Éditorial - LOUIS DANDREL À FRANCE MUSIQUE : l'incroyable aventure

Editorial - Dimanche 24 janvier 2021

On a appris samedi 13 janvier, triste nouvelle, la disparition de l’inclassable Louis Dandrel. Pour mémoire nostalgique, faisons retour sur sa “réforme” de France Musique, de 1975 à 1977, qui fit tant de vagues.
Sans doute y-a-t-il encore à apprendre de cette incroyable aventure…

Louis Dandrel fut longtemps journaliste. Sa plume a ainsi joliment noirci les colonnes du Monde entre 1965 et 1980. Il passa aux commandes de France Musique au milieu des années 70. Il y fomenta une révolution musicale un peu trop en avance sur son temps, et qui l’est toujours. Dandrel a été le premier rédacteur en chef du Monde de la Musique avec Anne Rey (magazine avalé ultérieurement par Classica), et il fut l’initiateur en 1982 de Radio Classique. Devenu designer sonore, il fut le créateur du premier logo sonore de la SNCF, créa des jardins musicaux, inventa des sons pour Osaka, Hong-Kong ou le Mont-Saint-Michel. Louis Dandrel possédait l’une des paires d’oreilles les plus sensibles de son temps. Et il était un homme charmant.

”L’affaire” France Musique

C’était il y a 45 ans, autant dire un siècle, tellement le paysage des médias musicaux, des supports et des modes d’écoute s’est transformé depuis. C’était la très grande époque du disque 33 tours et avait encore des mini-cassettes pour enregistrer à la radio ses émissions préférées et nous vivions dans un monde sans Internet et bien sûr sans podcasts. En revanche, il y avait pléthore d’émissions très travaillées à l’antenne des radios nationales, qui formeraient ces programmes qu’on aime tant entendre rediffusés aujourd’hui.

Sur l’antenne de France Musique ou à ces concerts, où la raideur des présentatrices et présentateurs était de mise, on avait accès à des trésors de répertoire et à une grande variété d’esthétiques : y coexistait le vent de la musique contemporaine années 70 qui n’était pas uniquement boulezienne, et la résistance farouches, dans les murs de la Maison ronde, d’esthétiques plus traditionnelles. Une sorte d’équilibre des forces et des pouvoirs en quelque sorte, assez féconde.

Et puis, paradoxalement penseront ceux qui n’ont pas vécu cette époque, survint un truc étonnant, impensable, stupéfiant. Ce fut la période la plus audacieuse, la plus révolutionnaire de l’histoire de France Musique. Nous étions au début de l’ère giscardienne, ce moment où le vent frais du modernisme autorisa qu’une réforme aussi radicale fût décidée et effectivement mise en œuvre de 1975 à 1977 : Louis Dandrel fut nommé directeur de France Musique et chamboula de manière radicale tous les programmes ! De grille, il n’y en avait plus, croyait-on percevoir à l’écoute. L’aventure musicale était permanente, se déroulant comme une vague changeante toute la journée. On ouvrait l’antenne aux musiques du monde, on passait d’une musique archaïque à la musique répétitive, on prenait l’auditeur par surprise, et c’était au sens propre, ravissant. J’ai adoré. L’éclectisme était total et les talents au rendez-vous. Des équipes de France Musique de la période Dandrel allaient sortir bien des noms qui y feraient de belles carrières, ou ailleurs.

Une véritable affaire d’État s’ensuivit. L’acmé de la polémique fut une longue interview accordée par Jean-Paul Sartre à Michel Contat dans Le Monde. Le philosophe prenait bille en tête à partie la réforme de France Musique et Dandrel !


Jean-Paul Sartre s’en mêla…

Intégralité de l’article (payant) disponible en ligne.
Le Monde, 28 juillet 1977, extrait :

Jean- Paul Sartre : - “ Aujourd'hui, je n'ai plus d'électrophone. J'en ai un, plutôt, chez Simone de Beauvoir, mais je me déplace moins qu'autrefois, je vais moins souvent chez elle. Par contre, j'ai la radio, j'écoute France-Musique, tout simplement. C'est une curieuse radio, qui dépend de ses directeurs, de ses chefs, et qui varie selon les temps. Tantôt, elle est bonne, tantôt elle est mauvaise.”

Michel Contat : En ce moment, comment la jugez-vous ?

JPS - Très mauvaise.

MC : Pourquoi ?

Jean-Paul Sartre : “ Il y a trop de pop. Il y a aussi énormément de jazz : à mon sens, excessivement. Non que je trouve qu'il n'en faille point, il en faut même beaucoup, mais il est présenté souvent en de longs tunnels et, surtout, sans choix véritable. Je pense, par exemple, au magazine de fin d'après-midi : quelquefois il est intéressant, quelquefois pas du tout. J'aime bien m'informer, cependant je trouve qu'il ne remplit pas son rôle, qui serait de montrer les musiciens les meilleurs dans le jazz et aussi dans le classique. Cela, il ne le fait pas. Et cette chaîne, dans l'ensemble, ne le fait pas non plus.”

