La qualité audio enfin, dix ans trop tard. Retour sur le passé, questions sur l'avenir.

La qualité de son a été un non-sujet pendant de nombreuses années pour les services de musique en ligne et pour les producteurs qui leur confiaient leur musique. Les annonces d’Apple Music le 18 mai, assez révolutionnaires si on les comprend bien, constituent un tournant majeur. Elles m’incitent à revenir ici sur un sujet dont j’ai été, sans me vanter, militant de la première heure.



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Quand j’ai commencé à me préoccuper de musique en ligne et de streaming, au début des années 2000,

la question que je me suis immédiatement posée a été celle de la qualité. Je pensais que la musique en ligne et le streaming étaient le futur, mais je ne n’admettais pas qu’on puisse écouter des fichiers MP3 dégradés au point d’être abominables. J’ai essayé de comprendre quels fichiers stocker pour assurer la qualité d’écoute, sur des serveurs qui à l’époque coûtaient extrêmement cher, et dans quelle qualité. En ce temps-là, aucun producteur discographique n’avait encore de système de livraison de fichiers, puisque, de plateforme de musique en ligne légale il n’y avait point. Tellement vrai que Bernard Arnault finança en 2001 un projet bien téméraire et d’ailleurs rapidement fermé, qui fit travailler tout de même une quarantaine de personnes, Mzz.com, alors que pas un seul contrat n’était possible avec aucune maison de disques un peu importante.
Je tenais quant à moi à stocker pour mon projet des fichiers sans perte, quand tout le monde me disait que c’était superfétatoire et ruineux. Et quand nous avons acheté nos premiers serveurs, bien conseillés, nous avons immédiatement stocké les fichiers en FLAC, un format à l’époque tout récent.

Quand les premiers services légaux de musique en ligne sont apparus,

au début des années 2000, faisant suite à toute la période du piratage qui d’ailleurs n’était pas terminée, j’ai été stupéfait de constater que ces services payants n’allaient pas proposer mieux que les MP3 comme qualité sonore. Rappelons que le succès de ce format est celui d’une époque où la bande passante sur Internet était limitée et chère ; que les MP3 à niveau d’échantillonnage médiocre étaient prisés par les pirates et les plateformes de peer-to-peer1 pour économiser la bande passante en rendant les transferts plus légers.

En s’alignant sur les pirates, donc en acceptant que les services légaux dégradent légalement le travail de leurs artistes et ingénieurs du son, en ne réclamant pas d’efforts sur la qualité sonore aux plateformes, les maisons de disques ont failli à leurs devoirs et contribué à l’affaiblissement commercial du produit “musique enregistrée”, quand bien même elles avaient bâti une trentaine d’années plus tôt (à tort ou à raison) tout leur marketing sur la qualité de son du CD naissant.

Ces professionnels n’ont pas un instant envisagé que l’argument selon lequel le légal livrerait un produit meilleur que les pirates, par exemple similaire au CD, serait utile dans une démarche de consentement à payer. Quand les plateformes de streaming ont demandé qu’on les autorise à faire du téléchargement dans le cadre de l’abonnement, pas davantage ils n’ont augmenté les prix ; ni poussé non plus les plateformes à apporter des informations à leurs clients, que ce soit les livrets ou la simple description correcte des œuvres et des artistes. Au contraire, ils se sont alignés sans broncher sur le compressé. En revanche, ils ont imposé des DRM cauchemardesques pour le consommateur, ça oui. Quand l’ADSL s’est répandue, qui permettait de passer par Internet assez rapidement et sans encombre des fichiers en qualité CD, il n’y a pas eu davantage d’exigence de la part des maisons de disques et des distributeurs numériques intermédiaires. Quand enfin la 4G s’est développée, idem.

La médiocrité du son en musique en ligne ne choquait ou dérangeait personne non plus dans le métier du disque classique, d’autant moins qu’on y priait pour la vie éternelle du CD. La mauvaise qualité de la musique en ligne serait, pensait-t-on, une excellente justification pour aller répétant qu’elle ne concernerait pas le disque classique, car “les gens veulent posséder leur musique”. Par ailleurs, et sur le plan de la vision prospective, une revue comme Diapason éditorialisait en tête de journal et dans ses pages HiFi le sujet, rabâchant que la qualité ne serait jamais au rendez-vous avec la musique en ligne. Ils le croyaient sincèrement et aussi pensaient complaire de la sorte à leurs annonceurs les plus frileux. C’est aussi pour cette raison que le métier de producteur de disques en classique s’est dévitalisé, a perdu ses professionnels les plus convaincus au bénéfice d’une politique de l’auto-production autofinancée qu’on abrite, de l’illustration d’une vie musicale subventionnée où les plus malins réussissent, sinon les plus doués.

