ÉDITORIAL : Après la pandémie, la salle de concerts mondiale

Après la pandémie, les restaurants rouvriront, pour partie avec de nouveaux propriétaires. Après la pandémie, les salles de cinéma auront perdu une manche cruciale contre Netflix et autres plateformes, et beaucoup fermeront. 

Après la pandémie, les colonnes des temples de la musique classique auront été ébranlées. Les salles de concerts, les orchestres, les institutions auront une nouvelle concurrence : la salle de concert classique mondiale sur Internet, qui s’est imposée à la faveur du confinement. Cette salle propose chaque jour une affiche extraordinairement abondante, diversifiée, qui ne cessera pas de se développer avec la reprise des concerts publics.

Elle est séduisante, cette salle de concerts mondiale ! Souvent différente dans ses choix des salles locales et des goûts confinés de leurs programmateurs. Elle nous fait voyager, apporte ses formats, ses styles, ouvre les fenêtres à des réputations ici ignorées, un peu comme l’arrivée du CD avait ouvert les portes des répertoires, avait permis la découverte de compositeurs, d’interprètes, de genres musicaux mal documentés.

Certes, toutes les virtualisations du répertoire de la musique classique ne sont pas convaincantes. L’opéra ou le théâtre musical sur mon écran sont des expériences peu satisfaisantes. Au cinéma, la perte de magie, de beauté, des salles de cinéma anciennes contribueront à la désaffection. Ce serait d’ailleurs un sujet à retenir pour la musique classique : y faire renaître l’accueil, le plaisir de sortir, qui passaient jadis pour bourgeois. Il faut réinventer ce plaisir, sinon la télé fera très bien l’affaire. Mais un récital, un concert symphonique, un concert de musique ancienne ou baroque, pour peu qu’on y mette un réalisateur un peu talentueux ou simplement mélomane, offrent des expériences qui peuvent être souvent plus captivantes, plus intimes qu’une soirée lugubre Porte de Pantin, dans le froid, mal accueilli par des escalators en panne, à supporter des idiots qui n’ont pas pris le temps de se documenter sur ce qu’ils vont écouter et applaudissent entre les mouvements, à faire la queue dans des corridors tristes pour un verre à l’entracte — et pour finir, avoir si peu de choix pour souper agréablement dans le quartier. Vivre, quoi.


La musique classique en video livestream, ou à la demande, émergera comme format dominant, qui va prendre la suite de l’enregistrement purement audio, (CD ou online), devenu loisir ultra-spécialisé sans économie.

La musique classique en video livestream réalisera une fusion nouvelle entre les métiers du concert et de la musique enregistrée, qui se parlaient bien peu. Le rapprochement de ces deux mondes formera un mode de consommation nouveau, devenu principal.

“ Il est urgent de réfléchir au modèle économique de distribution de ces captations classiques afin de ne pas rééditer les bêtises économiques du streaming audio. ”

Aujourd’hui, les flux video-musicaux surgissent de partout, en ordre dispersé. Les initiatives de toutes sortes abondent. L’argent des subventions, des sponsors et des artistes s’y engouffre pour exister quand même dans des salles institutions vides de public et qui dépriment. Les vidéastes se frottent les mains, qui ne chôment pas. Et les sociétés de production poussent comme des champignons. Le prix des captations baisse. Des plateformes en mode SaaS permettent de passer à l’action en deux temps, trois mouvements.

Oui mais — pour quoi ? Pour qui ? Pour quelle efficacité ? Il est plus qu’urgent maintenant de réfléchir à la distribution, au modèle économique de ces captations et à leur pérennité. Afin, entre autres, de ne pas rééditer les bêtises économiques du streaming audio vers lesquelles, si vous voulez mon impression, on va direct.

L’avenir exige des services plus complets, plus profonds que ceux qui émergent actuellement. Des services qui nous épargneraient cette éditorialisation étouffante, qui entrave la curiosité et le potentiel de ce nouveau format. A quoi bon tant de richesses captées un peu partout, et rendues disponibles, si c’est pour se farcir encore et toujours les Chamayou, Equilbey et tutti quanti en page d’accueil, comme c’est le cas sur Arte ? Ou la malheureuse préconisation de INA Madelen qui joue à la télé plutôt que de nous rendre nos archives !

Nous produisons en France déjà énormément de musique filmée avec l’argent généreux de l’État, et nous seront très vite aux avant-postes de la production pour la salle de concert mondiale.

Il faut maintenant organiser la distribution de ces flux, pour en exalter la richesse, pour en exploiter de manière efficace les richesses, les réunir par exemple sur une plateforme. Et les placer aussi en position d’être sérieusement exploitées à l’international.