J’avais déjà signalé, fin août dernier, l’excellente parution chez CPO en avril 2025 des deux symphonies d’Elsa Barraine (1910-1999), enregistrées en mars 2024 par le WDR Sinfonieorchester Köln sous la direction d’Elena Schwarz.
Rappelons d’abord que cet orchestre à Cologne verra bientôt la Française Marie Jacquot succéder à Cristian Măcelaru comme directeur musical, lequel Cristian est, comme chacun sait, l’actuel directeur musical de l’Orchestre National de France.
À l’époque, je m’étais interrogé sur la raison pour laquelle Măcelaru, qui avait dirigé ces œuvres en concert à Paris, n’en avait pas réalisé l’enregistrement. J’ai eu la réponse en apprenant la parution de ce nouveau disque. De fait, à peine quelques mois après la WDR, en septembre 2024 à Paris, Cristian Măcelaru, à la tête de son orchestre français, avait effectivement enregistré le programme Elsa Barraine.
Il aura fallu ensuite un an et demi au pourtant plantureux staff musical de Radio France — bien et fièrement détaillé dans le livret du disque, hormis la femme de ménage, et c’est très injuste — pour en céder la licence à Warner Classics. C’est-à-dire que, pour ceux qui ne sont pas instruits des méthodes de l’industrie du disque, la production a été entièrement financée par Radio France, et non par Warner Classics. Résultat : lors de sa sortie le 20 février 2026, le disque s’est fait coiffer au poteau par CPO de près de dix mois !
Si je ne m’égare pas sur la passion et l’impatience qui nourrissent les amateurs de musique classique pour ce genre de répertoire — que semblent si mal connaître les Seigneurs de Radio France —, quelles que soient les qualités de Cristian Măcelaru et de son orchestre, ce disque arrive trop tard. D’autant plus que l’orchestre de la WDR n’est pas une formation de troisième zone et qu’il a pu bénéficier, pour son enregistrement, à la fois du talent de… Cristian Măcelaru son directeur musical à l'époque, et de la passion d’Elena Schwarz. J’ajouterai que les services techniques de la WDR sont loin d’être composés de bras cassés, comme chacun sait ; leur disque a d’ailleurs obtenu un Diapason d’Or mérité en septembre 2025.
On peut vraiment se demander si, à Radio France, on n’aurait pas dû questionner Cristian Măcelaru sur l’opportunité de dépenser de l’argent pour ce disque, afin d’éviter de se faire ainsi doubler par un petit label indépendant et une production allemande dont Măcelaru ne pouvait ignorer l’existence… Voilà un exemple de plus de la politique discographique de Radio France : pratiquement inexistante, mais de surcroît brouillonne, sans colonne vertébrale, sans logique, dépourvue du plus basique des opportunismes qui aurait dû conduire les services musicaux de l’avenue du Président-Kennedy à se « bouger le popotin » pour sortir la bande rapidement. Un an et demi pour monter un enregistrement de 66 minutes et 24 secondes : ce sont des champions olympiques !
Je me permets de reprendre ce que j’écrivais en septembre dernier :
La musique de Barraine combine un discours captivant et une science de l’orchestration exceptionnelle. Barraine était, dit-on, l’élève préférée de Paul Dukas : pas pour rien ! Elle succéda à Olivier Messiaen à la classe d’analyse du Conservatoire de Paris. L’effacement des programmes des œuvres de cette compositrice est absolument significatif, non pas seulement de l’ostracisme à l’égard des femmes musiciennes, mais de l’ostracisme qui a touché les compositeurs et compositrices de cette génération, littéralement interdits par le boulezisme à partir de l’après-guerre.
Le fait d’être une femme vaut à Elsa Barraine d’être redécouverte aujourd’hui avant même d’autres compositeurs masculins de son temps tout autant injustement traités.
Il n’est pas improbable que son profil politique n’ait joué contre elle à l’après guerre : Elsa Barraine faisait partie de ces artistes dits progressistes à l’époque, c’est-à-dire liés au Parti communiste français, auquel elle avait adhéré dans les années 30. D’origine juive, la musique portait pour elle témoignage, ce qui est déjà le cas dans sa deuxième symphonie « Voïna » (1938), mais aussi dans Song-Koï (1958), dédié au peuple vietnamien alors en lutte pour son indépendance, que permet d’entendre le disque de Măcelaru.
Pendant l’Occupation, Barraine avait été cofondatrice du Front National des Musiciens, et a risqué sa vie dans la clandestinité contre l’occupant nazi. Ce comportement absolument héroïque aurait dû lui valoir un hommage particulier et l’attention des responsables musicaux bien plus tôt au lieu que sa musique, encore entendue de temps en temps à la radio dans les années 70, disparaisse ensuite des programmations et réapparaisse aujourd’hui, non sans un certain opportunisme.
En tout cas, et peu importe désormais : l’heure d’Elsa Barraine semble venue.
Il doit bien y avoir à Radio France quelqu’un qui aime Elsa Barraine car un disque est aussi paru récemment sous l’un des labels de la galaxie Radio France nommé Tempérament, dont les parutions sont sans logique ni suivi, comportant en particulier la Musique rituelle et d’autres pièces, avec Lucile Dollat sur l’orgue du grand auditorium.
Qobuz propose en plus un ou deux albums français qui n’ont pas élé livrés (à tort !) PrestoMusic.
Très interessant : l’INA avait publié en numérique dans sa collection d’archives aujourd’hui à l’arrêt, la version d’un concert public de 1952 de la Deuxième symphonie, par l’Orchestre National, sous la direction de Jean Martinon, chez considérable. Cette version est disponible chez Qobuz.




