Plus souvent qu’à mon tour, j’ai stigmatisé dans Couacs depuis 2020 la dérive de Radio France à l’égard de la musique classique, la disparition du classique de la radio généraliste du groupe, France Inter, sa disparition également de France Culture, et la dérive parallèle de France Musique, radio spécialisée de plus en plus orientée « easy listening » et obéissant aux règles de la radio commerciale qui vise l’audience en optimisant ce qu’on appelle un « format » conçu pour ne jamais risquer de faire décrocher l’auditeur — c’est-à-dire sans aucun choc thermique, avec le minimum d’audace et d’inconnu possible.
Pourquoi tant de moyens pour le classique à Radio France pour une utilisation aussi limitée sur les antennes ?
J’ai aussi, avec autant de délicatesse que possible (parce que je sais très bien qu’il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain, et que j’ai dans ces formations des amis et de l’admiration pour tous les musiciens qui les composent), questionné l’utilité de voir encore confiés à Radio France tant de moyens de production (orchestres, chœurs, studios, techniciens, etc.), hérités d’une autre époque : Radio France qui se fiche tellement évidemment de la musique classique sur ses quelque 50 radios ! — à l’exception de la seule France Musique et de ses webradios, auxquelles les disques du commerce suffiraient pendant des siècles à assurer le flux. Pourquoi confier tant de moyens classiques à une institution qui en fait si peu, ou si mal ?
Si l’on oppose que la musique classique doit désormais être traitée autrement que le service public « à la papa » ne le faisait, alors on a le droit de se demander en quoi les soins et obligations qu’on avait jadis confiés à Radio France sont pertinents à conserver désormais, eux aussi ; et si des administrations séparées et motivées pour orchestres et chœurs ne feraient pas mieux, ne bénéficieraient pas de nouvelles marges de manœuvre pour négocier avec des diffuseurs, avec des éditeurs phonographiques, avec des médias partenaires et mieux mettre en valeur leurs qualités. La question est taboue, mais il est temps de la poser sérieusement, même si Charles Alloncle le propose aussi, probablement sans analyse, pas davantage que Rachida Dati n’en avait.
D’abord la dégradation et le formatage…
La dégradation de France Musique n’a pas commencé sous Marc Voinchet, me souffle-t-on. Mais Messieurs Morel-Maroger, Rousseau, Dupin qui furent les directeurs de France Musique (je ne me rappelle plus dans quel ordre ils ont fauté) sans vouloir leur faire de peine n’étaient pas tellement identifiables, et n’avaient pas eu l’idée brillante de faire « de la radio », c’est-à-dire de formater ; ce qui a été la grande nouveauté de Voinchet, à quoi il faut ajouter la disparition totale des émissions de musicologie même abordables, l’invasion de répertoires de variété de type Radio Montmartre alors même que le jazz et les musiques traditionnelles sont deux genres qui auraient gagné à être renforcés, sans qu’on y trouve rien à redire, au contraire. Mais c’est old school et ennnuyeux, par rapport à Sheila , Enrico Macias, ou le Death Metal.
Ce à quoi nous avons assisté, c’est au dévoiement de la création et de la production radiophoniques sur France Musique — terreau autrefois de tant d’émissions magistrales — au profit d’une formule de magazine musical léger, sans journalisme sérieux, béni-oui-oui, complice, mal informé, facile, cochant toutes les cases du gnangnan et du sociétal.
Voilà tout ce que j’ai dénoncé à de multiples reprises.
... puis les clous dans le cercueil
La mise en destruction programmée de France Musique par le fait qu’on lui casse maintenant les ailes, c’est-à-dire qu’on lui retire ses moyens de diffusion, s’apparente aux clous dans le cercueil.
De manière fort opportune pour lui, Marc Voinchet, qui a assumé cette politique et accepté sans protester le martyre qu’on faisait subir à sa radio, file sur France Inter pour y assurer la revue de presse, refilant le cadeau empoisonné à son adjoint Stéphane Grant, qui est bien à plaindre : son ancien patron a droit à un joli lot de compensation ; lui s’est fait rouler : ce qui aurait dû être une évolution légitime de sa carrière va tourner au cauchemar en raison d’un héritage imprévu.
