EDITORIAL - Les Victoires de la Musique, et la tentation destructrice du mainstream

On s'en voudrait de tirer sur une ambulance. Sans s'acharner, pourtant, quelques réflexions...

Le problème n’était pas à l’artistique, dominé comme d’habitude par deux maisons de disques et comportant sa part d’objectifs promotionnels atteints pour l’une et pour l’autre. Les deux présentateurs, accrochés à leur prompteur et à des plaisanteries pré-rédigées, faisaient peine. C’était ennuyeux, mais par nature ; l’affiche était aussi plus équilibrée, plus sincère que certaines autres éditions.


Il y eut plusieurs jeunes artistes formidables : Marie-Laure Garnier, Jean-Paul Gasparian, Aurélien Gignoux… J’avoue m’être endormi avant le passage rendant honneur à Betsy Jolas.

Les audiences de ces Victoires de la Musique Classique 2021 poursuivent leur descente aux enfers avec toutefois en valeur absolue 100 000 téléspectateurs de plus que l’édition 2020, mais seulement 5,5% de “parts de marché”, ce qui signifie que l’émission sur FR3 cette année a été la moins regardée des grandes chaînes, moins encore qu’Arte.
Voyez la dégringolade :
2018 : 7,2 % de PdM
2019 : 6,4 % de PdM
2020 : 5,8 % de PdM
2021 : 5,5 % de PdM

Au-delà des inévitables auto-satisfecits de façade, ce bilan a dû être considéré comme désespérant par les responsables de France Télévision, tellement obsédés par l’audience de ces Victoires Classiques qu’ils n’aiment pas, qu’ils sont contraints de supporter au point d’empoisonner la vie du Comité artistique (trouvons-lui au moins cette excuse) au cours des mois qui précèdent la cérémonie. “Quelle Star sera là ? Vous êtes sûr qu’il-elle viendra ? Ce morceau, combien dure-t-il ? N’est-ce pas trop long ? Trop lent ? Une telle artiste, elle est suffisamment connue ?”

Et ils pensent chez France Télévison, in petto : “Bon sang, comment se débarrasser de ce truc l’année prochaine ?”

C’est donc sans public que ce sont succédé comme à l’habitude des extraits obligatoirement rapides et brillants (Concerto en sol de Ravel, Concerto pour piano de Mendelssohn), avec interdiction des mouvements lents. Et on a démarré avec Ludovic Tézier comme une manière de mettre immédiatement en vitrine ce qu’on pensait être le plus vendeur.

Jusqu’à ce que Jordi Savall arrive. Difficile d’exiger du grand homme de jouer rapide, brillant et efficace, comme doit être le classique chez France Télévision. Mais sa prestation fut bien courte. On aurait pourtant aimé qu’il parle un peu plus, Jordi, pour expliquer à ces gens de la télé ce qu’est la musique “classique”, comment on l’apprécie, comment on l’écoute. Si l’on considère que Jordi Savall est un immense artiste, ce que Stéphane Bern a bien voulu dire, alors qu’on lui laisse le temps d’expliquer que sa musique, et celle de ses collègues, passe par un autre mode d’écoute que la pop. Que sa musique s’épanouit dans la concentration, la méditation, l’onirisme, toutes choses que le service public déteste, refuse de dire ou de montrer, en faisant tant d’efforts pour faire passer le classique par le singeage obligatoire de la variété : mode de captation à la manière de l’insupportable Morgane Productions, saucissonnage ou ré-orchestration des œuvres chez Prodiges, bavardages convenus et sirop des bons sentiments obligatoires, inclusifs, solidaires, résilients…

Les Victoires de la Musique Classique et les autres émissions “de musique classique” des chaînes de France Télévision éliminent ce qui fait l’essence même de cet Art : cette capacité d’écouter seul avec soi-même même dans une grande salle, et non en se referrant à l’enthousiasme de ses voisins, et en tapant avec eux dans les mains.

À titre personnel, je n’accorde aucun crédit à cette histoire de parts de marché, puisqu’on ne devrait pas se préoccuper de l’audience d’une émission consacrée à la musique classique sur le service public. Si l’émission passait sur France 2, elle serait déjà davantage regardée : mais on l’en a chassée il y a quelques années, quand la télévision a abandonné la musique classique, qui se réduit maintenant trois ou quatre fois par an à des shows du type Concert de la Tour Eiffel, Grand Echiquier1 ou autre Symphonie pour la Vie sans rien faire pour mettre les téléspectateurs en présence d’un répertoire classique sans paillettes.

