et je vous en propose ci-après la retransmission, à peu près brute de décoffrage, afin d’en altérer le moins possible le sens et la vivacité.
Si vous avez la patience d’écouter la captation (en anglais) de cette intervention je la rends également disponible derrière ce lien.
Un peu plus tard, lors de la soirée d’ouverture dans la grande salle de l’Académie Franz Liszt, deux artistes hongrois assez sensationnels mais peu reconnus dans notre beau pays de France se sont produits, le pianiste Gábor Farkas (par ailleurs recteur de l’Académie Franz-Liszt de Budapest) et le violoniste Barnabás Kelemen. Derniers disques de Gábor Farkas1 derrière ce lien, et ceux de Barnabás Kelemen, merveilleux violoniste, ici ! Vous ne perdrez pas votre temps à les écouter.
« Les gens viennent encore au concert, OK, on ne peut que s’en féliciter.
Mais pourquoi sont-ils là ? Je ne pense pas vraiment qu’ils soient là parce qu’ils aiment tant que cela la musique. Certains l’aiment, beaucoup même, mais il y a bien d’autres motivations.
L’une d’elles est la rencontre sociale. Ils aiment être entre eux, ces abonnés qui se retrouvent là : c’est agréable de sortir ! C’est un rituel pour eux d’être régulièrement dans le public ; ils soutiennent leur orchestre comme ils soutiendraient leur équipe de football préférée ! Ça marche, mais dans cette affaire la musique elle-même joue un rôle de plus en plus mineur. »
Menaces
« Des menaces pèsent pourtant. Je n’en citerai que quelques-unes.
L’une d’elles est le volume sonore. Nous savons tous que les musiciens sur scène deviennent progressivement sourds. Ils perdent l’ouïe parce que leur orchestre joue de plus en plus fort par la grâce d’innovations incessantes. L’instrumentiste à cordes dit : « J’ai trouvé cette corde de Mi magnifique, elle projette un son incroyable ! ». Le trompettiste dit : « Quelque part dans un village allemand, il y a un gars qui fabrique des embouchures extra, ma trompette sonne de manière fantastique avec ». Tout le monde innove pour rendre l’orchestre de plus en plus puissant. Et l’oreille ne peut plus le supporter. Les bouchons d’oreilles n’aident pas, car il est impossible de faire de la musique avec. Les écrans acoustiques n’aident pas non plus, car ce n’est plus faire de la musique. Nous utilisons en fait des outils pour combattre des problèmes qui ruinent la pratique musicale commune. Imaginez un quatuor à cordes jouant avec des écrans de protection... cela ne fonctionnerait pas. De la même manière, un orchestre avec des écrans acoustiques, ce n’est plus de la musique.
Ensuite, il y a un côté blasé, désespérant. Quelqu’un, en Angleterre, a un jour désigné l’orchestre comme une « usine à notes ». Ce que font les orchestres, c’est qu’ils ne font plus vraiment de la musique, ils jouent juste les notes. Ils ne s’entendent plus car ils ont des bouchons d’oreilles et des écrans ; ils suivent le chef, jouent les notes et espèrent divertir le public. C’est bien, ça fonctionne à merveille, mais je ne pense pas que cela aide la musique, au fond.
Il y a d’autres menaces, comme celle de la taille de l’orchestre. Je parle ici de l’orchestre symphonique, qui est ma spécialité. Un orchestre a généralement tel nombre de cordes, tel nombre de vents, tel nombre de cuivres. Qui a décidé cela ? Richard Strauss et Mahler. Quand ? Il y a plus de 100 ans. Pourquoi avons-nous ces effectifs ? Pourquoi devons-nous avoir ces 113 personnes sur scène ? Qui a décidé de cela ? En fait, nous nous accrochons à cette tradition sans réfléchir. Nous devons bien sûr faire vivre ces musiciens — que ce soit par les subventions de la ville, des philanthropes qui agissent par fierté civique, ou par la grâce des politiciens qui paient un peu par habitude.
Quelqu’un paie, mais personne ne se demande si nous avons vraiment besoin de ce nombre de musiciens. On n’y pense jamais. C’est simplement transmis de manière rigide de génération en génération. Cela finira par s’éteindre totalement.
Et puis, il y a le rétrécissement du répertoire. Les gens n’aiment pas écouter la musique contemporaine. Certains d’entre nous commandent des œuvres. Nous sommes très courageux. Nous commandons à ce compositeur qui écrit 15 minutes de musique et qui vient saluer sur scène, très engagé, avec son pull-over, recevoir des applaudissements. Mais les gens sont surtout heureux quand le concerto pour piano de Schumann commence enfin, après la création contemporaine ! En vérité, la musique d’aujourd’hui n’est pas au cœur des concerts symphoniques. La vérité est que les gens viennent écouter la musique qu’ils connaissent.