En 2008, quand nous avons lancé Qobuz, le projet était, entre autres, de proposer un service de streaming d’une qualité sonore au moins conforme à celle des CD.

Mais ce marché naissant du streaming était hautement spéculatif, dominé d’un côté par une montagne d’argent accumulée par Spotify, de l’autre par les mensonges himalayesques de Deezer qui allait répétant dans les médias que la musique serait gratuite, en plus du soutien abusif qui leur fut apporté au nom du gouvernement de l’époque par madame Albanel à travers Orange, quand il fallut faire adopter la loi Hadopi et pour ce faire montrer à l’Assemblée Nationale qu’il existait un modèle français.

À la réflexion, quand on se demande aujourd’hui si Hadopi a servi à quelque chose, je rappellerai que cette loi aura au moins servi Deezer qui, grâce à elle, se sera fait financer tranquillou par l’opérateur téléphonique historique au détriment de la plupart de ses concurrents français asphyxiés (Starzik, MusicMe etc.), y compris les velléités dans ce domaine de la puissante Fnac. Car les investisseurs, qui connaissaient les comptes de Deezer, régulièrement ponctionnés par les avances consenties aux majors, n’étaient pas incités à investir dans d’autres plateformes, dans un marché où l’Etat, une fois encore, avait mis sa grosse patte maladroite.

Certaines majors, déjà en pleine crise, demandaient des avances invraisemblables pour nous autoriser à faire du streaming.

Nous n’en avions pas les moyens ni l’envie. Pis, cette pratique était profondément immorale : la concurrence était faussée, le modèle économique de “revenue share” débile et destructeur pour les musiques spécialisées — je l’avais compris dès la première lecture des contrats qui nous étaient “proposés” (sic). Rien n’a changé depuis, sauf que certains se rebellent contre cette réalité seulement aujourd’hui. Il leur a fallu tout ce temps.

Alors, chez Qobuz, nous avons repoussé le streaming pour un temps et changé notre fusil d’épaule. Mon passé audiophile aidant, j’ai pensé qu’il serait plus habile, d’abord, de faire du téléchargement mieux que la concurrence pour, ensuite, forts de cette qualité supérieure et des fichiers sourcés, venir au streaming avec une qualité sonore supérieure qui nous apporterait un avantage concurrentiel.

J’ai donc bataillé pour recevoir les meilleurs fichiers possibles auprès des fournisseurs. Il a fallu tout leur expliquer, comme à des débutants. Aucune maison de disques ne livrait à personne de la Hi-Res selon une chaîne logistique automatisée. Ils ne savaient pas même quoi demander à leurs studios de mastering. Il existait bien un site précurseur au Etats-Unis sur la Hi-Res, HDTracks, mais qui bidouillait lui-même le plus souvent ses fichiers d’après des SACD en raison de la faible disponibilité des masters chez les fournisseurs, et dont le catalogue d’ailleurs était limité à quelques centaines d’albums. En Europe, aucune maison de disques avant Qobuz ne livrait de masters haute définition. Songez qu’aujourd’hui le même service ne propose pas moins de 1 160 000 albums à ce jour en Hi-Res 24-Bit ! Qobuz était entré dans cette histoire Hi-Res pour se mettre quelques temps à l’abri sur une niche, face à une concurrence qui faisait n’importe quoi, donnait tout, finançait des périodes d’essai interminables, mentait de manière éhontée sur son nombre d’abonnés… j’en passe et des meilleures. Un vrai bulldeezer destructeur.

À mes yeux, cette affaire de Hi-Res était surtout de la tactique, je peux le dire aujourd’hui. Mais j’ai été surpris de son succès, qui passait par des prix assez élevés. À titre personnel, bien qu’entendant sans mal, la différence qu’il y a entre qualité CD et Hi-Res 24-Bit dans des conditions d’écoute idoines, il me semblait que le centre du marché était ailleurs, sur la qualité CD pour tous, une qualité de fichiers dont tout le monde pouvait bénéficier et que tous les éditeurs pouvaient livrer facilement puisqu’elle était celle de leurs CD… Le reste, le 24-Bit, me paraissait être, et me paraît toujours être une passion particulière, non pas tant que le matériel soit si cher à acquérir désormais, mais parce qu’il requiert moins du matériel cher que des oreilles et de l’attention. Pour en profiter, une acuité d’oreilles que tout le monde n’a pas au même niveau, ainsi que des conditions d’écoute paisibles : se poser calmement devant sa chaîne, concentrer son attention — certains répertoires y gagnent effectivement plus que d’autres. Moyennant quoi c’est un plaisir de gourmet. Qui aujourd’hui écoute sa chaîne ? Les audiophiles. Les autres, dont je suis parfois, vaquent à leurs diverses occupations en écoutant de la musique.

