ÉDITORIAL : Comme les temps changent (1)

La demande d’une sélection culturelle pré-digérée est une faiblesse répandue parmi le public, qui repose en France sur la tradition autoritaire dans le domaine des loisirs, longtemps incarnée par la nébuleuse Fnac/Télérama.

Dans le monde immatériel des années 2000, les inventions des plateformes de streaming ne se contentèrent pas de supplanter le support, mais aussi la recommandation. On a cru un temps aux “média-magasins”. J’en étais. Quelle erreur ! La fable des algorithmes fait encore rêver quelques ravis de la tech ; le haut de gamme d’une curation “humaine”, les plus récalcitrants. Mais nous n’avons eu, en vérité, qu’un triste accident industriel dans lequel se seront abimées à la fin des comptes deux ou trois générations de potentiels mélomanes, juste assez pour que le niveau général baisse encore, pour atteindre celui de la “pop culture” généralisée, modélisée par France Inter.

La liberté de choix est partout combattue par l’animation promotionnelle, boostée elle-même à la compétence faiblarde des médiateurs, à leur paresse, à leur esprit de corps, à leur conformisme, à ces partenariats envahissants entre médias et sociétés commerciales qui visent à concentrer absolument écoutes et visionnages dans une économie qui n’a plus à sa disposition d’unité de mesure pour évaluer la qualité, car elle n’en a qu’une seule, celle de la quantité.

Je suis frappé par le silence dans lequel la pandémie a plongé bien des critiques, journalistes, webzines. Certes, ils ne peuvent plus aller au concert, sauf en quelques occasions, invités qui font les fiérots sur Instagram à des événements sans public en bravant les risques de la contagion. Mais que Diable ne commentent-ils les centaines de concerts formidables qui leurs sont offerts par le web, venus du monde entier ? Ce serait une manière efficace de témoigner de leur solidarité à l’égard des artistes. Mes ces pauvres petits êtres sont aussi loin de leurs repères habituels devant leurs écrans que certains journalistes jadis quand on a voulu leur faire découvrir le service de presse numérique, pour éviter de leur envoyer des disques.

À la faveur de la re-fondation des métiers du disque qui a suivi la dématérialisation et ses nouvelles pratiques, on a donc assisté en lieu et place de la diversité espérée à un violent retour du mainstream musical. Il se traduit, sur un marché où les places rentables sont limitées, par la concentration de la préconisation sur quelques noms seulement. Je pense parfois avec tendresse à certains de mes camarades de lycée, à la fin des années 70, qui allaient “faire” musicologie dans le but de devenir vendeur-se dans les rayons classiques de la Fnac alors prestigieux, quand aujourd’hui, après avoir abandonné son métier, la Fnac doit toucher un pouillème sur une misère d’abonnement Deezer collée à l’acheteur d’un grille-pain.

La préconisation culturelle est veuve. Il faut pourtant rendre à la bonne vieille tradition du “goût dirigé” ce qui lui appartient et ce n’était pas follichon. Dans le vieux monde, on parlait dans les magasins de “têtes de gondoles”. Elles se payaient en points de remise et, en amont, par le pilonnage de la presse. L’éparpillement des audiences en a fait dévisser l’influence. On l’a dit, le mainstream s’en tire, dans chaque répertoire. En haut de l’échelle, quelques noms monopolisent les médias, toujours les mêmes, qui brandissent les notions de solidarité et prétendent défendre leurs collègues malheureux. En bas, la super-spécialité résiste, sans modèle économique réel, tel un petit bonhomme qui poursuivrait sa route dans les airs au bout de la falaise, sans voir qu’il marche sur le vide. Et au milieu ? Un “ventre” ou si vous voulez, un centre du marché, délaissé.

Le Service public de la radio ou de la télévision, jadis conçu pour soutenir ce centre que rien d’autre ne soutient, est livré à lui-même et à ses dérives. Il échappe à son devoir en épousant le show-business, met ses studios à la disposition des hit-parades pour des événements à l’antenne ou les loue au privé, ainsi que son personnel, après les avoir fait rénover par les dotations publiques, détournées.

On se dit alors qu’il y a pire, plus rageant que les vieilles mises en avant commerciales : il y a ces partenariats sans transparence, ces choix éditoriaux massifs, insupportables, qui reposent sur l’impudence de fonctionnaires imbus, les injonctions contradictoires de leur hiérarchie, cette recherche lancinante du classique qui n’en serait pas trop. Le service public s’auto-proclame “solidaire” ! La bonne blague quand on connait le non-montant des cachets versés aux artistes qui jouent dans leurs émissions, même par temps de pandémie !

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L’âge d’Internet portait il y a 20 ans une promesse : l’abondance, la liberté de choix pour les auditeurs, la libération des artistes par la grâce de la désintermédiation et la mise en péril des maisons de disques, désignées comme l’ennemi. C’était un leurre. Tant de naïfs y souscrivirent.

Du côté des professionnels il y eut front commun au pire moment de la crise : contre le piratage en premier lieu, sur lequel, rappelons-nous se sont bâtis des empires industriels respectables. Mais rapidement l’industrie de la musique enregistrée a manqué de visionnaires et tout simplement de courage. Elle aurait eu mieux fait de se “dé-solidariser” ensuite par genres, en constatant qu’à l’évidence les répertoires n’avaient plus grand chose en commun, plus de plateforme de business commune, plus de solidarité possible face aux leaders de la distribution (Spotify, etc.) que les Majors avaient choisi de suivre, et par lesquels elles se laissaient imposer, et imposaient un modèle impossible aux genres les plus culturels.

Au regard de la rapidité d’évolution des pratiques, les occasions manquées il y a dix ou quinze ans sont désormais irrécupérables. Voilà pourquoi les débats picrocholins sur une éthique du partage des revenus dans le système pourri du streaming musical industriel est encore une perte de temps. Revenu à sa niche, l’Art du disque, passion minoritaire, doit diverger voire divorcer des systèmes de distribution de ses confrères de la variété.

Selon moi, la fin de l’épisode de la pandémie marquera une nouvelle vague du tsunami qui va emporter bien des fragilités du système encore en place. Je me demande sérieusement si cette sorte d’attentisme de la Ministre, qui lui est beaucoup reproché, n’est pas le plus efficace des moyens de réforme dont elle dispose.

La semaine prochaine, on proposera l’acte II de cette réflexion.

à suivre…