MC : À votre avis elle ne le fait pas. Son directeur vous répondrait sûrement que la musique incontestable, notamment la musique classique que vous aimez, occupe toujours la plus grande surface des programmes.

JPS - “ Oui, mais ce n'est tout de même pas ce que ce devrait être, France-Musique, je le crois. Et tout le monde me le dit. Je ne prétends pas que, proportionnellement, la musique classique que j'apprécie n'ait pas un plus grand logement que les autres musiques. Mais son rôle a changé dès l'instant où, lorsqu'on tourne le bouton, au hasard des heures, on entend fréquemment autre chose.”

MC : Du jazz ou du pop, éventuellement. En ce qui me concerne, je marquerais d'ailleurs la différence.

JPS - Je noterais la différence aussi. Ce que j'estime, c'est le jazz. Le pop, pour moi, en tant que musique, n'existe quasiment pas, sauf exceptions.

MC : Les musiques extra-européennes, de tradition, se sont installées sur la chaîne. Leur insertion vous paraît-elle négative ?

JPS - “ Leur venue est une bonne chose. Je me demande si la confrontation de ces arts avec ceux de l'Europe pourrait donner quelque nouveauté considérable. La difficulté sera de trouver un code commun. Je suis personnellement fasciné par la musique de l'Inde ou de la Chine. Pour l'anecdote : à un concours de piano, parisien, cette année, sur sept premiers prix féminins, six sont allés à des Japonaises. Des musiciens, des musiciennes d'Extrême-Orient jouent actuellement de la musique européenne, sans oublier la leur. On peut très bien concevoir l'inverse. Est-ce que cela donnera lieu, un jour, à une liaison synthétique de plusieurs musiques ? Il est impossible de se prononcer à ce sujet. On ne peut savoir ce qui se passera. Dommage, du reste, que ces arts extra européens manquent d'audience et ne soient connus que du tout petit nombre, celui qui écoute France-Musique."

En revanche, pour reparler de cette station, ce qu'il y a d'ennuyeux, en regard de cet apport positif, c'est la prétendue nouvelle musique, avec ses morceaux sans unité qui vont à vau-l'eau. On en joue d'abondance, on la propage, en estimant que ce bris du sens c'est quelque chose, alors que ce n'est rien. Il ne suffit pas de briser le sens, il faut savoir pourquoi et comment. Il faut que ce soit pour un sens substitutif.

Ce genre de musique déroute l'auditeur, surtout l'auditeur jeune, qui pourrait aller un peu plus loin. Ainsi est-il rejeté vers les machins de consommation, même par France-Musique. Les responsables des programmes ont perdu l'idée de la musique vraie, destinée à un auditoire qui ne demandait que ça.”

MC : Ils ont cherché, sans vouloir rompre avec celui-là nécessairement, un autre auditoire.

JPS - “ Peut-être, mais sans le définir, et, d'ailleurs, sans le trouver.”

MC : Des études montrent que l'écoute a grandi.

JPS - “ Dans la guerre des sondages, ce résultat ne m'ébranle pas. Il y a eu un léger gonflement de public, mais sont venus à la chaîne des gens qui se contentent d'entendre des flots de sons. Il faudra que les prochains chefs de service - parce qu'il y en aura d'autres, forcément - remettent tout cela au point, repartent de ce qui a été fait ces temps derniers pour inventer des solutions meilleures. Je ne veux pas servir de caution à la " réaction " musicale. Je veux que l'art contemporain soit diffusé abondamment. Mais je me refuse à ce qu'il soit retenu et présenté n'importe comment. ”

MC : Selon vous, un auditeur dérouté retombe dans l'ornière de la musique de consommation. C'est celle qu'on entend, principalement tout de même, et presque exclusivement, sur les chaînes dites " populaires ", pas sur les chaînes dites " culturelles ".

JPS - “ Oui. Tous les hommes que l'on voit passer dans la rue sont capables de lire des textes intéressants, qui les concernent au plus profond, ou, mettons, 98 % d'entre eux. Mais ces mêmes hommes, pour la plupart, n'écoutent rien, sauf cette affreuse musique de consommation, qui est nulle, et dont ils disent, d'ailleurs, que, souvent, elle les ennuie. Ils sont voués aux ténèbres parce qu'ils ont été privés de culture et qu'ils sont sans curiosité musicale. J'entends parfois, le dimanche, ce genre d'abomination. Remarquez que je considère comme normale l'existence de la musique lamentable, comme normale l'entreprise de destruction de la musique. Je ne me représente pas une époque où seulement une littérature vraie, une musique vraie seraient lue ou jouée.