Pouvez-vous imaginer que dans 300 ans, il y aura encore ces orchestres symphoniques de 113 membres jouant la musique de 1820 à 1940 ? Je ne le pense pas. Finalement, cela aura correspondu à une courte période de l’histoire de la musique. Pourtant, cela prend tout l’argent d’une communauté, toute l’attention de l’élite politique, alors que le répertoire se réduit et que les nouvelles générations perdent complètement contact avec cette musique. »
La faillite de l’éducation, et les gadgets marketing
« Quand je regarde le public, je n’ai pas l’impression qu’ils comprennent vraiment la musique. Je pense que ce n’est pas notre faute, mais celle de l’éducation musicale. Il n’y a plus d’éducation musicale dans les écoles. Avant, il y en avait, donc les gens parlaient la langue de la musique. Aujourd’hui, ils viennent au concert pour d’autres raisons, et de brillants directeurs marketing — il y en a probablement dans cette salle ! — leur vendent de plus en plus de billets grâce à des gadgets marketing fantastiques. Je les salue, c’est génial, mais cela ne durera pas car ces astuces ramèneront quelques personnes de plus, certes, mais ne résoudront pas le problème de fond : le public comprend de moins en moins ce qui se passe sur scène.
Et sur scène, les gens font les choses de manière traditionnelle, rigide, d’une manière blasée dont je pourrais aussi parler. L’essentiel est que je ne pense pas que ce rituel, tel qu’il existe, soit durable.
J’ai vu toutes sortes d’innovations ailleurs. Je fais aussi partie de ce club. J’essaie moi aussi d’innover dans l’industrie de la musique classique. Qu’avons-nous fait ? Je me souviens avoir inventé un type de concert où le public se mélange aux musiciens, assis sur des poufs. C’était génial, ça a merveilleusement bien marché. Le Festival d’Édimbourg a repris l’idée et le fait maintenant avec d’autres orchestres. J’en suis très heureux, cela ne me dérange pas qu’on me vole mes idées.
Nous avons aussi lancé des concerts spéciaux pour enfants qui fonctionnent très bien pour la jeune génération. Nous développons beaucoup de programmes de médiation spécialisés. Beaucoup d’entre vous le font. »
“ Les gens qui ne viennent que pour André Rieu ou quand Chick Corea joue avec un orchestre symphonique ne reviennent pas pour une symphonie normale de Brahms. ”
« Dans l’industrie musicale, nous avons des innovateurs. Il y a aussi les fanatiques du “crossover”. Malheureusement, ils ne créent pas un public durable pour la musique classique. Les gens qui ne viennent que pour André Rieu ou quand Chick Corea joue avec un orchestre symphonique ne reviennent pas pour une symphonie normale de Brahms. Ils viennent une fois ou deux pour cette activité hybride, mais cela ne résout pas le problème.
Je ne veux plus me plaindre, car vous avez compris que je n’ai pas un grand respect pour le rituel actuel de l’industrie de la musique classique. Mais je vois des signes très clairs d’optimisme sur la manière dont on pourrait résoudre ces problèmes. Et je ne pense pas que cela passe par des innovations superficielles. Je pense que la réponse est ailleurs.
Nous devons regarder le public, les gens, et nous demander de quoi ils ont besoin. En réalité, ils ont besoin de musique classique car, dans ce monde, entrer dans une salle de concert et écouter une symphonie de Schubert est magnifique. J’adore ça, et beaucoup de gens adorent ça aussi. C’est encore là. Cela apporte quelque chose d’important aux gens. Il y a une beauté que les gens expérimentent en concert.
Mais qu’est-ce qui entoure ces gens ? Tout d’abord, ils appuient sur des boutons sur leur téléphone portable. Ils ne pratiquent pas le violon. Les enfants pratiquent-ils le violon ? Il est beaucoup plus facile d’appuyer sur des touches d’ordinateur. Le type d’enfant ambitieux qui apprend un instrument est malheureusement devenu hautement spécialisé. Les écoles de musique et les conservatoires se concentrent sur la formation du futur premier trombone de l’Orchestre Philharmonique de New York de manière ultra-spécialisée. C’est ce qu’ils font, et je pense que c’est une erreur. Ce qu’ils devraient faire, c’est éduquer la population à la musique et non pas former le prochain instrumentiste de pointe pour un emploi orchestral cliché — car cette personne sera aussi un dinosaure et perdra bientôt son emploi.
