Yves Petit de Voize a eu plusieurs vies simultanées ou successives. Et dans un milieu où les suivistes et les fades — comme dans tous les milieux d’ailleurs — sont les plus nombreux, il fallait un talent, un professionnalisme, un instinct exceptionnels pour être cet homme-là. Et aussi, et surtout, de l’audace. Et l’intelligence des situations. Et la mondanité efficace. Et la « vista ».
Par quoi commencer ?
Je n’ai pas connu, moi, le YPD de l’académie des Arcs, le creuset du reste de son action.
Je l’ai pratiqué principalement à l’époque où il a été appelé à diriger le magazine Diapason par les Éditions Mondiales (ex-Cino Del Duca), pour prendre la suite d’une situation infernale. Deux concurrents éternels, Diapason et Harmonie, venaient d’être rachetés et il fallait en faire un seul journal. Il y avait encore dans la boutique, pour quelques mois, leurs deux créateurs, Georges Cherière et Édith Walter, qui se regardaient en chiens de faïence, c’est le moins qu’on puisse dire.
Les deux titres étaient essentiellement des magazines de disques. Un éditorial, des couvertures le plus souvent négociées et monnayées avec les maisons de disques, une discographie, quelques actus et surtout une liste de critiques avec des notes.
Une fois le nom Harmonie avalé et disparu, Yves a offert à la France l’un des meilleurs magazines musicaux au monde, abouti formellement et du point de vue de la maquette, laissant s’épanouir de prestigieuses signatures dans une grande liberté.
Fort de son expérience (il était aussi, en parallèle, directeur du Festival de Montreux), il a fait de Diapason un vrai acteur de la vie musicale. Peu à peu, la revue a intégré une large partie consacrée au spectacle vivant et à la haute-fidélité.
Le rédacteur en chef laissait faire les gens compétents de son équipe, peu porté, c’est clair, à jouer le gendarme sur les détails car il avait trop à faire par ailleurs !
Il insufflait des idées nouvelles, laissait libre cours à son flair, aux découvertes, et transformait ainsi le mensuel en agitateur créatif numéro un. Son flair, c’était de déceler des artistes et leur potentiel professionnel, que l’on partage ses goûts ou pas. Le professionnalisme, en effet, ne consiste pas à s’extasier béatement devant des talents merveilleux. C’est aussi comprendre que certains ont la martingale et feront de toute façon carrière, sans pour autant abandonner la fidélité due à d’autres, qui ont moins d’entregent ou de charisme. En ce sens, il a été l’un des très grands professionnels du classique de son époque en France.
À la cérémonie annuelle des Diapasons d’or, qui était alors la « top soirée » de la saison, il faisait venir et jouer des musiciens qui auraient été intouchables du point de vue des cachets, lors de réceptions-concerts-petits-fours parfois éblouissantes. Je me souviens d’une édition à la Salle Wagram avec un casting invraisemblable, et d’une autre à l’Automobile Club de France, place de la Concorde, animée par un Jacques Martin totalement déconnant, réunissant là aussi des interprètes incroyables.

En tant que maison de disques, normalement, nous n’aurions eu aucune envie d’entendre les poulains de nos concurrents. Mais avec cet hôte hors norme, ces mesquineries de cuisine s’effaçaient : le message musical devenait l’essentiel, l’amour de la musique, ce qui aurait dû, et devrait toujours, être à la base de nos actions.
À cette époque, je faisais mes armes dans une société de distribution, Média 7, dont j’étais le jeune, ambitieux et bien sûr impatient directeur classique. J’introduisais sur le marché français les grands indépendants mondiaux (Chandos, Hyperion, Telarc, Koch, etc.), j’accouchais de labels tels qu’Opus 111, Timpani, K617 et bien d’autres. Puis Naxos. Je me battais pour leur visibilité, pour obtenir des articles sur leurs artistes… et de bonnes critiques. À Diapason, Michel Parouty puis Dominique Cospain, deux types d’une honnêteté intellectuelle parfaite, bénéficiaient d’une paix royale pour diriger leur rubrique. Ce qui ne veut pas dire qu’Yves n’influençait pas, non — mais d’abord, lui ne soutenait jamais de ringards. Et il faisait, je crois, corps avec son équipe et une publication qu’il avait métamorphosée.
Cet homme était un redoutable et très cultivé roublard. Il jouait avec beaucoup de ses interlocuteurs. Il me couvrait de compliments, semblant partager mon prétendu sens de l’idéal artistique — et la phrase d’après, il me cassait littéralement. Je sortais de nos déjeuners souvent frustré et énervé. Il voyait bien que je rêvais mon métier et que j’étais un garçon pressé d’en découdre ; que je bataillais contre l’injustice commerciale faite aux labels indépendants par les majors. Lui savait que, sans le soutien de l’establishment et de ses vedettes, il ne pourrait pas organiser les festivals qu’il voulait ni, sans leur publicité, faire vivre son magazine. Mon côté vif et redresseur de torts, disait-il, compromettait parfois mon objectivité. Mais il a aussi soutenu et défendu des talents qui n’appartenaient pas tous au showbiz classique. Il était habile et pouvait être très amical, fraternel. Il était fidèle en amitié.
C’était un temps, le croirez-vous, où l’argent coulait à flots dans la presse musicale parce qu’elle recevait de nombreuses pages de publicité des maisons de disques. Pour faire remarquer ma marque de distribution, Média 7, j’étais devenu l’un des gros annonceurs de Diapason, avec des formats inattendus parfois, visant à montrer que mon catalogue était vaste et varié. Cette volonté de prendre des parts de marché permettait à YPD de me taquiner plus souvent qu’à mon tour. Il me terrorisait parfois, parce qu’il me comprenait très bien.
Martine Fontanet, une amie très chère, qui était à cette époque responsable de la publicité à Diapason, ramassait l’argent et s’employait inlassablement, pour faire plaisir à ses clients, à jouer les entremetteuses auprès de son patron. Ce qui nous a valu, à moi et certainement à bien d’autres, des rencontres savoureuses avec un rédacteur en chef fantasque, imprévisible, drôlatique… et vraiment gonflé. Quand il a quitté Diapason, il m'a fait un cadeau que je n’espérais plus : je lui faisais le siège depuis des mois pour obtenir la couverture d’un grand artiste français qui la méritait largement. Et il me l’a offerte, contre l'avis de ses successeurs : c'était bien lui, ce coup de patte final !
Yves Petit de Voize avait aussi sa légende : c’était une figure proustienne. Nul n’ignorait son goût prononcé pour les très jeunes gens ; on le voyait d’ailleurs le plus souvent flanqué de créatures délicieuses. J’ai souvent pensé que c’était en grande partie une coquetterie mondaine et esthétique de sa part. En tout cas, là encore, il les sélectionnait jeunes, beaux, intelligents, mais surtout, doués, parfois géniaux.
Cet homme avait un talent énorme. Je lui avais téléphoné il y a quatre mois pour réaliser une interview pour Couacs. J’ai trop tardé à le rappeler.