MC : Musique valable ou minable, musique vraie ou musique de consommation, qui va juger ? Platon disait, dans les Lois : " L'erreur est de considérer que le plaisir de l'amateur décide avec le plus de justesse. " Il ajoutait : " La musique doit se juger d'après le plaisir, mais non pas toutefois d'après celui des premiers venus. " Platon, avant pas mal d'autres, n'exprime-t-il qu'un élitisme ou, au contraire, est-il conscient que la musique s'apprend et qu'il doit y avoir une initiation car, ainsi qu'il le dit, " l'art le plus beau ne charme qu'après une formation suffisante " ?

JPS - Je pense qu'il peut y avoir une école de la musique, qu'il doit y en avoir une, et je pense aussi que, pour certaines musiques au moins, le but doit rester de toucher le plus grand nombre d'auditeurs. Et la qualité, je le suppose, peut exister en des formes très différentes.


Jacques Attali aussi s’en mêla…

Jacques Attali (déjà conseiller d’un François Mitterand pas encore Président de la République), venait de publier son livre Bruits dans lequel il soutenait une thèse un peu… ample… selon laquelle la musique était prémonitoire de la société à venir. Il s’en mêla :

Lire sur Le Monde.fr l’intégralité de l’article en ligne (payant)

“ Si la musique est toujours exemplaire de l'évolution des pouvoirs dans une société, ce qui vient de se passer à France-Musique l'est particulièrement. Derrière la querelle parisienne d'un clan se masquent, en effet, un des enjeux essentiels de la crise culturelle d'aujourd'hui et la réponse que les institutions culturelles officielles tentent d'y apporter. Depuis qu'une nouvelle équipe la dirigeait, France-Musique avait tenté de n'être plus une radio au sens classique. Instrument de monologue et de silence, elle avait voulu, pour un jour, devenir instrument de dialogue et de prise de parole. Pour la première fois, sans doute, dans l'histoire des médias, une radio avait voulu être autre chose qu'un fond sonore, masque de la solitude et vitrine de l'industrie du disque, pour devenir un service public d'un genre nouveau dont la radio ne serait qu'un élément parmi d'autres, créateur d'une pratique critique de la musique, démystifiant le savoir qu'elle implique et la passivité qu'elle suppose, appelant à une jouissance dans la production de musique et non plus dans la collection de disques.”


L’expérience Louis Dandrel à France Musique tourna court.
Il fut renvoyé.

Louis Dandrel fut remplacé par un homme également remarquable, d’une haute culture musicale, Alain de Chambure, et qui nous laissa de très bons souvenirs. Une partie de l’équipe Dandrel resta en place, une partie s’en alla.

Dans cette affaire, et avec le recul, qui avait raison, qui avait tort ?

Dandrel avait des années d’avance sur son temps. Son programme pour France Musique était du domaine de la science-fiction aux oreilles de l’auditeur de l’époque.

Beaucoup de ses idées, de ses intuitions, firent florès par la suite et lui perdurèrent. Quoi qu’il en soit, le niveau moyen de l’antenne, l’exigence, la diversité réelle, l’approche à la fois intuitive, savante et pédagogique étaient sans commune mesure avec ce qui nous est proposé aujourd’hui où la maladroite volonté de “démocratisation” n’a jamais été aussi inefficace.

Ironie encore, en 1982 le même Louis Dandrel fut à l’origine de la création de Radio Classique… mais qui n’était pas quand il l’a créée, non plus, ce qu’elle est devenue.


Laissons le dernier mot et la morale de l’histoire à un sage : un lecteur du Monde, Monsieur Raymond Roussel, qui envoya cette lettre à son journal, le 8 août 1977

Intégralité de ce courrier sur le site du Monde (article payant)

“ Il est cependant permis de rêver... de rêver d'une radio qui serait respectueuse de toutes les libertés, même de celle des minoritaires, et qui serait soucieuse de préserver toutes les valeurs, même celles qui ne se monnayent point ; d'une radio qui créerait un poste assumant, pour la musique, le même rôle que le Louvre et le Musée d'art moderne pour les arts plastiques. Sa mission consisterait ainsi dans la diffusion de toutes les grandes œuvres, celles du passé, celles du présent ; disons, pour être facilement compris : de Josquin des Prés et de Palestrina à Varèse et Messiaen.

Les programmes seraient conçus par un groupe de musicologues qualifiés, selon une grille simple, cohérente, exprimant la diversité des genres, tout en évitant avec le plus grand soin les mélanges qui sont autant d'offenses et d'insultes à toute sensibilité musicale. Une très large part y serait faite aux intégrales des grands compositeurs. Les présentations, toujours concises, seraient assurées par des critiques dont la compétence serait attestée par leurs travaux.

Dans un respect élémentaire des compositeurs, comme des auditeurs, une œuvre diffusée le serait toujours dans son intégralité. Bref, un poste qui ne serait autre que le musée radiophonique de la musique. Alors, pourquoi pas
un “musée-musique” au Programme commun de la Gauche ?”

L’utopie sera de nouveau un jour au pouvoir…

Oui, mais quand ?