Le silence des producteurs à qui on massacre leur outil de travail ; le silence des syndicats de Radio France qui ne bronchent pas, ne fût-ce que par une action ou une déclaration collective pour éviter les problèmes personnels, car tout le monde doit manger — tout cela témoigne aussi de cette pathologie, de ce très étrange esprit « maison » du service public tel qu’il me paraît devenu, qui fait bloc quoi qu’il arrive autour de cette catastrophique (je n’ai pas les mots, pardon, ou alors ils seraient grossiers) Sibyle Veil, au nom de la défense d’un service public qu’elle ne finit pas de supplicier en vérité, de vider de sa substance culturelle.
Sous de Gaulle ou sous Pompidou, on avait Michel Droit ou Alain Peyrefitte comme tutelles pesantes — mais au moins en face, on avait aussi des grévistes ! À la grève, à se défendre, les personnels de Radio France semblent aussi avoir renoncé maintenant, terrifiés qu’ils ont été par Alloncle ou l’éventuelle arrivée au pouvoir du RN !
Les débats sur le service public se focalisent d’ailleurs sur l’information et son « objectivité », jamais sur les programmes. On attend en vain que les responsables des commissions culturelles au Sénat ou à l’Assemblée nationale soient, sur cette question des programmes ou des missions, en dehors de l’information, autre chose que les porte-voix amoureux des discours de la Présidente de Radio France.
Un producteur de France Musique m’écrit :
« […] Pour le reste, merci de tes posts et réactions concernant les émetteurs. On ne sait pas encore quelles peuvent être les conséquences réelles en termes d’auditeurs, mais ce que ça révèle de la position de la présidence à notre égard est affligeant. Et hautement inquiétant pour l’avenir. […] »
Une rentrée sous le signe du mensonge et du désarroi des auditeurs
La rentrée est là. On attend toujours une réaction de quelqu’un à Radio France, une prise de parole, un communiqué, une interview pour corriger ou faire semblant de corriger l’un des plus gros accidents industriels que la radio de service public ait connus.
Sur les réseaux sociaux et, on l’imagine, par téléphone, une large partie des auditeurs, et en particulier les auditeurs habitant hors des grandes métropoles, se lamentent en ordre dispersé, avec leurs moyens, dérisoires et qui traduisent leur désarroi. Ont-ils écrit à la médiatrice des antennes de Radio France Emmanuelle Daviet ? Elle est certainement en vacances depuis le 27 juillet, n’ayant rien publié sur sa page ; et quand on cherche à y voir des réactions d’auditeurs de France Musique, on n’en trouve pas davantage trace, quand à l’évidence elle a dû en recevoir beaucoup. Cette « médiatrice » est une blague lénifiante, une carafe filtrante.
Soyons clairs : ce n’est pas tant qu’on ait voulu changer les habitudes et modernisé la diffusion de France Musique qui est critiquable ; c’est de l’avoir fait n’importe comment, brutalement, sans s’assurer que, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, les changements allaient priver 25 % des auditeurs de leur radio, et en particulier les ruraux et les provinciaux.
Pis, on leur a menti.
Non, les fréquences modifiées ne permettent pas d’écouter France Musique, ou très mal.
Et quant au DAB+, on sait maintenant que des auditeurs de bonne volonté qui se sont fournis chez Darty et à la FNAC sur le conseil de la publicité gratuite que leur a faite Radio France, ont constaté, rentrés à la maison, qu’en DAB+, il n’y avait point d’offre opérationnelle pour France Musique dans leur ville, village ou campagne.
Que dire enfin à tous ces amateurs de bon son à qui on enjoint du jour au lendemain de jeter leur très bon tuner Hi-Fi à la recyclerie, dans tant de zones blanches ou grises de l’Internet, où la bonne vieille radio passait jusqu’à présent très bien ?
Face à un tel raté, une entreprise commerciale réunirait son conseil d’administration et virerait son PDG. Il est trop tard pour virer Marc Voinchet : on lui a donné une promotion.
Qui, alors, sera mis en cause un peu sérieusement ?
Quelles décisions seront prises ?
P.-S.
On avait appris pourtant il y a bien six mois qu’en Suisse la radio suisse RSR allait redéployer la modulation de fréquence, revenir sur la décision identique qui avait été prise, ce qui sera coûteux et compliqué. La simple observation de ce qui s’est passé en Suisse aurait pu inciter à la prudence du côté de chez Radio France. Mais c’est France Musique qui prend les coups, ciblés. C’est tellement pas important, la musique classique.