En 2009 le streaming fut finalement lancé sur Qobuz :

c’était du streaming en MP3, le seul admis à l’époque par les maisons de disques, mais du meilleur MP3 possible en 320 kbps. Nous avions obtenu de tous les fournisseurs d’être livrés en FLAC, un format non propriétaire, sans perte. Mais dans les faits, beaucoup d’entre eux, et parmi les plus visibles aujourd’hui, nous livraient du MP3 “gonflé” en FLAC, ce qui ne saurait en aucun cas améliorer la qualité d’échantillonnage.

La musique en ligne est une industrie où il faut demander l’autorisation pour se moucher à des débutants qui en reportent à une hiérarchie prétentieuse et seulement attachée à garder sa place. Nous fabriquions notre MP3 320 kHz depuis les fichiers FLAC pour garantir la qualité au consommateur, mais il a fallu aussi en obtenir l’autorisation. Notre offre était cohérente, sincère, même si elle était affectée par le j’menfoutisme de bien des fournisseurs. Elle était, en tout cas, très supérieure et constante en qualité sonore comparativement à celle de tous ses concurrents de l’époque, y compris Spotify, qui avaient encore dans leurs entrailles des montagnes de MP3 particulièrement médiocres dont certains issus de l’époque où ils acceptaient d’intégrer les fichiers de leurs utilisateurs ex-pirates.

Deux ans plus tard, en novembre 2011, nous avons innové encore en lançant le premier service de streaming au monde en qualité CD

au format FLAC, et en mettant ce service à disposition dans toutes nos applications mobiles. La concurrence répliquait que notre produit était réservé à une élite, en raison de “la lourdeur des fichiers” ; mais déjà il n’en était rien à la maison grâce à l’ADSL. Puis, les rapides progrès de la 4G rendirent vite le service totalement fluide en mobilité. À cette époque j’ai déménagé dans le sud, et mes allers-retours hebdomadaires en train me permettaient de juger de cette petite merveille. C’était il y a dix ans. Déjà. J’ajoute que personne ne prenait et encore maintenant ne prend en compte les différentes situations d’écoute (domestique/mobilité) qui auraient pu former une segmentation des offres et des prix. Tout le monde a toujours visé le plus petit commun dénominateur dans ce métier.

L’argument de la disponibilité de la bande passante nécessaire à offrir un son de qualité a souvent été agité

…et le plus souvent à mauvais escient. C’est ainsi qu’en 2014, la plus baroque et la plus invraisemblable des créations dans ce domaine fut le système d’encodage MQA, fondé par des gens de chez Meridian Audio et promu par des anciens de chez Warner Music. MQA est une boîte noire dont la technologie a été adoptée par Tidal, qui prétend (pour combien de temps encore, on ne sait pas) ré-encoder les masters originaux haute-définition (quand ils existent) et les délivrer considérablement allégés dans une qualité intacte, sinon meilleure. Cette technologie est propriétaire et fait donc payer une licence à ses utilisateurs d’une manière ou d’une autre. Personnellement elle m’a paru toujours suspecte par ses promesses peu documentées, par son utilité contestable en raison du développement exponentiel de la bande passante à moindre coût. Son principe même, qui consiste à re-masteriser, tout comme Mastered for iTunes d’ailleurs, me gêne énormément, comme me gêne par principe toute intervention sur un master par quelqu’un d’autre que son créateur ou détenteur.

La supercherie commerciale de MQA est certainement proche de sa fin. Une récente intervention, remarquablement documentée (en anglais) sur la chaîne YouTube Golden Sound, est à regarder, si le sujet vous intéresse :

Quand Qobuz a été repris en 2016,

l’une des meilleures réalisations de la nouvelle équipe technique a été la création de l’abonnement streaming Hi-Res, qui permet d’écouter sans perte et sans traffic d’aucune sorte, sans encodage surround ou autre ce qui est contenu dans le master fourni par la maison de disques. Et ça fonctionne techniquement très bien pour ceux que cette qualité intéresse parce qu’ils ont les oreilles pour l’apprécier.
Nous aurions pu le faire dès 2014. Mais en interne je n’y étais pas favorable pour une raison qui n’était pas technique, mais qui était marketing. Car j’ai imaginé Qobuz à l’origine en pensant aux producteurs, aux artistes, et à la nécessité de reconstituer, dans la musique en ligne, des revenus susceptibles de prendre le relais des ventes de CD déclinantes. Qobuz faisait en 2014 du téléchargement Hi-Res et du streaming qualité CD en parallèle. Une manière de fonctionner assez courante chez beaucoup de nos clients était de considérer le streaming comme la cabine d’écoute chez le disquaire et le téléchargement Hi-Res comme l’acte d’achat sacralisé. La conséquence en était un ARPU2 invraisemblablement élevé par rapport aux concurrents. Introduire le streaming Hi-Res risquait de faire baisser l’ARPU des clients téléchargeurs au détriment des labels. Dans le domaine culturel, ce qu’autorise la technologie peut nuire aux producteurs et aux artistes.