On voit bien le mouvement en cours : ce qui risque d’arriver, c’est bientôt de voir les Victoires de la Musique Classique déplacées sur une chaîne de niche telle que CultureBox ou le web, Arte n’étant certainement pas intéressée, pas davantage que de collaborer à la plateforme Salto du même service public, qu’elle snobe.


Formatage

Il fut un temps où ces Victoires de la Musique Classique, émission vue comme “grand public”, n’intéressaient guère les médias spécialisés tels que Diapason ou France Musique. A cette époque, Diapason produisait indépendamment sa propre cérémonie annuelle des Diapason d’Or de l’Année avec musique vivante au plus haut niveau. Observez que ce n’est plus le cas, et que cette cérémonie des Diapason d’Or de l’Année s’accroche désormais à France Musique et se déroule dans les murs mêmes de Radio France, co-présentée par le couple des nouveautés discographiques de France Musique. La presse musicale spécialisée n’est pas heureuse dans sa situation, il est vrai peu enviable, vivement secouée par le numérique qu’elle n’a pas anticipé, et la pandémie. S’accrocher aux Victoires et voir son logo sur l’écran, c’est espérer conforter sa marque et, qui sait, se faire connaître un peu.

Quant à France Musique, cette chaîne est engagée dans un abandon progressif de sa mission de référence dans le domaine de la musique classique, par la “mise en format” de son antenne. Il est vrai que rien n’était aussi peu un “format radiophonique” que le France Musique qu’on a aimé.

Des antennes de service public comme France Musique ou France Inter ont des missions diverses et n’ont pas à se formater.

Car un “format” radiophonique impose une couleur d’antenne très vite perceptible, et de porter un soin constant, heure après heure, à garder l’auditeur difficilement acquis, sans le bousculer : l’audience est à ce prix. Quel enfer, à l’inverse, une grille de programmes qui doit sauter d’une Sérénade de Tchaïkovski à Archipel IV ! C’est désespérant pour qui veut ensuite aller se vanter de ses audiences !

C’est ce qu’on aimait chez France Musique, ce qui était unique dans le France Musique archaïque autant que dans le bref France Musique de Dandrel, qui avait réussi, lui, à forger un format de radio sans abdiquer pour autant sur l’exigence et la diversité des contenus. Comme ils ne savent plus faire, ils simplifient à la hache, banalisent, vulgarisent au pire sens du terme.

La raison pour laquelle France Inter est aujourd’hui la “première radio de France”, c’est parce que France Inter a été formatée ces dernières années, sur un trépied assumé : Info - Culture dite “pop” - Humour ; après avoir rejeté, entre autres choses toute musique classique au profit d’une programmation musicale “variétioche” extrêmement peu diversifiée elle-même, en tous points comparable, même si l’électro ou le rap ont remplacé Dave, à celle que matraquait une station comme Europe 1 avant les radios libres.

De même, la raison pour laquelle France Musique progresse un peu en audience, c’est parce que la chaîne a été formatée par Voinchet et Grant, a abandonné ses missions ; a vidé ou marginalisé son antenne de tout ce qui est “difficile” à écouter ; a basculé toute sa musique contemporaine le dimanche soir, empilé des plages de “simili-Radio Classique”, cantonné une pauvre heure d’archives quotidiennes en fin de soirée, et les grands entretiens la nuit ou au petit matin.

Cette tentation désespérée des médias spécialisés (Diapason, France Musique) de regarder vers l’univers mainstream s’accompagne du poison des “partenariats” en tous sens : du service public avec le service public, ou de productions commerciales avec le service public, sans contrepartie correctement établies, qui aboutit à un univers de médias où tout le monde se tient par la barbichette et où tout le monde parle des mêmes choses. On aimerait bien savoir quelles sont les contreparties financières reçues par le service public en général pour la promotion constante d’une certaine poignée d’artistes et en détruisant au passage sa raison d’être.

Une radio commerciale est pratiquement obligée d’avoir un format : elle a besoin de publicité. Ce n’est pas le cas de radios de service public comme France Musique ou France Inter qui ont des missions diverses à remplir. Et c’est une dérive grave que de laisser faire.

Allégeance et disparition de l’esprit critique : la pandémie a encore aggravé les choses, par la disparition des artistes étrangers, déjà si peu invités à l’antenne, mis à part les chefs trop payés des formations maison. Il en résulte cette sorte d’esprit de famille franchouillard qui s’affiche sur les réseaux sociaux, en mode “Tu es belle et tu joues si bien ma chérie”, auquel répond : “Tu es formidable toi aussi, à très bientôt dans ton émission”.

Voilà où nous en sommes.

1

Pourrait-on nous expliquer ce que fait la famille Chancel au générique du « nouveau » Grand Échiquier ? On aimerait savoir…