EN GUISE D'OUVERTURE

On peut se faire virer de Classica pour s'être embrouillé avec Diapason ! Voilà comment.


En juin dernier j'ai publié sur Facebook un post relatif à l'interview-tribune que le site de Diapason et son journaliste Vincent Agrech avaient offert à Renaud Capuçon (reconnaissable au signe Rc. sur les réseaux sociaux).

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Capuçon, personnalité éblouissante du violon français a admirablement saisi l'opportunité du premier confinement et du silence imposé à tant d'artistes et de salles pour travailler à fond ses réseaux promotionnels de toutes espèces : faire vanter son livre, l'inauguration de sa statue au musée Grévin, sa nomination à la tête d'un orchestre de chambre au pays des coffre-forts, ses prestations quotidiennes de "Violin Bonbons" sur Internet, la promotion de l'application NomadPlay dont il est investisseur, sa spiritualité chrétienne, d'abord en peau de cosmonaute à Notre-Dame de Paris, puis en uniforme Le Quesnoy cool, jeans-baskets en couverture du magazine La Vie Catholique… J'en oublie.

Au demeurant, il fallait aussi, question de standing, cerise sur le gâteau de ce printemps spécial, que Rc. soit d'une manière ou d'une autre au menu du Diapason spécial été. Ce qui fut fait : Vincent Agrech lui consacre une page, et aux "disques de sa vie".

Bien sûr, sont des aigris et des jaloux ceux qui critiquent. En attestent les centaines de témoignages d'encouragement de la fameuse CSP "ménagères de plus de 50 ans", public exigeant, ému aux larmes à chaque post que leur vedette proprette projette sur les réseaux sociaux, ou lors de ses passages à la télé. Ces commentaires racontent l'affection sincère et généreuse de ce public merveilleux et gentil, le vrai, le populaire, qui sait reconnaître les vrais talents qui lui font du bien.


A la suite de mon post sur Agrech, j'ai reçu un coup de fil furibard d'Emmanuel Dupuy, rédacteur en chef de Diapason. Il m'enjoignait de retirer mes propos, me menaçait des foudres d'un procès, me vantait l'efficacité du service juridique de Reworld Media, son employeur. Il fallait, disait-il, "cesser le "Capuçon-bashing".
Comme je lui faisais remarquer que le site de Diapason avait déjà publié puis amendé en “loucedé” un article à-propos du frère de l'autre dans lequel on parlait initialement de "vanité" des polémiques suscitées et de "poujadisme musical" à-propos de ses contestataires, il me fit l'aveu que l'auteur anonyme de cet article c'était lui, Emmanuel Dupuy. Et que Diapason avait aussi donné la parole au camp adverse, dans un article consacré à ces gens virulents de la "Convergence des Luths" : preuve d'un réel souci d'objectivité. Je lui ai répondu que je ne corrigerai en rien mon texte initial, moi. Et nous en sommes restés là après qu'Emmanuel eut évoqué ma paranoïa, et autres gracieusetés.

Le surlendemain, mon répondeur fumait, cette fois d'un message plus maîtrisé mais non moins rageur de Jérémie Rousseau, rédacteur en chef de Classica, la maison d'en face. Il m'y faisait valoir que vraiment, j'avais exagéré dans mes propos sur Facebook, que j'étais insistant et même insultant dans mon post titré “ Ta gueule, Capuçon ! Ta gueule !” ; et que j'avais été tout autant insultant à l'égard du confrère Vincent Agrech avec lequel on pouvait ne pas être d'accord mais qui ne méritait pas ça. Eu égard à cette attitude, ma chronique mensuelle "COUACS" dans Classica serait donc supprimée : ce serait " mieux pour le magazine, et pour toi ".

J'ai répondu par mail à Jérémie Rousseau que la décision concernant ma chronique lui incombait, et que ce qu'il m'avait proposé il pouvait le reprendre. Et que je lui gardais mon estime pour ce courage qu'il avait eu. Car franchement j'avais été étonné que ma dernière chronique Classica, celle de mai, dans laquelle j'évoquais le fameux violoniste et feu son voisin co-fumeur de cigares Chancel, ait été publiée. Clairement, jamais Diapason n'aurait osé publier ça. Mais cela a du faire beaucoup jaser, et susciter protestations courroucées de l'artiste comme de ses défenseurs.

Sur le reproche de vulgarité, auquel un homme aussi raffiné que moi ne saurait être insensible, j'ai fait aussi remarquer à Jérémie Rousseau que les vrais vulgaires sont les démagogues, et que ma vulgarité : “ Ta gueule, Capuçon ! ” était en vérité une rupture du ton volontaire, je n'ose dire un effet de style. Il y a en effet un moment où seule la vulgarité verbale peut choquer les Du Quesnoy. Qui tournent la tête et retournent à la tâche. Pas d'illusion.