Quel genre d’éducation musicale nous faudrait-il ? Cela me mène au monde qui nous entoure. Peut-on encore faire confiance à quoi que ce soit ? Je ne fais plus confiance à rien. Je lis des “fake news” tous les matins. Je vois une vidéo, je ne sais pas si c’est de l’IA ou si ce sont de vraies personnes. Je peux vous dire que c’est vraiment moi qui me tiens ici devant vous, mais vous ne pouvez pas en être sûrs. Je pourrais être un hologramme. Nous sommes dans les dernières phases des choses fiables autour de nous. Nous ne pouvons pas faire confiance aux nouvelles ; les électeurs choisissent entre des populistes de toutes sortes. Nous ne savons plus rien car tout est faux et artificiel. »
“ La musique et les institutions musicales devraient être le foyer de la créativité et de la vérité dans un monde où il n’y a plus ni créativité ni vérité. ”
« Dans ce monde, la musique peut jouer un rôle crucial. La musique et les institutions musicales devraient être le foyer de la créativité et de la vérité dans un monde où il n’y a plus ni créativité ni vérité. Mais pour transformer, disons, un orchestre symphonique en un aimant et en un foyer de vérité, quelques changements doivent opérer :
L’éducation musicale : Ce n’est pas former le musicien d’élite. C’est aider la population à s’exprimer par la musique et à la comprendre. Tout doit être fait pour activer le public afin qu’il fasse de la musique lui-même. Nous avons, par exemple, créé un chœur de nos abonnés il y a peu de temps, et nous le ferons régulièrement. Nous allons construire un chœur d’enfants rattaché à notre orchestre. Nous essayons d’encourager les gens à pratiquer eux-mêmes.
Le potentiel humain : À l’ère de l’intelligence artificielle, les gens ont besoin de créativité. Ils ont besoin de ce potentiel créatif humain. Et la musique est absolument le meilleur outil que je connaisse pour cela. Les conservatoires devraient changer du tout au tout : au lieu de former des professionnels, ils devraient aider la population à parler le langage de la musique. »
“ L’orchestre comme gardien de la vérité ”
« Vous n’arriverez à rien avec des gadgets de crossover occasionnels. Ce qui résout le problème, c’est d’enseigner la langue aux gens pour que la musique reste vivante. Un orchestre devrait être un aimant pour une société de gens qui apprécient la créativité et la vérité.
J’ai écrit un jour que, puisqu’il n’y a plus de nouvelles fiables à la télévision, à la radio ou dans les agences de presse, c’est peut-être à nous de le faire. Je peux voir un futur où un orchestre vous donnerait les nouvelles du jour, parce que vous pourriez lui faire confiance. Pourquoi ? Parce qu’un orchestre joue Beethoven, et je vous promets que c’est vraiment Beethoven. Ce n’est pas un produit d’intelligence artificielle. Ce n’est pas un faux. C’est vrai. Par conséquent, si nous vous disons ce qui s’est passé hier dans le monde, vous pouvez nous croire.
Je pense qu’un orchestre devrait être le gardien des vérités et de la créativité. Aidez le public à faire de la musique, aidez leurs enfants à chanter dans une chorale, à apprendre des instruments, à comprendre la beauté de la musique. Car pour vraiment apprécier la musique, il faut en comprendre davantage que ce que le public actuel en comprend.
Si vous êtes tous des génies du marketing ici dans la salle et que vous pensez que c’est génial d’avoir vendu 100 billets de plus à des sourds, ce n’est pas un grand exploit, car ils ne comprendront rien à la musique. »
“ Nous ne devrions pas vendre des billets à des sourds et à des gens qui s’ennuient, mais créer des gens qui entendent et qui aiment la musique. ”
« C’est là que réside l’avenir.
Pour ce faire, les orchestres, les salles de concert et surtout les institutions d’enseignement comme les conservatoires doivent repenser leur but. Ils doivent se voir comme des gardiens de la créativité qu’ils partagent avec le public. Et ils seront aimés, nous vendrons beaucoup plus de billets et nous aurons beaucoup plus de gens pour nous aider si nous faisons cela.
Si nous nous contentons de répéter le concerto pour violon de Mendelssohn avec un jeune soliste magnifiquement habillé, en espérant vendre cela à des gens qui ne savent pas pourquoi c’est intéressant, je n’y crois pas. Vous devez passer par un immense changement, repenser la fonction de l’art et tendre vers la représentation de la vérité et de la créativité depuis la scène.
C’est là que réside, selon moi, l’avenir des institutions musicales. Que ce soit un festival ou une salle de concert, peu importe. Mais nous devons faire de l’éducation parce que les écoles ne le font plus. Nous devons le faire nous-mêmes. Prenez cette responsabilité. Créez la prochaine génération de musique classique, car la musique est belle. Nous devons en prendre soin. Nous devons la partager avec les gens et ne pas simplement en vivre.
J’aimerais qu’il y ait plus de gens qui vivent pour la musique et moins de gens qui vivent de la musique.
Merci beaucoup de votre attention. »
- Ivan Fischer
Allocution du 10 avril 2026 au Classical:Next, Budapest
Offre spéciale d’abonnement à COUACS INFO PREMIUM :
Obtenez 7 jours gratuits pour accéder à tous les articles Premium et à toutes les archives !
Il n’est pas le fils du compositeur Ferenc Farkas