Mais l’industrie de la musique en général n’a pas ces prudences. Au moment où j’écris, elle a complètement laissé choir le téléchargement à l’acte et fonce sur le streaming. J’aime le streaming, j’en ai toujours rêvé. Mais pas selon ce modèle unique, soviétique. L’industrie de la musique ne travaille toujours pas sur le “feuilletage” du consentement à payer, la segmentation selon les clientèles. Elle demande la même contribution financière à un ado désargenté qu’à un nabab à la retraite qui écoute pourtant sa musique sur une chaîne qu’il a payée 50 000 euros, lui qui dépensait pour 200 euros de disques classiques chaque samedi chez son disquaire.

Bilan : les ayants droit se désolent devant leurs comptes-rendus de vente.

Il fallait comprendre le piège un peu plus tôt, chers amis, et organiser la résistance.

Pour faire suite aux récriminations justifiées des artistes sur leur rémunération, une petite musique, c’est le cas de le dire, se fait entendre depuis quelques temps, qui viserait à taxer les plateformes. C’est extravagant, car les plateformes disposent déjà d’une marge limitée pour qui connait ce dossier. Elles ont beaucoup de défauts, mais le fait est que leur marge est modeste, et c'est même une partie du problème, on y reviendra.

Mais, plus extravagant encore : comment imaginer, au moment où les artistes subissent de plein fouet les effets d’un modèle économique mal négocié par les labels et leurs distributeurs, qu’on baisse le prix de la haute qualité sonore en l’alignant sur le prix du MP3, quand il existait, à l’évidence, un consentement à payer, et donc de l’argent à aller chercher auprès des amateurs de haute-fidélité ? Ça s'appelle de la destruction de valeur.

"C'est avoir tort que d'avoir raison trop tôt.3

Cette anti-concurrence, cette économie dirigée de la musique dominée par les plus gros et la musique la plus mainstream était le sujet que je voulais originellement traiter cette semaine dans le présent article.

Mais les annonces de Apple Music et les mouvements subséquents de ses concurrents m’ont conduit à évoquer ici l’époque héroïque où un service français de musique en ligne n’avait qu’un seul tort, celui de se soucier de la qualité de la musique et du son, et des revenus des producteurs et artistes. On lui a fait payer cher d'avoir des convictions et une cause..

C’était il y a 10 ans et je ne vais pas pleurer maintenant sur le lait répandu : il reste tant à faire aujourd’hui, tant d'idées à mètre en oeuvre pour satisfaire les mélomanes et résoudre le problème des revenus des producteurs et des artistes.

Quand je regarde a posteriori l’aventure Qobuz, c’est pour constater à quel point l’industrie de la musique enregistrée est un domaine où sévit l’anti-concurrence, l’impossibilité de se singulariser, de créer de la valeur à sa manière pour vivre et prospérer face à des concurrents plus gros mais avec une mission différente.

Si aujourd’hui, si tard, la qualité du son n’est plus en cause pour les amateurs de musique enregistrée, il demeure le problème gravissime du modèle économique, irrésolu, aggravé encore par ce qui ressemble maintenant à un tassement des prix de vente, quand on devrait travailler au contraire à des consentements à payer nouveaux.

Sans parler du partage des revenus issus des plateformes dont on parle beaucoup mais de manière désemparée et en trouvant de mauvaises réponses à des questions mal posées. L’action doit venir des détenteurs de droits, pas de l'Etat, et l’initiative ne viendra pas des plateformes non plus, qui ont suffisamment montré qu’elles s’en foutent.

Faudra-t-il attendre encore 10 ans pour faire quelques pas en avant dans ce domaine aussi ?

- Yves Riesel

Conseil de lecture :

Je recommande la lecture des articles consacrés à l’histoire de Spotify récemment réédités par Philippe Astor sur son site Music Zone. Ils donnent un éclairage sur la même histoire mais vue d’ailleurs et complètent le puzzle.


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Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Gallimard, 1951