Avant cette petite affaire, j'avais d'ailleurs eu l'intention d'inclure ce souvenir dans ma chronique de septembre :

Georges Cherriere, qui fut jadis le fondateur de Diapason, lançait des pétards sur les maisons de disques chaque mois dans son éditorial, ce qui lui valait souvent des rétorsions (en particulier publicitaires) qui n'étaient pas bonnes pour ses comptes. Mais il tenait bon. Il disait crânement : “ Chez Diapason, il faut toujours être fâché avec une grosse maison de disques, c'est important — mais jamais avec toutes à la fois” . Ses fâcheries se résolvaient quelques temps plus tard avec la major X. Peu de après, il en taquinait une autre...

Comme quoi, la liberté de la presse ne s’use que quand on ne s’en sert pas. Pas nouveau.


Avec la chronique COUACS dans Classica, c’est vrai, j'avais rêvé un moment : à-côté des chroniques du sérail de IAA, Alain Duault ou Benoît Duteurtre, la presse bourgeoise pourrait peut-être publier les propos d'un type libre, qui connait vraiment ce qui se passe dans les cuisines pour y avoir exercé à peu près tous les métiers du classique. SAUF... celui de la connivence... qui y est le plus couru.

Pendant 25 ans j'ai vendu des disques et ensuite pendant 10 ans de Qobuz j'ai eu cette chance de tout voir des deux côtés dans un confort assez remarquable puisque que ma subsistance n’en dépendait pas directement : je m'occupais d'apporter à un public intéressé des disques que le milieu français, les HM, Erato et consorts auraient volontiers tenus confinés à l'étranger.

Quant à la presse musicale, je l'ai beaucoup arrosée en publicité quand je faisais fortune (!) en vendant Raff, Lyatoshynsky, Louis Aubert, Sergio Fiorentino ou Ida Haendel. Ce n'est pas une question passionnante de savoir si la presse musicale classique est bonne, ou mauvaise : elle est seulement nécessaire, et il faut la soutenir, et j'y ai cotisé. Ce serait à refaire, je le referais.


Moralité ?

Les magazines musicaux spécialisés ont toujours eu du mal, c'est peu dire, à faire du journalisme.

Ils confondent et comprennent le mot “spécialisé” comme "professionnel", ou “confessionnel” à la manière de "Libre-Service Actualités", (LSA) cette revue pour les supermarchés qui expose semaine après semaine les dernières trouvailles de l'industrie agro-alimentaire, ne manquant pas de souligner que le packaging de la Vache qui rit a changé le 1er juillet de logo, et se décline désormais en nouvelle version familiale 36 parts de 12,5 grammes chacune.

Encore existe-t-il quelques exemples de bonne presse pro dans d'autres secteurs, et la Lettre du Musicien s'est-elle fendue récemment d'un article où elle levait utilement le lièvre des coûts que Capuçon Frère se proposait de faire payer aux municipalités pour sa tournée "bénévole" d'été.

La presse musicale ne sait pas faire de journalisme. Elle ne sait que donner la parole, ce qui n’est pas la même chose. Pourtant, la complaisance ne la mènera nulle part. Quand elle se croit obligée de rendre compte d'une polémique, elle ne sait pas s'y prendre : au lieu d'exposer une situation, un débat, même avec un point de vue orienté, au lieu d'exposer les opinions et de conclure en synthèse, elle résout sa gêne en produisant de l'interview juxtaposé. Ce qui ne mange pas de pain. Alors, rêver à des enquêtes...

Un coup de cirage (Agrech), une tribune ensuite à la contestation de la Convergence des luths MAIS sous une signature différente : on ne dérangerait pas Môssieur Agrech pour la piétaille.

Et bien sûr sous cette apparence d'objectivité, on en rajoute une couche par derrière sur Capuçon : ses disques préférés.

En attendant une prochaine couverture, qui doit j'imagine se négocier en haut lieu entre la maison de disques et le magazine tracassé par tout ce raffut tout de même bien embarrassant.

La politique promotionnelle de Rc. travaille d'ailleurs avec soin pour ne pas se déraciner de sa base classique ou il ne passionne pas grand monde. Il est assez facile de faire gober des sornettes aux journalistes de la presse grand public. Avec la presse spé, c'est plus subtil. Ce n'est pas qu'elle soit systématiquement réticente : si Capuçon plait au public de Paris Match, le faire paraître dans un magazine spécialisé pourrait peut-être attirer un plus vaste public, celui qu'on recherche depuis si longtemps : la démocratisation de la musique classique est le fantasme de ces consanguins depuis si longtemps. Mais il leur manquera toujours cette fraîcheur compétente, essentielle pour y parvenir, que possédait par exemple Lodéon. Et une capacité à explorer le présent indépendamment des agents de publicité, des communiqués de presse des puissants ou supposés tels. Comme disait Satie : "Que préférez ? La musique ou la charcuterie ? "

Les vedettes ne sont pas la solution magique à la “ démocratisation de la musique classique ”, mauvaise réponse à une question mal posée. Tout comme les orchestres DEMOS ne sont certainement pas en mesure de remplacer ce que devraient être des écoles de musique bien conçues pour faire aimer la musique à des gamins de toutes sortes, aux destins musicaux les plus variés.

COUACS continuera ici.